dimanche 4 septembre 2016

Le chemin de Compostelle de l’auto-édition


Écrivain traditionnel récoltant des lecteurs et les mettant en bottes

Il y a un mois, j’ai publié sur un site d’auto-édition un petit livre de souvenirs habillés en roman : "Souvenirs de la maison des morves". Cette expérience me laisse perplexe. Le livre a été lu plus de quatre cent fois. Je dis lu, mais je pense qu’en réalité, des curieux ont ouvert quelques pages, se sont lassés et sont passés à autre chose. Quelques uns l’ont terminé, parmi lesquels, sans doute, beaucoup de mes amis que je remercie au passage.

L'édition, je n’y connais rien, et je découvre un monde inconnu. De plus, je ne dispose pas de statistiques. Ni sur les caractéristiques des lecteurs. Ni sur celles des livres qui se vendent (il y a juste le hit-parade des ventes). Je suis persuadé que les grandes maisons d'édition ont diligenté des études très précises. Mais les gardent secrètes, concurrence oblige. Je me sens un peu aveugle dans ce monde.

Le site est à la fois bien et mal fait. Bien fait car il est plutôt simple d’accès et agréable. Mal fait parce qu’il vend des services dont on ne sait pas quoi attendre : payer 90 euros tous les six mois, indéfiniment, sans avoir la moindre idée du bénéfice qu’en tirerait le livre - je bronche. Là encore, ça manque de statistiques.

On y dit que la qualité d’un roman est nécessaire mais absolument pas suffisante pour qu’il ait du succès. Qu’on me comprenne bien, je ne suis pas en train de chercher des excuses au sort très moyen qu’a eu mon petit livre. Je connais ses qualités, mais aussi son défaut majeur, qui est de ne pas avoir un fil assez serré, une trame assez dense pour porter d’un trait le lecteur moderne, plus impatient qu’il y a un siècle, du début à la fin. Ou alors, il fallait rajouter des larmes, du pathos, mais ce n'est pas ma fibre. Ou encore, il aurait fallu être vraiment bon, ce que je ne suis pas.

On ne peut pas écrire quelque chose qui puisse avoir du succès tant qu’on n’a pas épuisé la veine autobiographique qu’on a en soi. La vie n’est pas assez exceptionnelle au yeux des autres pour pouvoir être racontée. Elle ne l’est qu’à nos propres yeux et à celle de nos proches. Il faut donc avoir recours aux ficelles du roman - actes extraordinaires, sentiments exceptionnels, hasards incroyables - de même qu’au théâtre et au cinéma, et même en photo, il faut sur-jouer, parler fort, saturer et contraster.

Oui, à moins d’avoir accompli quelque chose de l’ordre de l’exploit, Paris-Stockholm l'hiver en patins à roulettes, ou d’être déjà connu pour autre chose, un humain ne peut intéresser en racontant sa vie. Je sens que tu vas m’objecter le roman réaliste, en prenant pour exemple les nouvelles de l’excellent Raymond Carver. Mais Carver parle de choses quotidiennes, pas de lui. Tu m'envoies Proust à la figure ? Lui, c’est l’exception. Et puis justement, beaucoup ont été arrêtés par la lenteur autobiographique de la Recherche.

Mon petit livre a donc eu le succès ou l’absence de succès qu’il méritait, point. Mais s'il avait été très bon, cela n'aurait pas suffi pour qu’il accède à la notoriété. Déduction : il y a d'immenses auteurs qui ne seront jamais connus. Forcément. Quel gâchis ! Tout ça parce qu'ils n'ont pas compris qu'il fallait faire la promotion de leur livre. Ils ne peuvent s'en prendre qu'à eux-mêmes...

Voilà ce qu'ils auraient dû faire. D'abord faire vivre le livre sur les réseaux sociaux. Créer un compte Facebook, un compte Twitter, et si possible encore un autre, par exemple Google+. Sur ces comptes, il faut être actif, donner des nouvelles tous les jours, et cela prend beaucoup de temps. Il faut aussi fréquenter les autres sites qui peuvent avoir des retombées positives, sites de lecture, site d’auteurs. Bref, il faut faire du bruit, le plus de bruit possible, être gentil avec le plus de gens possible et ne surtout pas s’en faire oublier.

Je suis trop paresseux et je n'ai pas assez d'entregent pour le faire. Il y a de plus dans Facebook quelque chose qui me déplaît intrinsèquement : le principe de l'affichage personnel.

Quand j’avais quinze ans, je voulais que ma chambre reflète ce que j’étais, ce que j’aimais. J’avais mis des posters sur les murs, quelques décorations sur les étagères - des objets que je voulais lourds de signification (effectivement, ils étaient lourds...) Je voulais me donner à voir à toute personne qui entrait dans mon antre. Cela m’est passé assez vite. Maintenant, je déteste l'impudeur dans une maison. Je considère qu’on ne doit pas à pisser aux quatre coins de sa chambre pour exister et se faire connaître des autres. Ça finit par sentir mauvais.

J’aime les endroits vides, sans déco. Une déco, ça connote toujours, au moins socialement. Je trouve qu’on a déjà suffisamment de classifieurs sociaux dans la vie quotidienne pour ne pas en rajouter.

Oui, j’ai le goût esthète (traduis : bourgeois) : j’ai une reproduction d’un Bonnard chez moi, c’est tellement lumineux…

Je t’entend déjà râler : "mais fous-leur la paix, si ça leur chante d’avoir un Bonnard, ce n’est pas interdit, et puis c’est beau, non ? Pourquoi douter a priori de leur sincérité ?"

Je ne doute pas de leur sincérité. Je me borne à souligner la complexité de leurs motivations, qui ne sont pas celles qu’ils affichent. Et personne ne me fera croire qu’on regarde encore un tableau qu’on a mis au mur de son salon il y a un an.

Une chambre d’hôtel me va donc parfaitement, si j’ai de la lumière naturelle, et un bureau sur lequel je peux étaler l’électronique qui m’est devenue indispensable. Je me fous du reste. Alors j’ai peine à comprendre Facebook. Peut-être fais-je l'erreur de prendre pour de l’exhibitionnisme quelque chose qui n’en est pas. La communication avec les autres. Zut. J'ai encore raté quelque chose d'important.

Quant à Twitter, le mot même de "follower" me donne des boutons. Suivre ? Suivre quoi ? Suivez le bœuf ? Un suiveur, c’est un genre de fan, non ? Mais fan, c’est une abréviation de fanatique : là encore, route barrée.

Peut-être je suis trop critique - d’ailleurs je n’ai pas de compte Twitter, je ne sais pas ce que je perds. J’ai juste un compte Facebook parce que c’est obligatoire quand on veut aller sur le Facebook de quelqu'un qui vous y a invité.

Bref, je ne suis pas encore décidé à parcourir le chemin de Compostelle de l’édition. A mon sens, il y a un problème. Et ce n'est pas le problème de l'édition, c'est celui de la littérature toute entière.

(la suite de cet article d'ici peu)