vendredi 16 septembre 2016

Faut-il enseigner la relativité restreinte aux bébés ?


17H12 : embouteillage de soucoupes volantes à l'entrée de la Voie Lactée

J’ai lu un article fort intéressant intitulé Le développement de notions temporelles par l’enfant (de Valérie Tartas - paru dans Développements 2010/1 n° 4). Il fait le point sur les différentes recherches sur la notion de temps chez l’enfant au cours des quarante dernières années - comme l’annonce très bien son titre.

Les spécialistes sont unanimes : les manifestations d’une organisation élémentaire du temps chez le bébé sont observables durant les premiers mois. L’existence d’une horloge interne est fortement pressentie dès le plus jeune âge. Autant dire qu’il existe certainement un "pré-câblage" neurologique relatif au temps dans l’espèce humaine.

Ce pré-câblage s’est développé au cours de l’évolution de l'espèce (je doute qu'il existe chez la méduse). Il prépare le bébé à l’acquisition d’un concept social du temps, qui lui permet d’interagir avec son environnement. Un bébé n’est pas naturellement newtonien, car sa conception est pratique, orientée vers l’organisation d’étapes en rapport avec la tétée, la voix de sa mère. Mais il est encore moins relativiste. Cependant, le planning de sa journée le prépare à devenir newtonien, à établir l’existence d’un temps distinct des autres dimensions et organiser sa vie sur l’emploi du temps maternel. Bref, ce pré-câblage orienté Newton est pratique, adapté, peut-être indispensable à la survie du petit humain.

Il y a quatre siècles, Galilée avait quelques problèmes avec l’autorité ecclésiastique. Le fond du différend, ce n’était pas l’idée d'héliocentrisme, qui n’était pas très compliquée à comprendre. Non, ce qui gênait l’autorité ecclésiastique, c’était que la terre n’était plus le centre du monde, et donc que la recherche scientifique avait pu mettre un coin dans le dogme biblique.

Aujourd'hui, avec la relativité généralisée et le modèle standard, le problème se pose différemment. Cela fait un siècle passé que le temps newtonien a été balayé par la relativité. Il n'y a d'objections d'aucune sorte. Pourtant, le pourcentage de personnes qui persistent à imaginer un temps indépendant des autres dimensions n'a presque pas baissé. Elles peuvent imaginer que le temps se contracte ou se dilate (l'expression n'est pas vraiment heureuse), mais elles ne le lient pas aux dimensions spatiales. Ainsi, les gens continuent de s’interroger sur un avant big bang, alors que la naissance de la matière est aussi celle du temps. Pour l’espace, c'est pareil, ils ne se sont pas familiarisés avec l’idée topologique d’un espace sans bord.

Ce n’est pas défaut d’étude, car la relativité et la physique quantique font partie des programmes scolaires. C’est parce que cette réalité heurte notre sens commun. Qu’est-ce que tu faisais avant de prendre ton petit-déjeuner ? Tu fumais une cigarette. Et avant de fumer, tu faisais quoi ? Oui, il y a toujours un avant dans la vie de tous les jours. Difficile de s’arracher au repère confortable du temps newtonien. Surtout quand on a été câblé pour.

On pourrait dire qu’il suffit d’attendre, et qu’avec un peu de patience, une majorité de gens pensera que leur temps est différent de celui de leur voisin. Une majorité ? Combien ? D’après de très sérieux sondages, 27% des européens continuent aujourd'hui de penser que le soleil tourne autour de la terre.

Feynman était optimiste... mais circonspect : you know how it always is, every new idea, it takes a generation or two until it becomes obvious that there's no real problem. Il pensait qu'on se ferait à l'idée qu'"il n'y a pas un vrai problème". Qu'on arrêterait d'objecter. Il avait raison.

Mais de là à ressentir, à comprendre, à intuiter...? On pourrait attendre longtemps. Car là, on se trouve confronté au problème du pré-câblage neurologique et au développement physiologique du nourrisson. A ma connaissance, il n’y a pas et il n'y a jamais eu d’autre domaine ou la connaissance scientifique heurte de façon aussi frontale et définitive notre intuition physiologique.

Alors faut-il enseigner la relativité restreinte aux bébés ? Essaye... On ne peut pas non plus attendre une mutation de l’espèce humaine, qui lui donnerait dès la naissance une intuition relativiste. Quoi faire ? Accepter de vivre avec cette incapacité conceptuelle ? C’est sage. Mais on peut se demander s’il ne serait pas encore plus sage de laisser la place à des intelligences artificielles moins mal nées que nous pour assurer la suite de l’expérience humaine. Céder la place à homo roboticus.

En attendant E.T.


Canards élevés au blé quantique