mardi 6 septembre 2016

Le panier littéraire de la ménagère de plus de cinquante ans


La littérature aujourd'hui ?

Un ami m’interroge sur mes motivations : pourquoi écrire, pourquoi publier ?

Des raisons, j’en vois potentiellement six, plus ou moins liées.

D’abord, j’aime écrire, j’aime raconter des histoires. Ma fille me dit que c’est l’unique raison pour laquelle j’ai fait des enfants. Tu sais comme la jeunesse est impitoyable… Le fait d’avoir entendu lire mes rédactions à toute la classe par le prof quand j’étais élève a sans doute renforcé cette disposition, mais elle existait avant. J’ai écrit un roman de SF de vingt-et-une pages à l’âge de onze ans : j'ai des antécédents... Curieusement, j’ai trouvé dans la programmation et le débogage des sensations pas si différentes de celles que procure l’écriture et les corrections. 

Ce n’est certainement pas l’envie de m’enrichir qui me motive. D’abord, je n’imagine pas sérieusement avoir du succès et comme je l’ai déjà dit, je suis trop paresseux pour faire ce qui est indispensable, promouvoir un livre. Ensuite, je n’ai pas vraiment besoin d’argent.

Est-ce que je recherche l’admiration, la reconnaissance. J’ai déjà eu l’expérience d’une petite notoriété quand je gagnais des régates en planche à voile, ou quand j’étais expert au Ministère. Très agréable. Je serais faux-jeton si je disais que je dédaignerais un peu de reconnaissance. Mais là encore, je suis trop paresseux… et réaliste. Ce n’est pas qu’une question de travail, il y a d’autres qualités que mes écrits n’ont pas.

Par parenthèse, c’est un faux paradoxe de connaître ses lacunes et ses faiblesses, mais de ne pas pouvoir y remédier : ça arrive tous les jours. Les bons psychiatres le savent bien.

On me demande aussi si je recherche le succès, la réussite. Oui, bien entendu. Quand on entreprend quelque chose, on veut aller au bout. Mais si on entend par succès la célébrité médiatique, non. J’aimerais avoir la satisfaction de penser que le projet que j’ai  fait, je l’ai mené à terme : j’ai dit ce que je voulais dire, j’ai suscité les sentiments que je voulais susciter, j’ai déclenché les réactions que j’espérais. C’est ce que j’appelle succès et je ne voudrais pas me contenter d’à-peu-près. Cela demande énormément de travail, de relectures et de corrections. Je ne pense pas qu’on puisse réussir à écrire sans faire d’efforts.

Il y a une autre raison qui me pousse à écrire : communiquer. On tombe parfois sur des lecteurs avec qui on sent une communauté de pensée, et presque une intimité. Y compris ceux qui font une critique impitoyable mais argumentée de ce que tu as écrit. Ils ont saisi le sens de ton projet. C’est agréable. Et c’est pour cette raison qu’il faut parvenir à une diffusion correcte, pour toucher le plus de gens possible. Définir ton lectorat et entrer en contact avec lui. La probabilité pour trouver une âme-sœur est faible si on a été lu par trois pelés.

Trouver l’âme-sœur ? C’est là où commencent les problèmes.

Quelqu'un m’a dit récemment : il n’y a plus que les femmes de plus de cinquante ans qui lisent. Elles n’ont plus leurs gosses à élever. Leur mari ne les sollicite plus autant qu’avant, quand elles étaient jeunes et belles (elles sont encore belles, mais moins jeunes, no offense). Elles ont du temps. On leur a seriné que la lecture, c’était bien, c’était une forme de culture, c’était raffiné, intelligent, et elles lisent. Elles y prennent du plaisir.

La plupart serait bien en peine de distinguer à l’aveugle une page de Gide d’une page de Sartre. Mais elles représentent l’écrasante majorité des lecteurs (hormis de SF, et peut-être de roman noir). Et elles ont un peu… des goûts de chiottes. Voilà, le mot est lâché.

La question est donc : ai-je envie d'écrire pour elles ?

Parce qu'on écrit forcément pour des gens.

Et je ne suis pas certain qu'il y ait beaucoup de gens aujourd'hui pour qui j'aie envie d'écrire. Je vais essayer d'expliquer pourquoi. Je n’ai pas une réelle connaissance de la littérature d’aujourd’hui. Bon, allons-y carrément. Je n’ai aucune connaissance de la littérature d’aujourd’hui. J’ai décroché il y a longtemps. Quelques pages des Goncourt, des Renaudot que je trouvais sur le chevet de ma mère ou ma grand-mère (encore de charmantes quinquas…) suffisaient à me dégoûter. Quand on sort des Lettres Persanes ou d'un bon Robbe-Grillet..., ça fait un choc.

J’ai quand même récemment lu deux Houellebecq, ce qui ne m’a pas réconcilié avec la littérature. Et quelques autres. J’ai trouvé des Carrère d’Encausse bien fabriqués, des  horloges de précision. Mais où est le renouvellement ? L’émerveillement ? La jubilation ?

Des romans "modernes" me sont tombés des mains. La modernité, ça ne consiste pas à dire que les gens s’envoient des textos, plutôt que d’employer le téléphone, envoyer un pneu ou son domestique.

Si on examine la littérature du XXième siècle, qui sont les géants ? Proust, Céline, Perec (mort trop jeune, vraiment quelle saloperie), Sarraute. J’oublie peut-être ton auteur favori. Ajoute-les à ces quatre, sinon je sens que tu vas te vexer. Mais attention, je n’ai pas dit les grands ni les très grands. Les géants. Les quatre que j’ai cités ont complètement transcendé les modes et les styles. Qui est le suivant ?

Il n’y en aura pas. Car l’art littéraire est mort.

Il est normal qu’un art meure un moment donné. Il meurt par l’épuisement progressif de sa matière. Tout a été dit. On ne peut que répéter, ou bien produire des choses tellement éloignées du goût commun qu’elles ne peuvent avoir de public. Il n’y a plus d’originalité possible, sinon extravagante, laide, incompréhensible.

L’idée que nos esprits ne sont pas habitués à ces nouveaux langages et que cela viendra plus tard, dans quelques générations, est un mythe fondé sur l’idée fausse d’une plasticité totale du cerveau. Le cerveau est pré-câblé, et les variations possibles sont limitées. On pourrait tout aussi bien imaginer que se créent les quelques embranchements de neurones qui nous permettraient d’avoir une calculette dans la tête. Ce serait simple, notre cerveau fait beaucoup plus sophistiqué dans le genre. Et ce serait tellement pratique. Dommage, nous n’avons pas le pré-câblage et ça n’arrivera jamais.

Oui, l’art littéraire est mort par épuisement. Tu me demandes comment je peux être aussi péremptoire ? Le propre d’un génie est justement de renouveler le genre au point que personne n’aurait pu prévoir. Étant donné le nombre d’années qui ont séparé Céline de Proust, l’avènement d’un nouveau génie est possible.

Tu peux même me l'envoyer dans les dents : "ce n'est pas parce que toi, qui n'es pas génial, n'accepte pas qu'un autre le soit et puisse un jour écrire un chef d'œuvre..."

Je comprends tes arguments. Mais il n’y a pas que l’épuisement de la matière, et l'aigreur que tu me prêtes. Il y a l’évolution de la société, des techniques et de la culture. L’audio-visuel a pris la première place. On ne peut pas se voiler la face indéfiniment.

Or l’art repose sur des hommes. Ceux qu’on appelait les littérateurs sont partis. Ils sont maintenant scénaristes. Ils s’appellent James Balzac, Barry Dumas, Alan Hugo, Bill Sue et François Dickens. Ils trouvent un public plus vaste, plus jeune, ils sont payés. Contrairement à une légende tenace, un poète n’a jamais vécu d’amour et d’eau fraîche. J’en ai même vu aller aux cabinets.

Aux États-Unis, le champ qu’on donne aux nouveaux auteurs-scénariste est extrêmement ouvert. Ils peuvent s’exprimer. Pourquoi rester dans le domaine vieillot de la littérature ? Si je compare l’incroyable subtilité, la richesse, l’inventivité qu’on trouve dans une série américaine comme "Orange is the new black" avec les inventions laborieuses de Mathias Esnard (prix Goncourt 2015), mon parti est vite pris.

Alors si les meilleurs créatifs sont partis, il ne reste que les moins bons. Appréciés de lecteurs eux aussi moins bons. Oups ! Je sens que je ne vais pas me faire que des amis. Surtout à la veille de publier un deuxième livre. Qui s’appelle le Scorpion et le Hussard. A l’origine, il n’était pas question de Hussard, mais de Reître. Le reître est bien plus sombre que le hussard. A la limite, on peut imaginer un hussard bon (un uhlan, un peu moins). En revanche, un reître est mauvais par essence - et le mot reître collait bien au personnage. Mais les gens ne savent pas ce que c’est, un reître.

Mes amis m’ont donc vivement déconseillé d’utiliser ce mot dans le titre : personne n’a envie de lire un livre qui vous cause d’entrée de jeu une petite blessure d’amour-propre. Ils ont raison. C’est ainsi qu’il faut écrire aujourd'hui : grattouiller le lecteur, mais surtout ne pas lui faire bobo.

...Tu es décidément observateur. Oui, j’ai bien écrit qu’il y avait six raisons d’écrire, et je n’en ai donné que cinq. Mais la sixième, je ne dirai pas. Elle est absurdement sentimentale. Chacun a le droit d’avoir son petit secret.

Ménagère de 50 ans apprenant en pleine rue la mort de la littérature (Bangkok)