jeudi 24 novembre 2016

Nous aurions les psychiatres les plus bêtes du monde ?

Foire aux serpents en Indonésie        
- Il vous va très bien au teint...            
- Mais auriez-vous le modèle à pois...?
Est-ce celui qui paye qui décide ?

Posée ainsi, la réponse semble simple. A partir du moment où on paye, on fait ce qu'on veut, du moment qu'on ne brise pas de tabou moral et qu'on enfreint pas la loi. Le client est roi.

J'ai reçu hier une invitation à me joindre à un mouvement de protestation émanant d'un groupe de médecins. Protestant contre quoi ? Contre un texte de loi visant à encadrer certains soins aux autistes dispensés dans le secteur public et ailleurs.

C'est l'État qui paye. En théorie, il devrait avoir le droit d'imposer ce qu'il veut.

Le problème, c'est qu'il s'agit de soins. L'État est-il à même de juger de la pertinence d'un certain type de soins ? Est-il compétent ?

La pétition a été lancée il y a quelques jours, mais le problème date déjà. Un document émanant de l'État interdisait il y a déjà presque dix ans les techniques de packing et dérivés pour les schizophrènes. Le packing consistant à envelopper le malade de linges froids et humides. Peut-on vraiment parler de "technique" ? La plupart du temps, il suffit de s'occuper d'un patient, de toucher son corps pour qu'il se sente mieux - provisoirement. L'influence sur la maladie elle-même est très indirecte si elle existe. Mais du fait d'une mystique simplifiante du fonctionnement du corps, beaucoup de soignants y croient - et le fait même de cette croyance peut aussi améliorer l'état du patient. Soigner le moral des soignants fait partie de l'arsenal thérapeutique, surtout quand la maladie du patient est chronique et rebelle. Pourtant, le packing est dénoncé comme nocif par certaines associations de parents d'autistes. A mon avis, appliqué correctement, il n'est pas plus nocif qu'efficace...

On ne confondra pas la camisole de force et le packing, même si ces parents d'autistes rapprochent les deux.
(photo volée à Muriel Bonneville)

Toujours est-il qu'à l'époque de cette première interdiction, personne n'avait bougé à ma connaissance. Il y a trois ou quatre ans, l'État donnait encore des directives de soins relatives aux autistes, s'abritant derrière des textes publiés sur sa demande par des experts [en l'occurrence, ceux désignés par la Haute Autorité de Santé que je ne porte pas dans mon cœur, notamment du fait qu'elle est coupable de maltraitance aggravée sur la langue française].

Je n'ai pas de doute : les experts ont tranché dans le sens de la modernité et de l'intérêt du patient. L'État a raison de considérer les soins qu'il veut proscrire comme de l'argent foutu en l'air. Il y a en outre des histoires de conformité européenne, de maltraitance, et peut-être aussi de lobby - c'est plus compliqué qu'il n'y parait.

Bref, avec le projet de loi, les recommandations faites aux médecins deviendraient des obligations.

Il s'agit donc de dire aux psychiatres comment ils doivent soigner… De là à ce qu'un administratif se penche sur l'épaule du toubib que tu as appelé de ton lit de souffrance, et lui susurre : "fais-lui ceci, fais-lui cela…"

Il faut dire qu'on avait en France les psychiatres les plus bêtes du monde. Pas tous, loin de là. Mais un pourcentage inquiétant. La faute en est à la psychanalyse, dont beaucoup se sont entichés comme d'une religion.

Est-ce l'histoire ancienne de la discipline psychiatrique qui nous aurait mené à cette impasse ? La formation des psychiatres qui aurait été mauvaise ? Est-ce un reliquat de mai 68 qui nous a fait dérailler ?

Rien dans l'histoire de la psychiatrie française n'incite à penser qu'elle est responsable. Au contraire, nous avons une belle tradition qui s'inscrit, avec l'école allemande, dans la rigueur scientifique.

Quant à Mai 68, on y encourageait la contestation, excellente modalité de l'esprit critique, quand elle s'applique sans excès. Pourtant, il me semble que cette mini-révolution est un peu coupable, car on y prônait le dérèglement sauvage et l'on prenait souvent ses rêves pour des réalités : sous les pavés, la plage...

La formation des psychiatres n'est qu'une conséquence de 68 et du sectarisme intellectuel qui a fait régner une forme de terreur intellectuelle pendant une bonne trentaine d'années, avec ses gourous et ses chapelles, terreur et ridicules qu'a bien dénoncés Michel Onfray.

Le résultat, c'est qu'en certains endroits, on a pratiqué une psychiatrie fumeuse jusqu'à ces dernières années. Il faut dire que la discipline s'y prêtait, mais ce n'est pas une excuse pour perdre de vue tout réalisme scientifique, tout pragmatisme financier. Pas une raison pour que certains psychiatres incriminent les parents d'enfants malades, les culpabilisent au nom d'une théorie incertaine - les pauvres, déjà effondrés d'avoir un enfant dans la souffrance. Oui, ce qu'ils ont fait, c'est vraiment salaud - ces psychiatres-là sont de belles ordures.

Le réalisme prévalent dans d'autres pays européens voisins n'a jamais été invité chez nous. Les anglais - certes excessifs dans leur santé thatchériste - étaient montrés du doigt. Les allemands - quoi, ça existe, les allemands ? On ne pouvait pas parler avec les russes - on confondait allègrement ceux qui avaient travaillé dans les "jolti dom", les services d'internement régis par le ministère de l'intérieur, avec ceux qui n'avaient connus que les honnêtes établissements du ministère de la santé. Drapé dans son éthique, le psychiatre psychanalyste français de base savait mieux que les autres.

"- Restez où vous êtes et donnez-moi votre appareil photo !"

Quant aux américains… on peut - on doit ! - critiquer leur politique médico-sociale. Il était urgent de faire quelque chose, Obama l'a fait. Même Trump, sitôt élu, a reconnu qu'il ne démantèlera pas (totalement) l'Obama care. Mais pour les psychiatres français, les USA sont depuis longtemps le Satan de la psychiatrie, le lieu de naissance de classifications élaborées par des médecins corrompus inféodés aux laboratoires pour l'enrichissement exclusif des milliardaires. De ce fait, en France, certains enfants souffrant de pathologies psychiatriques n'ont pas bénéficié de traitements pourtant reconnus, peu couteux, avec peu d'effets secondaires, et efficaces si bien indiqués. Par dogmatisme. Au nom des préjugés.

La seule doctrine était la doctrine freudienne, dont on sait maintenant qu'elle n'a de véritable intérêt que pour l'histoire et l'évolution des idées. En 1905 Einstein publiait la relativité restreinte, Freud la science des rêves. Il suffit de comparer leur postérité, on aura une idée sur leurs valeurs heuristiques respectives.

Alors tu comprends que l'État soit tenté d'intervenir. Que ferais-tu à ma place. Tu ne signerais pas la pétition ? Tu laisserais les psychiatres se débrouiller ? Avec le risque que cet empiètement de l'État déborde dans d'autres domaines ?

Mais peut-être es-tu de ces français qui sont lassés de l'interventionnisme de l'État ? D'ailleurs, est-ce son rôle de se substituer à ceux qui sont censés détenir le savoir, être spécialistes ? Est-ce qu'il n'aurait pas d'autres moyens plus subtils d'agir ? Est-ce qu'on n'ouvre pas une porte à une forme de dirigisme sournois - celui du Meilleur des Mondes (auquel je ne consacre pas moins de six posts !)

Il est vrai que les français n'en sont plus là, eux qui mangent cinq légumes par jour et apprennent tous les jours - comme dans le petit livre rouge - qu'un verre ça va... Beaucoup de gens m'ont dit que j'exagérais - que ce n'était qu'une question d'habitude.

Je ne suis pourtant pas le premier. Un jour qu'on lui demandait son avis sur un texte touchant à la vie quotidienne des français, Pompidou aurait répondu : "Mais foutez-leur donc la paix !"

François Fillon, notre prochain président (?) a promis que sa politique serait un désengagement de l'État pour tout ce qui n'est pas régalien, afin de le recentrer sur ses priorités et ses urgences - l'éducation, la justice, la sécurité intérieure et extérieure. Il promet qu'il va nous lâcher les baskets ! Allez, je laisse tomber la pétition  - je sais pour qui et pour quoi je vais voter !

La Défense... de nous casser les pieds !

mercredi 23 novembre 2016

Tiens, prend le soleil dans la main - mais mets la manique, ça brûle un peu...


Je le fais tous les jours...

Je sais pas si tu ressens la même chose, mais quand je me passionne pour quelque chose, j'ai très vite l'impression que tout le monde s'y intéresse aussi. Il se trouve que mon plaisir à lire des livres sur l'état actuel (ou récent) de la physique ne faiblit pas - c'est la meilleure machine à rêver qui existe. Or j'ai l'impression qu'on rattrape le temps perdu depuis un siècle, que c'est devenu à la mode, et qu'on ne parle plus que de ça partout.

Je m'en suis ouvert à une amie. Elle m'a regardé avec une surprise affectueuse… et une certaine commisération.
- Non, c'est toi… m'a-t-elle dit. Toi seulement. Les gens ont autre chose à faire.

Du coup, je suis tout décontenancé !

Je viens de terminer " L'univers à portée de main", de Christophe Galfard. C'est un livre de vulgarisation scientifique très bien fait.

Le thème : l'état de la physique aujourd'hui. Ce qui veut dire :
- un gros chapitre sur la gravité einsteinienne (les deux "relativités"),
- un gros chapitre sur la théorie des quanta,
- surtout, une mise à jour des connaissances actuelles et des problèmes qui se posent pour unifier ces deux théories, et des progrès qui ont été faits pour y arriver,
- et un petit bout de théorie des cordes (qui n'est pas le passage le plus réussi à mon sens).

Ce livre a quatre particularités par rapport à la plupart des autres sur le même thème :

- il ne prend pas le parti de raconter l'histoire des idées et la manière dont on est parvenu aux différents concepts ; on arrive directement aux résultats, et à ce qu'ils veulent dire en termes de description de notre monde ;

- il englobe la physique quantique, la cosmologie et la physique de la gravité d'Einstein, souvent dissociés dans les autres ouvrages ;

- il ne s'arrête pas dans les années 1970 - 1980, comme le font les autres - peut-être par crainte d'entraîner le lecteur sur des chemins incertains ; Christophe Galfard dit d'ailleurs que ce qu'il raconte sera peut-être considéré comme des élucubrations drolatiques dans l'avenir, mais il a le courage de nous conduire jusqu'à l'état des connaissances en 2015 ;

- enfin, et ce n'est pas là le moindre de ses charmes, le livre est très vivant. C'est largement dû à sa forme, où Christophe Galfard s'adresse directement au lecteur, et lui fait faire un certain nombre d'expériences en le projetant dans l'immensément grand ou l'immensément petit, et en lui faisant en quelque sorte toucher du doigt ce qui se passe. D'où le titre, car il te met vraiment l'univers dans la main.

Aubergine quantique placée dans un champ gravitationnel. Reste digeste après cuisson.


Le lecteur est donc entraîné dans une succession de voyages étonnants et merveilleux. Pour autant que je puisse en juger, il n'y a pas d'erreurs dans ces descriptions. Le style est agréable, ce qui change des mauvaises traductions qu'on lit parfois. Il a sans doute été initialement écrit en anglais mais la version française a été revue ou écrite par l'auteur lui-même, ce qui se ressent.

Le seule reproche que je pourrais faire (et que j'ai déjà fait à d'autres), c'est que ce qui est de l'ordre de la pure théorie sans grand espoir d'une vérification par l'expérience (comme la théorie des cordes), ou tout simplement ce qui est non vérifié à ce jour n'est pas clairement distingué de ce qui a été dûment confirmé par l'observation et l'expérimentation, et semble - provisoirement - acquis.

On pourrait aussi dire que la difficulté à rendre compte des résultats contre-intuitifs validés par la physique d'aujourd'hui rend le récit approximatif, coq-à-l'âne et tiré par les cheveux. Ce serait injuste, car même si c'est parfois un peu vrai, le mérite du livre est justement d'avoir relevé ce défi énorme, et souvent réussi.

Malgré l'agrément du livre, sa dimension grand public et ses très nombreuses qualités, j'hésite à le recommander comme premier livre d'initiation à la physique contemporaine.

Si tu veux juste voyager, avoir une idée, te distraire et en prendre plein les yeux, sans penser poursuivre, lis le livre de Christophe Galfard. Mais si tu ne veux pas finir avec de la purée de pois dans la tête quand tu arriveras à la dernière page, mieux vaut être un peu armé pour l'aborder. Et aborder les deux piliers de la physique, relativité et quanta, à travers des livres d'initiation. En séparant toutes ces lectures d'un temps de digestion.

J'aurais donc tendance à prôner la lecture d'un livre sur l'histoire des idées sur les quantas, pourquoi pas celui de Kumar dont je fais ici la recension, et celle d'un livre sur les relativités (j'ai un petit cours à ta disposition - auteur anonyme, avec quelques formules, mais l'ensemble est simple et bien expliqué).

Ensuite, tu pourras mieux apprécier la verve de Galfard, et surtout le suivre au-delà des années 70. Je pense que son livre est clair. Mais c'est la physique elle-même qui ne l'est pas. Alors tout d'un coup, j'ai peur de te retrouver aussi raide que le chat de Schrödinger.

La fin pathétique du chat de Schrödinger - bien après l'expérience - est trop souvent laissée dans l'ombre. Document Giraudon




mercredi 16 novembre 2016

Des t-shirts qui donnent des boutons...


On a tous la même chose dans la tête, mais on a des t-shirts différents !

Quand j'étais petit, ma mère, acharnée de tennis, m'emmenait sur les cours dans l'espoir de me communiquer sa passion. Sans grand succès... Mais j'aimais l'ambiance. A l'époque, tout le monde s'habillait de blanc de la tête aux chaussures et il n'était pas question de déroger - on n'est pas des footballers, quôa ! On se faisait virer du court si on n'avait pas la tenue réglementaire. Le tennis n'avait pas encore été démocratisé par les champions français des années 80.

Les joueurs mettaient des "chemises Lacoste". La marque n'avait pas encore inventé la raquette en acier qui allait détrôner le bois, elle se bornait à vendre des polos blancs pour le tennis : René Lacoste était un ancien dieu de Roland Garros. Ses vêtements étaient coupés dans un tissu qui absorbait la transpiration, la maille spéciale qui avait fait sa réputation.

J'aimais bien le crocodile qui ornait les polos des joueurs. Il avait l'air drôle, un peu méchant. Je cherchais un sens symbolique, je ne voyais pas le rapport avec le tennis - il n'avait même pas de raquette dans la patte - mais bon, il suffisait qu'il soit joli. Des années plus tard, j'ai appris que c'était le surnom donné à Lacoste par les américains au cours du tournoi de Boston.

Je demandais à ma mère de m'acheter un polo Lacoste. Elle refusait, par économie, mais pas seulement :
"- Nous ne sommes pas encore tombés au point de devoir faire de la réclame comme un homme-sandwich."

Un homme-sandwich, on en voyait parfois place Delorme, à Nantes. C'étaient de pauvres types aux nez rouges, empêtrés dans les sangles reliant deux grands panneaux de bois, l'un devant l'autre derrière - d'où le "sandwich". Panneaux vantant les mérites d'une marque locale, souvent un restaurant.

Je ne voyais pas trop ce qu'un bon restaurant pouvait gagner d'être représenté de manière aussi lamentable - surtout par un sandwich ! Pire encore si le clochard était un pochard, ce qui rimait trop souvent : au pays nantais, la maladie des coteaux frappe fort.
"- Mais, expliquait ma grand-mère, employer des clochards comme hommes-sandwiches, c'est une manière de faire la charité tout à fait respectable..."

La tradition se perpétue aux États-Unis. L'homme n'est plus sandwich, il brandit une pancarte qui n'est pas forcément rectangulaire, et il exerce son art au profit des voitures, dans les villes. Il a mission d'agiter sa pancarte avec assez d'énergie et si possible d'humour pour attirer l'attention des passants.

Miami, Biscayne blvd : barbante, la solitude de l'homme-sandwich. Combien est-il payé par jour ?

Ma mère, ma grand-mère étaient contre les marques qui commençaient à lever le nez. Elles considéraient que c'était vulgaire. Pourquoi ne pas mettre à l'extérieur  l'étiquette de chemise qu'on avait dans le cou ? Ridicule ! Elles ne croyaient pas si bien dire. Ma grand-mère a soigneusement fait découdre l'étiquette Levi's qui se trouvait sur ma fesse droite lors du premier passage au lavage de mon velours à petites côtes. Évidemment, j'étais au désespoir.

"- A-t-on besoin de savoir quelle est la marque de ton pantalon ? S'il est bien coupé et s'il te va bien, n'est-ce pas suffisant ?... Tu te fais de l'argent de poche en faisant de la réclame pour eux ? Tu n'en as pas assez, tu veux que je t'en donne plus ?"

Ironie... Pour elle, montrer l'étiquette était peu poli si la marque était chère, car irrespectueux de ceux qui avaient moins d'argent. Quand on voit ce qu'est devenue la marque Lacoste, avec les casquettes au crocodile portées à l'envers dans les banlieues, ça fait rire.

Aux États-Unis, on était sorti depuis longtemps de la trilogie vestimentaire maillot de corps - polo - chemise.

Le maillot de corps (moqué comme "marcel") avait été le stigmate des classes laborieuses avant d'être hissé au firmament des accessoires les plus sexy, porté sur des épaules de déménageur.

Le polo, en principe tenue des joueurs de polo, très chic, s'était démocratisé. Régulièrement, la mode changeait, il fallait - ou ne fallait pas - fermer le dernier des trois boutons. Il fut même un temps où on devait porter le polo avec une cravate étroite et molle - col absolument fermé. Lacoste a eu des hauts et des bas, menacé par Fred Perry (un autre joueur de tennis), plus chic car plus élitiste... détrôné par Ralph Lauren (un styliste, tout fout le camp).

La chemise en coton, et plus récemment en synthétique, était le vêtement de base, porté au dessus du maillot de corps l'hiver. Ses tissages (oxford…) et surtout ses cols étaient l'objet de variations inépuisables. On se rappelle les immenses cols pointus qui eurent un si beau succès dans nos campagnes.

Mais le t-shirt était arrivé avec la guerre - la chemise en forme de "T". Les marques Hines et Fruit of the Loom en ont été les principaux emblèmes, aussi célèbres que Petit Bateau pour les petites culottes. Elles restent la référence aux USA.

Très vite le t-shirt s'est répandu en France et il a eu le succès que l'on sait, au point qu'aujourd'hui, on le met directement sous le costume. A l'origine, il était blanc. Il a vite pris des couleurs - mais pas encore de marque. Un certain gris chiné est devenu l'uniforme des sportifs - il était déjà le classique des universités US. La mode lui a donné des bariolages psychédéliques qui n'ont duré qu'un temps, deux ou trois saisons, avant d'être ringardisés.

On lui a adjoint le sweat-shirt (chemise pour suer) que les français, sans crainte du grotesque, ont tout de suite transformé par leur prononciation en sweet-shirt, chemise sucrée. Le sweat-shirt remplaçait le survête, forme molle qui abritait la bedaine du beauf' et lui donnait de l'aisance quand il levait le coude au café des sports le dimanche matin, devant l'anisette.

Et puis le t-shirt est devenu humoristique. On écrivait des blagues, des citations spirituelles, des réflexions d'une profondeur incroyable. Ou bien c'était devenu un souvenir de voyage obligatoire, indiquant le nom de l'endroit (de rêve) où on était passé. Parfois les deux. On montrait qu'on avait de la chance, qu'on était riche et heureux, qu'on était futé, plein d'humour, qu'on était un aventurier car on était allé très loin. Parfois, le t-shirt singeait le maillot d'une équipe sportive dont on ne pouvait être fan car totalement imaginaire. Parfois, le texte du t-shirt s'essayait au second degré, sans vergogne.

Mais comment accepter qu'un autre ait de l'humour à votre place ? Comment endosser sans gêne la place de Christian, celle du con dans Cyrano ?

Vraiment charmante… mais "salut l'amour" avec un bunny tenant une carotte : un esprit mal tourné…

En dehors des pays de langue anglaise, les textes sont en anglais. Paradoxe qui dit comme la culture US reste à la mode. Souvent, le texte dit simplement qu'il s'agit d'un t-shirt de marque Untel, marque qui existe depuis 1984, qui est excellente et patin-couffin. L'auteur (si tu as un titre encore plus prestigieux pour le désigner, dis-le moi) parle souvent un anglais de cuisine, et même s'il n'y a pas de faute d'orthographe, ce qui arrive plus souvent qu'on ne l'imagine, le texte est maladroit et ridicule. Voire incompréhensible pour un anglophone.

Ce n'est pas grave. Les français ont appelé "Lé-ouisse" leur livaïz ("Levi's") pendant des années, ils ne sont plus à ça près. Ce que je dois comprendre, c'est que l'important n'est pas ce qui est écrit, c'est la police de caractère, le logo et la mise en page. Ils doivent être "sympa".

La situation a continué de s'aggraver quand on a commencé à faire des thermo-impressions sur les t-shirts. D'une laideur !... Aujourd'hui, il est impossible d'acheter un t-shirt sans marque. Et pour les enfants, hors de question d'acheter un vêtement qui ne soit pas orné d'un dessin, d'une photo, d'un texte : il n'y en a pas. Disney continue de répandre ses dessins  de Mickey, Minnie... jusqu'à l’écœurement (on ne voit pas Donald aussi souvent car il est moins sympathique).

Quand il n'y a pas de thermo-impression, il y a des "pièces", comme un habit d'Arlequin. Dans la comedia del arte, Arlequin représentait la pauvreté bohème, portant un habit rapiécé de partout - les jolis losanges sont arrivés plus tard. Les fabricants de vêtements limitent peut-être les chutes en utilisant des pièces de diverses couleurs. Et les vendeuses te disent que ça fait joli. Aujourd'hui, trouver un uni - un simple maillot de bain par exemple - est un véritable casse-tête.

On arrive à des situations absurdes. Une gamine de onze ans achète un t-shirt sur lequel il y a la photo d'une jolie fille (généralement blonde, type caucasien). Soit la gamine est elle-même jolie, et on ne comprend pas l'intérêt qu'elle aurait d'afficher une autre tête sur sa poitrine. Soit elle n'est pas jolie, et il y a quelque chose d'un peu masochiste et humiliant de trimballer une figure plus attirante que sa propre bouille devant tout le monde.

Et quand la fille qui porte le t-shirt n'est pas caucasienne et qu'elle n'est pas très jolie, il y a une dimension raciale qui fait frémir.

On les appelait "hommes de couleur" parce qu'eux seuls avaient le droit de porter des couleurs vives !




mercredi 9 novembre 2016

Je suis un vieux con

J'ignore si ce monsieur rencontré dans une bourgade de l'Ukraine était un vieux con. Mais il en avait le statut.


Qu'est-ce qui caractérise un vieux con ?
Peut-on être vieux et pas con ? (je sais déjà qu'on peut être con et pas vieux)
Comment éviter d'être traité de vieux con ?
Comment éviter de devenir un vieux con ?
Est-ce possible ?
Est-ce souhaitable ?
Quelle est la place du vieux con dans la société ?

Toutes ces questions, je me les pose. Si tu as dépassé cinquante ans (ou même quarante) tu peux aussi te les poser. Surtout si tu as des enfants. Mais si tu es plus jeune, peut-être sera-t-il instructif de lire ce post, car tu n'as pas perdu espoir de rendre le monde meilleur, contrairement à beaucoup de vieux cons - et c'est le but de ce post, même si j'en escompte un résultat infinitésimal.

Tout en posant ces questions, j'ai conscience de la difficulté du projet. On est particulièrement mal placé quand on parle de soi-même. Car tu l'as compris, je suis un vieux con.

D'un autre côté, qui peut étudier d'aussi près un vieux con qu'un vieux con ? Qui peut avoir accès à son vécu ?

Essayons déjà de comprendre ce qu'est un vieux con.

1 - On pourrait dire qu'il se définit par sa culture archaïque.

a/ il ne connaît rien à la musique actuelle et n'a pas une préférence qui permet de le ranger dans une catégorie spéciale ("ceux qui aiment le funk et l'électro-pop, mais pas la house") ;
b/ il ne connaît pas les classiques des mangas (Naruto…), ni certaines chaines qui montrent un type qui se filme avec un i-pod et fait des commentaires rigolos sur Youtube, ni…
c/ il ne comprend pas certaines expressions quand elles ne sont pas en verlan ("j'étais sèm"…) et ne suit pas l'évolution naturelle de la langue, il veut la figer dans une forme obsolète ;
d/ il utilise l'email comme mode de communication principal, et il n'a pas compris que Facebook, c'était un peu tangent maintenant ; il croit naïvement que c'est plus simple et rapide de se parler au téléphone que d'échanger des textos ;
e/ il s'habille comme un clown car il ne connaît rien aux codes vestimentaires actuels (le pire, c'est qu'il a l'air content de lui). Et quand il fait un jogging, il met des Nike ou des Reebok, au lieu de Hoka Stinson ou de Clifton 3. Et je te parle pas de son 501 pourri qui lui monte au nombril !
Liste non exhaustive.

Bref, un vieux con, c'est pénible parce ça ne sait rien. Et en plus, ça te fout la honte auprès des autres. Dommage... ces définitions ont une date de péremption qui va arriver très vite !


2 - On pourrait aussi repérer le vieux con grâce à certains comportements régulièrement explorés par des enquêtes statistiques : sa tendance à voter plus à droite, son attitude vis-à-vis des objets technologiques, de l'écologie, de la protection des animaux, des étrangers… Mais il s'agit de tendances liées à l'âge, qui n'explorent pas le fond du problème, la connerie associée à la vieillerie, la potentialisation de l'une par l'autre, qui lui donne ce parfum inimitable ("Vieille connerie", de Guerlain).

Une vraie question est de savoir s'il existe des vieux cons qui n'étaient pas des jeunes cons avant. Un con commence souvent sa carrière très jeune. Il y a des enfants qui sont très cons, et ça se voit comme le nez au milieu du visage même si ce n'est pas politiquement correct de le faire remarquer (surtout aux parents). Ça s'arrange rarement avec l'âge. Mais qu'en est-il de ceux qui deviennent cons sur le tard ? Est-ce qu'on avait bien regardé ? Est-ce qu'il n'y avait pas déjà des signes avant-coureurs ?

Hélas, je pense qu'il existe des gens que la vie fait basculer du côté obscur de la Force. Des gens qui deviennent des vieux cons from scratch. Ce qui pose toutes sortes de questions qui débordent du cadre que je me suis fixé :
- Y a-t-il néanmoins des prédispositions psychologiques "normales" à la vieille connerie ? Lesquelles ?
- Et donc, pourrait-on établir un indice de probabilité de devenir un vieux con à partir de tests ? Mais que faire du résultat ? Imagine la scène suivante :

Le cabinet du psy. Contre le mur, une immense bibliothèque pleine de gros livres. Un bureau nu. Deux petits fauteuils, une méridienne.
Le jeune homme (manifestement anxieux, les fesses au bord du fauteuil) :
- Alors, Docteur, dites-moi la vérité. Je suis prêt à tout entendre.
Le psy (air sombre de circonstance) :
- Je suis désolé, je n'ai pas de bonnes nouvelles. La probabilité que vous deveniez un vieux con est de 98% au vu des tests que nous avons réalisés. Ces tests sont très fiables. Mais on peut les refaire, si vous le souhaitez...

- Y a-t-il des différences qualitatives et/ou quantitatives entre un vieux con par ancienneté et un vieux con par acquisition ? Le signe discriminant, c'est que le vieux con critique activement la jeunesse, ce que ne fait pas le con vieilli. A vérifier par une belle étude en double aveugle.

Tu comprends donc que la vieuconologie est une science neuve, avec de passionnantes pistes de recherche. Et toujours la même question : quelle est la part psychologique, quelle est la part organique ? Il est toujours périlleux de transposer chez l'homme ce qu'on observe chez l'animal. Mais... Le vieux chien est souvent grognon, même avec ses maîtres - c'est un fait d'observation courante. Au fil du temps, il devient intolérant, et parfois même, il se met à mordre.

C'est sans doute la sclérose cérébrale qui le rend hargneux. Car on ne peut pas invoquer une amertume existentielle. Le vieux chien a rarement des états d'âme sur sa réussite sociale. Son changement de caractère peut difficilement être attribué à de l'amertume, après son échec aux Os d'Or ou par l'absence de Breitling à sa patte. Il n'a pas de raisons de devenir un chien-vieux-con. La sclérose, voilà l'explication organique. En est-il de même pour l'homme ? Devient-il un vieux con par dégénérescence cérébrale ? Question ouverte... Mais il existe aussi une hypothèse psychologique dont je parlerai plus loin.


3 - Plus spécifique, on pourrait repérer le vieux con à certaines attitudes :

a/ Le vieux con est chiant.

Entendre des jeunes gens discuter de leurs goûts musicaux ou de leur smartphone me semble très chiant. Mais je ne suis pas sûr qu'on puisse dire de quelqu'un qu'il est chiant parce qu'il n'a pas la même culture. Il doit y avoir autre chose qui explique pourquoi le vieux con est chiant.

Il se trouve aussi que le vieux con est souvent dans une situation d'autorité du fait de son âge. Il a eu de l'avancement à l'ancienneté au travail. Il est le père de mineurs, et selon plusieurs modèles (le modèle freudien par exemple), il exerce son autorité plus que la mère. Cela suffit à le rendre chiant. Mais alors il n'est pas chiant du fait de sa nature, il l'est en raison de sa fonction. Un chef, c'est très souvent chiant.

Le pire, c'est quand il n'est plus le chef, quand les enfants sont majeurs, et qu'il continue à jouer au chef. Ça, c'est vraiment pénible. Surtout quand il ne les écoute pas ou leur coupe la parole.

Le vieux con est chiant parce qu'il donne des conseils qu'on ne lui a pas demandés. C'est exaspérant.

Le vieux con est chiant parce qu'il fait allusion à une époque à laquelle l'autre n'était pas né. L'autre considère que ce n'est pas juste, car cette époque est hors d'atteinte pour lui. Cela introduit une asymétrie qui est très mal vécue. L'autre devient lui-même injuste, et c'est alors qu'il qualifie le vieux con de "vieux con".

Pire si le vieux con utilise des formulations du genre "Quand tu auras mon âge…" (à laquelle je répondais dans ma tête : "…oui, quand j'aurai ton âge, ta charogne engraissera le sol fumant). Où encore : "si jeunesse savait…", "tu es trop jeune, tu ne peux pas comprendre…" Il y a des formes plus subtiles, mais qui te rendront venère, pareil. Et puis ce qu'il dit, c'est un peu des spoilers. Tu aurais plutôt envie de regarder la suite du feuilleton sans qu'on te dise la fin. Surtout si la fin, c'est que tu finiras comme lui.

Le vieux est chiant parce qu'il est amer et volontiers sarcastique. Sans doute parce qu'il a raté sa vie. Ou du moins qu'elle n'a pas rempli ses attentes. Et qu'il n'a plus rien à espérer maintenant. Tu me diras qu'il pourrait se contenter d'être triste. Mais non, il est fier, il ne veut pas montrer. Et puis il a un peu honte aussi d'être un loser. Alors il prend cette attitude raide, qui est si désagréable. Et foutu pour foutu, il en rajoute. C'est pathétique. Et digne de pitié.

Ah oui, j'oubliais : le vieux con écrit des trucs chiants. Exemple, ce post.

b/ Le vieux con est péremptoire, il sait car il a de l'expérience.

Mais est-ce qu'il sait vraiment ? L'expérience qu'il se vante d'avoir est-elle un réel atout ? En théorie, oui. L'expérience permet d'apprendre, quand on est capable de traiter l'information. Mais l'expérience ne rend pas plus intelligent, elle apporte juste une forme d'instruction. L'université en apporte une autre. Alors qui consulter quand on est malade, une vieille mamie qui a ses remèdes, une infirmière chevronnée proche de la retraite qui en a vu passer, ou un jeune médecin qui sort de la fac ? Ou même le mandarin qui pontifie devant sa cour mais qui sent secrètement que sa mémoire se barre ?

L'adjectif "péremptoire" sonne de façon déplaisante. Le vieux con est sûr de son fait. Mais on peut être affirmatif, positif, catégorique parce qu'on a vraiment la connaissance. Toi, si je te dis que la tour Eiffel, la vraie, se trouve à Pékin, est-ce que tu ne seras pas péremptoire ? Si je te dis que six fois sept font quarante-cinq, est-ce que tu ne vas pas me corriger en étant sûr de ton fait, limite tranchant ?

La question revient à savoir si on a le droit de dire qu'on sait, quand on sait. Ben oui, évidemment. Si tu sais vraiment, tu dis, et tu n'as pas à avoir honte de ta certitude, puisqu'elle est fondée. La tour Eiffel est à Paris comme 2 et 2 font 4 dans l'ensemble des Réels.

A condition, bien entendu, de la fermer quand on ne sait pas. Alors est-ce qu'on reproche au vieux con de ne pas la fermer alors qu'il ne sait pas ? C'est bien possible.

Mais là, je voudrais dire un truc. J'observe un trait répandu - et pas seulement chez les jeunes - qui consiste à dire que "tout est relatif" (alors qu'Einstein disait le contraire, qu'il a été mal traduit - et souvent mal compris par les non-physiciens). On dissimule son ignorance en restant dans le flou et l'indécidé - parce qu'en fait, on ne sait pas, mais on a honte de le dire. Et on châtre ceux qui savent - dont on est jaloux. Je déteste ce travers.

Le côté péremptoire et intolérant du vieux con, c'est sans doute le cœur du problème. Tout est une question d'attitude et de forme, tout est dans le ton. Si tu ne veux pas passer pour un vieux con, voilà la méthode. Tu te trouves en face de quelqu'un qui n'a pas de formation sur un sujet donné mais qui te fait part de sa conviction - parfaitement infondée. Alors que tu es professeur en la matière, spécialiste, et que tu as passé ta vie sur le sujet. Que faire ? Si tu as passé la cinquantaine, tu l'écoutes religieusement jusqu'au bout, alors que tu as compris qu'il se fourvoyait dès les premiers mots. Puis tu lui susurres que tu n'es pas complètement certain de ce qu'il dit. Et tu t'arrêtes là. A la rigueur, tu lui adresses un sourire énigmatique ou entendu - mais tu prends des risques.

Parce que si tu étais jeune et que tu contredisais l'autre avec des arguments formels, il dirait de toi simplement : Truc n'est pas d'accord avec moi (au pire : il a la grosse tête). Mais si tu es vieux, il y a des chances pour qu'il te range définitivement au placard : Truc est un vieux con. D'autant plus si tes arguments sont forts et peu contestables. Il y a une inégalité de traitement, c'est ainsi, il faut faire avec.

Quand une femme expédie un arabe qui la drague, elle se fait parfois traiter de raciste. Quand un vieux démontre qu'il a tort à un ignorant pas très malin, il se fait traiter de vieux con. Ce n'est pas différent.

Avec ma méthode, tu peux parfaitement être vieux, et aussi très con, mais on ne te traitera jamais de vieux con. J'en connais qui la pratiquent avec succès - et qui sont pourtant très très cons

c/ Dans la vie de tous les jours (au volant, au supermarché...) le vieux con a souvent des comportements de trou du cul. C'est un paradoxe anatomique encore inexpliqué à ce jour.

4 - Peut-être que le vieux con est tout simplement vieux, et que ça se voit. Pas simplement dans ses vêtements. Sur sa figure. Il a des rides, souvent de la bedaine, même quand il n'est pas gras. Il a moins de cheveux. Il n'a pas une belle peau lisse. Même quand il est propre, son avachissement dû à l'âge a quelque chose de répugnant. Et puis il a des plis un peu partout comme s'il était froissé, sans avoir le côté attendrissant d'un sharpei.

Le pire est qu'il puisse encore avoir du désir. Le vieux con n'a pas de libido : il est par essence libidineux. Le sexe, ça devrait être interdit aux vieux, l'idée est trop dégoûtante. Et on ne sait pas quel est le pire, deux vieux ensemble, ou un vieux sur un jeune.

Les femmes ont longtemps été l'objet d'un ostracisme insupportable ["ostracisme" : tu vois, ça c'est un mot de vieux con]. Pas le droit de vote, pas le droit de disposer de leurs biens propres, pas d'accès à certaines fonctions, relégation à un rang subalterne dans la loi. Ce n'est pas tout. Les femmes ont aussi souffert du regard négatif porté sur eux par les hommes - vanité, coquetterie, manque de profondeur, incapacité dans certains domaines intellectuels. La situation des vieux est différente. Ils ont des droits équivalents aux jeunes. De plus, pour des raisons d'héritage, ils détiennent bien plus d'avoirs que les jeunes, ils ont le pouvoir de l'argent.

Il y a pourtant un parallèle à faire avec les femmes : est-ce que les vieux (cons) ne souffrent pas eux aussi de préjugés, d'un regard négatif porté sur eux par les jeunes et par la société, dont le jeunisme est exaspérant ? Est-ce que les vieux cons ne seraient pas l'objet d'un traitement injuste ? Avec un gros délit de sale gueule ? Est-ce qu'ils ne seraient pas victimes d'une petite forme d'oppression rampante, dont on n'a pas conscience ?

On peut même se demander si aux yeux des jeunes, toute personne ayant dépassé un certain âge n'est pas un vieux con. Ils ne te le diront pas. Ils n'en auront même pas forcément clairement conscience. Mais ils réagiront avec toi en conséquence.

Vieux cons fossiles (apparemment contents de l'être)

Il fût un temps où les sociétés réunissaient toutes les générations. Les relations inter-générationnelles étaient naturelles et obligées. Le progrès a changé les choses. Il n'est plus possible de garder avec soi ses parents âgés. Trop cher, trop compliqué, trop loin. Les vieux étaient considérés comme respectables du fait de leur âge. Par définition. Du fait qu'ils étaient tes géniteurs. C'était parfaitement excessif, car des vieux, s'il y en a des bons, il y en a aussi d'épouvantables.

Il fût un temps où le fossé entre les générations était moins profond. Il y a très longtemps, il était plus facile de faire des choses ensemble. On peut encore parfois… L'un des meilleurs souvenirs de ma vie, c'est un jogging que j'ai fait avec deux de mes enfants il y a quelques années tout juste avant de prendre un avion - c'était en Virginie ou en Caroline, je ne sais plus, il s'est mis à pleuvoir...

Oups ! Justement, le fait de faire référence au passé, c'est ça qui caractérise un vieux con. Si on est jeune... ou historien, on a le droit. Sinon, interdiction formelle.

On ne peut pas grand chose contre l'évolution de la société, la puissance économique, l'organisation du monde. En revanche, chacun peut se poser des questions sur la manière dont il considère les gens autour de lui.

Est-ce que je peux demander qu'on s'interroge un peu sur le regard porté sur les vieux (cons) ? Avec la même acuité, la même vigilance qu'on accorde aux minorités ? Cela ferait-il sens ?


Mage indonésien rencontré au hasard de mes pérégrinations ; j'étais très content car malgré la barrière de la langue, j'ai très vite compris que c'était un vieux con : son attitude envers les autres.



Ce post est un hommage à Robert, un homme que j'ai connu quand j'avais dix-huit ans, et qui en avait trente de plus que moi. Il était le fils d'une prostituée et d'un maquereau de Nice (et ne s'en cachait pas). Il avait commencé par vendre des "grosses bagnoles" américaines, puis il était arrivé à Paris où il était devenu photographe de mode. Il avait côtoyé les plus grands, il avait eu de l'argent. Puis il avait décroché, il était parti sur les routes, passant l'été en Irlande et l'hiver au Maroc avec sa jeune épouse, dans un minibus VW. Je les voyais lors d'escales au cours de leurs migrations nord-sud. Je l'aimais bien, il m'aimait bien. C'était un personnage chaleureux, extrêmement drôle, qui se moquait devant eux des bourgeois de province comme des communistes et autres embrigadés - et il réussissait à les faire rire d'eux-mêmes, parfois jaune... mais ils riaient. Il avait l'esprit libre. Il ne mettait pas de barrières. C'était un modèle pour moi.

Mais un jour, il s'est suicidé. Je pense qu'il s'est perçu comme un vieux con. Il a fait le forcing pour en sortir. Il a payé le prix fort.

mardi 1 novembre 2016

Un livre émouvant sur la théorie des quantas : c'est possible


Étudiant lors d'une manif nationaliste à Odessa : que nous réserve l'avenir ?


- Pourquoi vas-tu à l'université ?
- Pour apprendre un métier. Et ainsi, participer à la société, entrer dans la vie active, apporter ma quote-part…

Voilà une réponse que j'aurais trouvée bien méprisable. Enfant de mai 68, plein de morgue, j'aurais répondu :
- Je vais à l'université pour m'instruire.

Mai 68 avait fait passer notre accomplissement personnel, intellectuel ou autre, devant les besoins de la société. Ça n'était pas très réaliste, mais ça avait de la gueule. Apprendre pour le plaisir d'apprendre, et non pour gagner de l'argent... L'instruction était considérée comme un bien en soi, pas comme un billet pour l'ascenseur social.

Après avoir terminé mes humanités, il fallait prendre une décision : étudier quoi ? J'avais une inclination et des facilités pour les lettres. Mais c'était une voie trop hasardeuse, avec un futur professionnel incertain qui faisait fondre mes belles théories soixante-huitardes.

Alors réfléchissons… Entrer dans le monde supposait de le connaître au préalable. Le plus sage était de s'en tenir à l'injonction socratique, puis procéder par cercles concentrique de connaissances. Mais il y avait plusieurs moyens de se connaître soi-même.

La première solution consistait à partir de l'homme, au sens le plus immédiat : étudier son anatomie, sa physiologie, puis ses fonctions supérieures, connaître le fonctionnement de son cerveau… et donc faire médecine, se spécialiser en neurologie voire en psychiatrie.

La seconde solution était moins centrée sur l'être humain, mais plus fondamentale, plus radicale : connaître ce qui nous entourait le plus immédiatement, le bureau auquel j'étais accoudé, la chaise sur laquelle j'étais assis. La matière, donc la physique et la chimie. Voir de quoi l'univers était fait, connaître les briques élémentaires.

Il y avait une troisième voie, qui s'éloignait du connais-toi toi-même mais avait l'avantage de s'inscrire dans l'agréable confort du lycée, où l'on a pas de choix à faire : continuer des études généralistes, ne négliger aucune matière, aucune source d'instruction. Là, c'était les prépas HEC qui offraient le plus large panel, avec des maths, des langues, du français.

HEC ? Je n'avais aucune envie de devenir commerçant, pour reprendre l'expression malicieuse de ma grand-mère. Mais j'ai opté pour cette voie, bon compromis du fait de son programme mixte, littéraire et scientifique. On verrait plus tard. J'ai demandé à ma mère si je pouvais m'inscrire à Ginette où mon dossier scolaire aurait sans doute été accepté sans que je sois soumis à un examen d'entrée. Elle m'a dit qu'elle n'avait pas les moyens, et qu'il fallait que je demande de l'argent à mon père. Pourquoi cette réponse, alors que ma grand-mère aurait certainement financé pour peu qu'elle lui demande ? Pas envie de me voir quitter la maison et m'installer à Paris ?

J'ai écrit à mon père qui habitait Dallas à l'époque. Il m'a répondu qu'il n'enverrait pas d'argent : il y avait d'excellentes business schools aux USA, je devais m'installer chez lui pour préparer mon entrée dans icelles. Ou bien me lancer à corps perdu dans le business, y aller carrément, sans faire d'études, et très vite, devenir millionnaire. Dans tous les cas, il fallait commencer par habiter chez lui. C'était hors de question.

J'ai laissé tomber Ginette et j'ai examiné la solution deux, physique-chimie. Mais ça se passait à la faculté des sciences, dont la réputation était moyenne. Me spécialiser, abandonner un tas de matières qui m'intéressaient, avec la perspective de finir prof de lycée, au mieux d'université : perspectives sans variations possibles.

Alors j'ai fait médecine, ce qui a fait plaisir à tout le monde, et je me suis dit qu'au moins, le prestige de ces études faciliterait mes relations avec les filles, qui ont toujours été compliquées.

J'ai sans doute été un mauvais médecin. Le diagnostic me plaisait en tant qu'investigation intellectuelle. Mais... non merci, pas d'urgences s'il vous plait, ça me stresse et ça m'empêche de penser. Et la thérapeutique, principe même de la médecine, ne m'intéressait pas du tout.

Mais les deux premières années, consacrées à l'étude du corps humain au sens large, avec biophysique, chimie générale, chimie organique et biochimie, et même math en option m'ont passionné. En même temps, je m'inscrivais aux Latin Lovers, un petit cercle d'étudiants qui se réunissaient chez les uns chez les autres pour faire des traductions de César, de Tite-Live... Il y avait plus de filles que de garçons, dans ce club.

En troisième année, quelle déception ! La pathologie était enseignée comme un ensemble de recettes de cuisine, et non comme un cas particulier de la physiologie, qui est une science. Les symptômes, les formes cliniques et les syndromes n'étaient pas hiérarchisés par des recueils statistiques et des analyses factorielles : le diagnostic devenait un art intuitif. Je crois aussi que plusieurs de mes professeurs étaient médiocres - peut-être suis-je injuste. Tous les ans, au moment de réviser, je pensais tout plaquer. Mais pour faire quoi ?

Je suis allé au bout, et même bien au delà. Je ne regrette rien. Il est inutile de refaire le passé. Ce que j'ai fait professionnellement n'a pas été totalement négatif - du moins pour moi. J'ai dû tuer deux patients. Pas par ignorance ou négligence : par inexpérience. Si j'en parle, c'est que j'y pense encore parfois. Je pense que j'en ai sauvé d'autres - mais pas tellement plus. Difficile de savoir précisément ce qui leur serait arrivé si je n'avais pas été là. J'ai été nourri, et j'ai eu des périodes durant lesquelles j'ai eu du plaisir à travailler. Il n'y avait sans doute pas de solution idéale.

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Je reviens aujourd'hui à mes intérêts anciens - hélas sans avoir le bagage mathématique suffisant. Ainsi, depuis quelques temps, je dévore les livres de vulgarisation sur la physique moderne et contemporaine, domaine que je trouve absolument fascinant. J'en déjà présenté au moins deux : Einstein à la plage et Hawking, le come-back d'une philosophie scientifique. En voici encore deux autres, que je souhaite faire connaître.

Traduit de l'anglais, le premier s'intitule "le grand roman de la théorie des quanta". Le grand roman…? Ça fait peur… Je ne suis pas historien, encore moins historien des sciences, et je suis bien incapable de juger de l'exactitude historique de ce qui est raconté - parfois comme si on était caché sous la table. Doit-on penser que l'auteur, Manjit Kumar, a réellement romancé cette histoire, qu'il a brodé ? Il est diplômé de physique et en principe, ce n'est pas un touriste. Alors ?

Tout s'explique encore une fois par un problème de traduction. Comme pour d'autres titres dont j'ai parlé dans ce blog, l'éditeur français à utilisé un titre racoleur sans rapport avec le titre anglo-saxon qui lui, est fidèle au contenu du livre. En voici la traduction littérale : "Le quantum / Einstein, Bohr et le grand débat sur la réalité". Les éditeurs français font le coup à chaque fois, ils nous prennent pour des …, c'est pénible.

Le livre est tout à fait remarquable et très accessible. Évidemment, il faut avoir un minimum de connaissance sur la physique de ces cent dernières années - mais il n'y a pas de formules ni démonstrations mathématiques. Kumar explique le mécanisme de la pensée des grands découvreurs. Ainsi, le processus réflexif qui a amené plusieurs chercheurs à concevoir puis interpréter l'expérience du rayonnement du corps noir est très bien décrit - un peu au détriment de ses résultats. Mais Kumar s'attarde surtout sur les interactions intellectuelles et humaines entres les protagonistes. C'est très vivant - sans être un livre de la petite histoire.

Kumar élève à juste titre Bohr au même niveau qu'Einstein, dont les journalistes ont fait un people (tu as déjà vu un t-shirt avec dessus une tête de… Bohr ?) Le livre est centré sur le débat entre les deux hommes et les autres découvreurs qui ont participé au mouvement, Heisenberg, Schrödinger, de Broglie et d'autres un peu moins connus, mais très importants - Pauli, Planck et Rutherford par exemple.

L'influence de la dernière guerre mondiale sur la physique d'aujourd'hui, le vécu des scientifiques allemands sont décrits de manière saisissante. Le paradoxe du chat de Schrödinger est enfin expliqué de façon intelligible. Les enjeux du débat sur l'effet de l'expérimentation sur l'objet observé sont puissamment évoqués, alors que je n'en avais pas trouvé jusqu'à présent de relation satisfaisante dans la littérature de vulgarisation (c'est pourtant le sujet du livre d'Heisenberg, "la nature dans la physique contemporaine").

Bref, c'est un très bon livre, passionnant, qui te plonge dans la fièvre de la découverte. Et même plus que passionnant : émouvant. A lire de toute urgence et à lire deux fois, car au contraire d'un roman policier, un tel livre gagne à ce qu'on sache par avance ce qu'on va y trouver, il prend alors sa pleine cohérence.

Mais il ne faut pas en attendre un balayage actuel de l'état de la physique : les trente dernières années ne font pas partie du package - comme l'indique le titre anglais du livre.

Ensuite, tout aussi bien fait, le livre de Vincent Rollet, la Physique Quantique (enfin) expliquée simplement. Le titre ne ment pas, la physique quantique est rendue intelligible par son auteur. Le livre est plus dense que celui de Kumar, plus centré sur la science que sur l'histoire des idées. Les processus de pensée n'y figurent pas, les explications sont moins riches mais claires et synthétiques, plus "nerveuses". Ce livre est aussi une très bonne introduction à la physique des quanta. Attention, les deux relativités ne font par définition pas partie du programme. Et tout comme Kumar, Rollet arrête son récit passionnant il y a une trentaine d'années.

Le livre est une tête au dessus des autres livres d'initiation que j'ai pu lire sur la question. A lire deux fois lui aussi. C'est du temps passé, oui, mais tu veux savoir - réellement savoir - ou c'est juste pour briller en société ?

Un noyau dans un atome est grand comme une mouche au milieu d'une cathédrale. Ce qu'il y a autour de la mouche, c'est du vide, à part des électrons qui sont encore bien plus petits que la mouche (et qui sont, comme le dit joliment Kumar, tel le surfer sur la vague - dualité onde-corpuscule oblige...)

Alors pourquoi j'ai mal au poing quand je donne un grand coup sur mon bureau ? Pourquoi je ne traverse pas la table ? Pourquoi ça ne fait pas comme ces milliers de neutrinos qui me traversent le corps chaque seconde, traversent la terre, se retrouvent de l'autre côté et poursuivent leur route, inchangés - même pas mal ?

La réponse est dans le livre…