lundi 5 septembre 2016

Le style littéraire de la Cour des Comptes


Le style de Salammbô : de la couleur, un dessin simple et pur

Il paraît que dix pour cent des français auraient un manuscrit dans un tiroir. Je ne sais pas d’où sort ce chiffre. J'ignore si on inclut les journaux personnels dans le lot. Mais bon. Grâce à l’auto-édition, certains sortent des tiroirs. Le peu que j’en ai lu ne donne pas envie. On y trouve souvent l’épouvantable empreinte de Boris Vian (à l’état natif, Boris Vian n’est pourtant pas mauvais), et aussi de Prévert (qui lui est rarement bon). Parfois de Duras (qui est toujours exécrablement factice). Un ami me dit que Cavanna a aussi fait des ravages. Le style est ampoulé, gourmé, et se regarde le nombril cent fois plus que le mien, pourtant loin d’être irréprochable. Il est exceptionnel de trouver un style simple, efficace, comme celui d’un rapport de la Cour des Comptes.

Tu me diras que ce n’est pas un rapport administratif, c’est de la littérature. Je te répondrai que précisément, c’est de la littérature. C’est exactement là où se trouve le problème.

Il existe des codes littéraires qui nous ont été enseignés par nos instituteurs, peut-être hérités des poètes parnassiens, et sur lesquels on vit toujours. Éviter les mots ordinaires (faire, dire…) Choisir au contraire des mots spécifiques, rares s’il le faut, pour donner une idée précise de ce dont on parle. Éviter de répéter le même mot dans le même paragraphe. Se garder d’un style trop simple, qui laisserait penser qu’on est neuneu. Ne pas hésiter à utiliser des images, si possibles poétiques (au fait, qu’est-ce que c’est, une image "poétique" ?) et surprendre le lecteur par des rapprochements inattendus. Etc. Appliqués avec discernements, ces principes ne sont pas mauvais. A condition de ne jamais mener à la boursouflure et de toujours conserver au style sa pureté et son but : servir le sens du texte. 

Ces principes sont accessoires, ils ne représentent pas les fondements d'un bon style. Ce sont des guides scolaires. Le fléchage de la pensée du lecteur auquel s'attache Pinker, son souci de clarté, de lisibilité et de fluidité sont bien plus importants (cf. mon post La vie turbulente d'un anglais en Amérique).

Si je relis Flaubert (même Salammbô, un ouvrage jugé pompier par certains), je trouve beaucoup plus de simplicité stylistique. Les phrases sont courtes, il n’y a pas d’effets gratuits. L’impression générale découle de la fluidité et des contenus. Le style est vraiment le serviteur du sens, il n'est pas là pour faire des mines.

Oui, arrête de m’interrompre, je sais que les chances d’avoir lu quinze nouveaux Flaubert sur le site étaient faibles. Ce n’est pas avec quinze lectures qu’on peut se faire une idée - même si j’ai choisi les premières du classement. Statistiquement, l’échantillon est bien trop petit. N’empêche, on ne va pas dans la bonne direction. 

Pourtant, ils ont des modèles. Guillaume Musso et Marc Levy. Il arrive à Musso d'écrire des phrases surchargées de notations inutiles et banales - un style de bonniche. Marc Levy en fait aussi d'excellentes. Quand je lis par exemple "De rares joggeurs empruntaient déjà les allées. On pouvait voir leur souffle embué qui semblait les précéder à chaque foulée", je me rappelle qu’un souffle qui n’est pas embué, c’est celui d’un cadavre encore frais quand on appuie sur sa cage thoracique. Je me demande aussi pourquoi le souffle semble les précéder - j’espère bien que le narrateur n’a pas abusé de cannabinol, pour être si peu sûr de lui. Quant à l’idée générale, c’est vrai que si le souffle sortait de leur occiput au lieu de précéder les joggeurs, ce serait plus original.

Mais globalement, ils ont tous les deux un style efficace. Et surtout, il ont un rythme, une trame, une intrigue. Leur succès est parfaitement mérité. Certes, l'un a l'obsession des numéros de vols d'avion, des transferts de fichier par Bluetooth et des échanges de SMS. Mais bon, ça plait, ça donne l'air moderne. Marc Levy donne dans le surnaturel. Il n'y a pas de mal. Mérimée l'a fait, et personne ne s'en plaint.

Voilà un fragment de Musso :

"Elle se souvenait surtout de ce soir-là comme d'un moment où elle avait ressenti un besoin désespéré d'exister dans le regard de quelqu'un d'autre. Ce désir illusoire n'avait duré que le temps d'une étreinte et, à son grand étonnement, elle s'était retrouvée enceinte quelque temps plus tard [...] Elle n'en gardait aucune amertume puisque cet épisode lui avait donné le plus beau cadeau du monde en la personne de Josh."

Je traduis, au cas où tu n'aurais pas tout compris :

Un soir, elle avait eu besoin de compagnie et s'était fait sauter. Surprise ! Elle s'était retrouvée en cloques. Ça l'avait pas défrisée. Elle kiffait le moutard.

Ok, j'aurais dû trouver une autre couleur que le rose pour la police. Le rose, c'est pas bon pour avoir le besoin désespéré d'exister dans le regard d'un autre. Mais le vrai problème, c’est plutôt la platitude psychologique des personnages. A ne pas laisser traîner à côté du papier à cigarette, on pourrait confondre et se rouler une clope avec.

Musso et Levy sont considérés comme des auteurs de romans de gare. A juste titre. Ils n'ont aucun fond, aucune originalité littéraire, et leurs "trucs" sont trop visibles. Ils illustrent l'impasse dans laquelle se trouve la littérature. Mais je les préfère aux auteurs qui "se la pètent". Yann Moix par exemple a meilleure réputation. Pourtant, sa recherche stylistique me paraît totalement factice et dénuée d'intérêt. J'en ai d'ailleurs déjà parlé sur ce blog (Yann Moix et le style néo-nouille).

Il y a quelques années, j’ai lu l’un des livres les plus bouleversants de ma vie. Le "Dictionnaire des clichés littéraires", de Hervé Laroche. Il ne faut pas imaginer un ouvrage pédant et rébarbatif, c’est tout le contraire. Laroche réfléchit sur le rôle des clichés dans la littérature, et fait le point sur la situation au tournant du siècle. Sa conclusion : il en faut forcément, mais peu, et la dose doit être réfléchie avec beaucoup de soin. Ce livre m'a fait hurler de rire. Il donne les clés pour comprendre comment se construit le style aujourd'hui. Et explique pourquoi je préfère le style de la Cour des Comptes à celui des écrivains actuels.

Le style de la Cour des Comptes : bitonal, précis, un peu terne mais non sans charme