mercredi 7 septembre 2016

Je viens de me faire doubler par un imbécile…


New York. La bouteille y était, ce n'est pas un montage...


Qu’est-ce qu’un dessin animé ? C’est avant tout un style graphique, une inventivité dans l’animation et une qualité narrative - je veux dire une bonne histoire qui captive.

Un dessin animé, c’est d’abord un dessin, quelque chose qu’on voit. Et pour des raisons qui tiennent à l’évolution, l’espèce humaine accorde beaucoup plus d’importance au visuel qu’à l’auditif.

J’ai donc été surpris par l’espace qu’on donne aujourd'hui aux gens qui font les voix des personnages. Je croyais ce genre de job réservé aux comédiens de seconde zone. Erreur ! Ce sont souvent des acteurs connus. Dans leur curriculum, on trouve en bonne place tous les doublages d’anime qu’ils ont fait. 

Je croyais que "jouer", c’était avant tout occuper une scène et joindre le geste à la parole. J’avais bien remarqué l’importance de l’intonation, de la diction et du phrasé dans le jeu d’un acteur. Mais pour moi, c’était avant tout quelqu’un qui se faisait voir (particulièrement au cinéma). Aujourd’hui, beaucoup d’entre eux - et parmi les plus télégéniques - laissent leur habit de lumière pour n’être "que" des voix dans des dessins animés.

Dans l’anime, le timbre de la voix de l’acteur est important. Mais plus encore, sa capacité à coller au texte. Pas seulement coller techniquement, c’est à dire suivre les mouvements de la bouche du personnage qui parle. Coller dans l’interprétation, donner du sens, de la vie aux dialogues. Donc un vrai travail de comédien, avec sa dimension littéraire. Je l’ai compris récemment.

Travail certainement plus austère que de s’afficher devant une caméra où le physique de l’acteur va contribuer à focaliser l’intérêt du spectateur, le distraire du texte, sinon l’obnubiler. J’ai au passage une pensée triste pour les malheureux acteurs de porno dont les dialogues sont injustement méconnus d’un public pas assez nourri de Corneille et Racine pour les apprécier à leur juste valeur.

La question du doublage ne se pose pas de la même manière pour les dessins animés et pour les films et séries. Il y aurait même une différence entre séries et mauvais films d’un côté, et grands films de l’autre. Voici ce qu’en dit une jeune professionnelle :

"En tant que doubleur on fait un travail beaucoup plus créatif sur le dessin animé ou même les séries et "mauvais films" où on demande de surjouer, que sur les films à oscars où on doit disparaître derrière l'acteur en sachant pertinemment qu'on fera quand même moins bien que lui quelle que soit la qualité de notre jeu. On est aussi plus créatif en voix off où il s'agit d'un travail très technique et réfléchi. Même sur des textes idiots il y du challenge.

Alors que le film en prises de vues réelles, c'est vraiment écoute et précision sans réelle création. Le dessin animé c'est plus rigolo et ça demande une énorme énergie et un vrai contrôle de sa voix qu'on est amené à plus moduler. C'est ce qui m'attire - et qui attire le plus la génération Bébé Télé."

Cette artiste amène ainsi la question du doublage. Ce n’est pas la même chose de faire la voix d’un personnage de dessin animé, d’en doubler la version originale ou de doubler un acteur dans un film ou une série. Dans le cas du doublage, le travail est corsé du fait que le texte est une traduction. Il y a une contrainte supplémentaire, car les mouvements de la bouche (quand on la voit) ne sont pas les mêmes en version doublée et durent plus ou moins longtemps. Peut-être à tort, j’imagine que cette contrainte n’est pas aussi importante pour le doublage d’un dessin animé que dans le cas d’un film ou d’une série.

La traduction d’un dessin animé pour enfants ne devrait donc pas trop poser de problèmes. En revanche, la difficulté pour une série variera du tout au tout en fonction du sujet.

Un exemple extrême à mon avis, c’est "Orange is the new black". C’est une série qui se passe pour l’essentiel dans une prison de femmes, avec des groupes ethniques très typés. Je ne connais pas les geôles de l’oncle Sam. Je ne peux donc pas juger du réalisme de la description qui en est faite, ni du langage qui y est employé. Mais je pense que le réalisateur a fait les choses très sérieusement, et s'est entouré de conseillers techniques. En tout cas, l’anglais qu’on y parle est très déformé. La traduction en est souvent compliquée. Sans parler des références à des personnages publics célèbres outre atlantique genre journalistes de télévision, totalement inconnus en Europe.

Le sous-titrage en français est correct dans 95 ou 98% du texte des dialogues - à condition de savoir assez d’anglais pour vérifier à la volée la congruence. C’est un bon score. Évidemment, il y a quelques blagues qui nous échappent, d’autres qui bénéficient d’une traduction approximatives, et quelques remarques qui restent mystérieuses. Mais on peut s’en contenter. Point important, le sous-titrage n’a pas à se préoccuper des mouvements de bouche des acteurs, il n’a pas de contrainte de durée ni de sonorités et peut donc être une traduction très fidèle.

Pour "Orange", le sous-titrage anglais est sans doute la meilleure solution pour ceux qui ne veulent pas en rater une miette... et sont patients. En effet, il faut parfois s’arrêter pour vérifier le sens d’un sens dans l’Oxford Concise English Dictionnary, mais aussi recourir à l’excellent site urban dictionnary qui définit les expressions argotiques. Je ne trouve pas que ça casse le rythme mais je comprendrais qu’on soit d’un avis différent...

J’ai essayé le doublage. Comme j'ai déjà vu la série en anglais, je peux évaluer la qualité de la traduction : elle est relativement fidèle. Pourtant, énorme problème. Les scènes perdent totalement leur cohérence. C’est épouvantablement mauvais. J’attends des filles black qui parlent qu’elles aient l’accent de celles que je connaissais à Chicago. Là, ça fait vraiment bizarre de les entendre parler français. Pareil pour les chicanos ou les dominicaines, et même les blanches. Ce qu’elles disent dénote complètement. Ce n’est pas le fait qu’elles disent parfois d’énormes bêtises. C’est que ces bêtises sonnent faux, et que les actrices paraissent toutes ridicules.

Faut-il en déduire que la série est mauvaise, et les dialogues sont nuls ? Mon sens critique étant plus aiguisé en français qu’en anglais, j’en prendrais conscience grâce au doublage ? Pourtant, quand je lis les sous-titres en français, je n’ai pas cette impression de fausseté. A moins que le caractère écrit des sous-titres n’en filtre la médiocrité - qui sauterait aux yeux s’ils étaient parlés ?

Je ne peux pas complètement l’exclure. Pourtant, si je regarde la qualité générale de la série, la construction des épisodes, le jeu des actrices, la subtilité avec laquelle évoluent les relations au fil du temps, j’ai peine à penser que les dialogues soient nuls. Ils auraient choisi les meilleurs… à l’exclusion du dialoguiste ? Non. Je pense plutôt qu’il y a un problème d’incompatibilité entre la série et la langue française.

Comment expliquer ce phénomène ? Les aires d’intégration visuelle, aires 18 et 19 de Brodmann, sont en rapport avec les aires associatives de l’audition et celles du langage. Comment, jusqu’à quel niveau, impossible de dire. Mais quand on voit quelque chose, on a souvent une attente sonore spécifique, et inversement. Attentes plus ou moins fortes en fonction de l’éducation, des expériences personnelles. Le doublage vient sans doute caresser à rebrousse-poil certaines de ces associations. Plus les associations sont fortes, plus le frottement est dur. Quand je vois des chicanos qui rigolent, j’atterris tout de suite à Los Angeles... et ça me défrise d’entendre parler les filles comme à la Mairie des Lilas. 

Le problème ne se retrouve pas seulement en anglais, mais dans toutes les autres langues. De manière inégale. Les chinois qui parlent français à Chengdu dans un taudis local, ça râpe. Je ne connais pas le monde espagnol, je crois qu’il est proche du nôtre, et je ressens très peu de frottement quand je vois un film espagnol doublé.

Tout dépend aussi du texte à doubler. Des réparties drôles en appellent souvent à la culture qui va avec la langue. Elles passeront moins bien que des dialogues d’enfants. D’autant moins bien qu’elles sont liées au personnage qui les dit, et que ce personnage a une couleur culturelle marquée (black mama, WASP quarterback idiot, jeune yuppie new-yorkais, etc.)

Reste la part d’intraductibilité de toute langue. J’ai entendu parler du livre d’un suisse naturellement trilingue depuis la petite enfance (anglais, français, allemand). Il y expliquerait que la langue est indissociable de la culture, et qu’il ne pense pas pareil s’il pense dans l’une ou l’autre langue - et même qu’il n’est pas le même homme. Je n’ai pas trouvé trace de ce livre sur le net. Mais je le lirais avec intérêt. Si tu as entendu parler…

Il reste une dernière hypothèse pour expliquer l’impression négative que j’ai eue quand j’ai regardé l’épisode doublé. Le feuilleton était mal doublé. Un accident. Il a été doublé par un imbécile… mais je n'y crois pas.

En tout cas, je te recommande "Orange is the new black". Même si c’est loin de la réalité des prisons d’après mon expérience. Au fait, pourquoi ce titre ? L’orange est la couleur de la tenue qu’on porte au pénitencier. L’expression "is the new black" vient du jargon de la mode, et veut dire que telle couleur est sympa - en fait, indémodable comme le noir. Au total, ça donnerait quelque chose comme : "L’orange, c’est tendance", rapprochement entre le glamour de la mode et le sordide de la prison. Il ne faut pas s'y tromper. "Orange..." est un feuilleton dur, presque aussi dur que l'était l'exceptionnel Breaking Bad, et d'une très grande richesse.

C'est pas moi, je le jure.