mercredi 9 novembre 2016

Je suis un vieux con

J'ignore si ce monsieur rencontré dans une bourgade de l'Ukraine était un vieux con. Mais il en avait le statut.


Qu'est-ce qui caractérise un vieux con ?
Peut-on être vieux et pas con ? (je sais déjà qu'on peut être con et pas vieux)
Comment éviter d'être traité de vieux con ?
Comment éviter de devenir un vieux con ?
Est-ce possible ?
Est-ce souhaitable ?
Quelle est la place du vieux con dans la société ?

Toutes ces questions, je me les pose. Si tu as dépassé cinquante ans (ou même quarante) tu peux aussi te les poser. Surtout si tu as des enfants. Mais si tu es plus jeune, peut-être sera-t-il instructif de lire ce post, car tu n'as pas perdu espoir de rendre le monde meilleur, contrairement à beaucoup de vieux cons - et c'est le but de ce post, même si j'en escompte un résultat infinitésimal.

Tout en posant ces questions, j'ai conscience de la difficulté du projet. On est particulièrement mal placé quand on parle de soi-même. Car tu l'as compris, je suis un vieux con.

D'un autre côté, qui peut étudier d'aussi près un vieux con qu'un vieux con ? Qui peut avoir accès à son vécu ?

Essayons déjà de comprendre ce qu'est un vieux con.

1 - On pourrait dire qu'il se définit par sa culture archaïque.

a/ il ne connaît rien à la musique actuelle et n'a pas une préférence qui permet de le ranger dans une catégorie spéciale ("ceux qui aiment le funk et l'électro-pop, mais pas la house") ;
b/ il ne connaît pas les classiques des mangas (Naruto…), ni certaines chaines qui montrent un type qui se filme avec un i-pod et fait des commentaires rigolos sur Youtube, ni…
c/ il ne comprend pas certaines expressions quand elles ne sont pas en verlan ("j'étais sèm"…) et ne suit pas l'évolution naturelle de la langue, il veut la figer dans une forme obsolète ;
d/ il utilise l'email comme mode de communication principal, et il n'a pas compris que Facebook, c'était un peu tangent maintenant ; il croit naïvement que c'est plus simple et rapide de se parler au téléphone que d'échanger des textos ;
e/ il s'habille comme un clown car il ne connaît rien aux codes vestimentaires actuels (le pire, c'est qu'il a l'air content de lui). Et quand il fait un jogging, il met des Nike ou des Reebok, au lieu de Hoka Stinson ou de Clifton 3. Et je te parle pas de son 501 pourri qui lui monte au nombril !
Liste non exhaustive.

Bref, un vieux con, c'est pénible parce ça ne sait rien. Et en plus, ça te fout la honte auprès des autres. Dommage... ces définitions ont une date de péremption qui va arriver très vite !


2 - On pourrait aussi repérer le vieux con grâce à certains comportements régulièrement explorés par des enquêtes statistiques : sa tendance à voter plus à droite, son attitude vis-à-vis des objets technologiques, de l'écologie, de la protection des animaux, des étrangers… Mais il s'agit de tendances liées à l'âge, qui n'explorent pas le fond du problème, la connerie associée à la vieillerie, la potentialisation de l'une par l'autre, qui lui donne ce parfum inimitable ("Vieille connerie", de Guerlain).

Une vraie question est de savoir s'il existe des vieux cons qui n'étaient pas des jeunes cons avant. Un con commence souvent sa carrière très jeune. Il y a des enfants qui sont très cons, et ça se voit comme le nez au milieu du visage même si ce n'est pas politiquement correct de le faire remarquer (surtout aux parents). Ça s'arrange rarement avec l'âge. Mais qu'en est-il de ceux qui deviennent cons sur le tard ? Est-ce qu'on avait bien regardé ? Est-ce qu'il n'y avait pas déjà des signes avant-coureurs ?

Hélas, je pense qu'il existe des gens que la vie fait basculer du côté obscur de la Force. Des gens qui deviennent des vieux cons from scratch. Ce qui pose toutes sortes de questions qui débordent du cadre que je me suis fixé :
- Y a-t-il néanmoins des prédispositions psychologiques "normales" à la vieille connerie ? Lesquelles ?
- Et donc, pourrait-on établir un indice de probabilité de devenir un vieux con à partir de tests ? Mais que faire du résultat ? Imagine la scène suivante :

Le cabinet du psy. Contre le mur, une immense bibliothèque pleine de gros livres. Un bureau nu. Deux petits fauteuils, une méridienne.
Le jeune homme (manifestement anxieux, les fesses au bord du fauteuil) :
- Alors, Docteur, dites-moi la vérité. Je suis prêt à tout entendre.
Le psy (air sombre de circonstance) :
- Je suis désolé, je n'ai pas de bonnes nouvelles. La probabilité que vous deveniez un vieux con est de 98% au vu des tests que nous avons réalisés. Ces tests sont très fiables. Mais on peut les refaire, si vous le souhaitez...

- Y a-t-il des différences qualitatives et/ou quantitatives entre un vieux con par ancienneté et un vieux con par acquisition ? Le signe discriminant, c'est que le vieux con critique activement la jeunesse, ce que ne fait pas le con vieilli. A vérifier par une belle étude en double aveugle.

Tu comprends donc que la vieuconologie est une science neuve, avec de passionnantes pistes de recherche. Et toujours la même question : quelle est la part psychologique, quelle est la part organique ? Il est toujours périlleux de transposer chez l'homme ce qu'on observe chez l'animal. Mais... Le vieux chien est souvent grognon, même avec ses maîtres - c'est un fait d'observation courante. Au fil du temps, il devient intolérant, et parfois même, il se met à mordre.

C'est sans doute la sclérose cérébrale qui le rend hargneux. Car on ne peut pas invoquer une amertume existentielle. Le vieux chien a rarement des états d'âme sur sa réussite sociale. Son changement de caractère peut difficilement être attribué à de l'amertume, après son échec aux Os d'Or ou par l'absence de Breitling à sa patte. Il n'a pas de raisons de devenir un chien-vieux-con. La sclérose, voilà l'explication organique. En est-il de même pour l'homme ? Devient-il un vieux con par dégénérescence cérébrale ? Question ouverte... Mais il existe aussi une hypothèse psychologique dont je parlerai plus loin.


3 - Plus spécifique, on pourrait repérer le vieux con à certaines attitudes :

a/ Le vieux con est chiant.

Entendre des jeunes gens discuter de leurs goûts musicaux ou de leur smartphone me semble très chiant. Mais je ne suis pas sûr qu'on puisse dire de quelqu'un qu'il est chiant parce qu'il n'a pas la même culture. Il doit y avoir autre chose qui explique pourquoi le vieux con est chiant.

Il se trouve aussi que le vieux con est souvent dans une situation d'autorité du fait de son âge. Il a eu de l'avancement à l'ancienneté au travail. Il est le père de mineurs, et selon plusieurs modèles (le modèle freudien par exemple), il exerce son autorité plus que la mère. Cela suffit à le rendre chiant. Mais alors il n'est pas chiant du fait de sa nature, il l'est en raison de sa fonction. Un chef, c'est très souvent chiant.

Le pire, c'est quand il n'est plus le chef, quand les enfants sont majeurs, et qu'il continue à jouer au chef. Ça, c'est vraiment pénible. Surtout quand il ne les écoute pas ou leur coupe la parole.

Le vieux con est chiant parce qu'il donne des conseils qu'on ne lui a pas demandés. C'est exaspérant.

Le vieux con est chiant parce qu'il fait allusion à une époque à laquelle l'autre n'était pas né. L'autre considère que ce n'est pas juste, car cette époque est hors d'atteinte pour lui. Cela introduit une asymétrie qui est très mal vécue. L'autre devient lui-même injuste, et c'est alors qu'il qualifie le vieux con de "vieux con".

Pire si le vieux con utilise des formulations du genre "Quand tu auras mon âge…" (à laquelle je répondais dans ma tête : "…oui, quand j'aurai ton âge, ta charogne engraissera le sol fumant). Où encore : "si jeunesse savait…", "tu es trop jeune, tu ne peux pas comprendre…" Il y a des formes plus subtiles, mais qui te rendront venère, pareil. Et puis ce qu'il dit, c'est un peu des spoilers. Tu aurais plutôt envie de regarder la suite du feuilleton sans qu'on te dise la fin. Surtout si la fin, c'est que tu finiras comme lui.

Le vieux est chiant parce qu'il est amer et volontiers sarcastique. Sans doute parce qu'il a raté sa vie. Ou du moins qu'elle n'a pas rempli ses attentes. Et qu'il n'a plus rien à espérer maintenant. Tu me diras qu'il pourrait se contenter d'être triste. Mais non, il est fier, il ne veut pas montrer. Et puis il a un peu honte aussi d'être un loser. Alors il prend cette attitude raide, qui est si désagréable. Et foutu pour foutu, il en rajoute. C'est pathétique. Et digne de pitié.

Ah oui, j'oubliais : le vieux con écrit des trucs chiants. Exemple, ce post.

b/ Le vieux con est péremptoire, il sait car il a de l'expérience.

Mais est-ce qu'il sait vraiment ? L'expérience qu'il se vante d'avoir est-elle un réel atout ? En théorie, oui. L'expérience permet d'apprendre, quand on est capable de traiter l'information. Mais l'expérience ne rend pas plus intelligent, elle apporte juste une forme d'instruction. L'université en apporte une autre. Alors qui consulter quand on est malade, une vieille mamie qui a ses remèdes, une infirmière chevronnée proche de la retraite qui en a vu passer, ou un jeune médecin qui sort de la fac ? Ou même le mandarin qui pontifie devant sa cour mais qui sent secrètement que sa mémoire se barre ?

L'adjectif "péremptoire" sonne de façon déplaisante. Le vieux con est sûr de son fait. Mais on peut être affirmatif, positif, catégorique parce qu'on a vraiment la connaissance. Toi, si je te dis que la tour Eiffel, la vraie, se trouve à Pékin, est-ce que tu ne seras pas péremptoire ? Si je te dis que six fois sept font quarante-cinq, est-ce que tu ne vas pas me corriger en étant sûr de ton fait, limite tranchant ?

La question revient à savoir si on a le droit de dire qu'on sait, quand on sait. Ben oui, évidemment. Si tu sais vraiment, tu dis, et tu n'as pas à avoir honte de ta certitude, puisqu'elle est fondée. La tour Eiffel est à Paris comme 2 et 2 font 4 dans l'ensemble des Réels.

A condition, bien entendu, de la fermer quand on ne sait pas. Alors est-ce qu'on reproche au vieux con de ne pas la fermer alors qu'il ne sait pas ? C'est bien possible.

Mais là, je voudrais dire un truc. J'observe un trait répandu - et pas seulement chez les jeunes - qui consiste à dire que "tout est relatif" (alors qu'Einstein disait le contraire, qu'il a été mal traduit - et souvent mal compris par les non-physiciens). On dissimule son ignorance en restant dans le flou et l'indécidé - parce qu'en fait, on ne sait pas, mais on a honte de le dire. Et on châtre ceux qui savent - dont on est jaloux. Je déteste ce travers.

Le côté péremptoire et intolérant du vieux con, c'est sans doute le cœur du problème. Tout est une question d'attitude et de forme, tout est dans le ton. Si tu ne veux pas passer pour un vieux con, voilà la méthode. Tu te trouves en face de quelqu'un qui n'a pas de formation sur un sujet donné mais qui te fait part de sa conviction - parfaitement infondée. Alors que tu es professeur en la matière, spécialiste, et que tu as passé ta vie sur le sujet. Que faire ? Si tu as passé la cinquantaine, tu l'écoutes religieusement jusqu'au bout, alors que tu as compris qu'il se fourvoyait dès les premiers mots. Puis tu lui susurres que tu n'es pas complètement certain de ce qu'il dit. Et tu t'arrêtes là. A la rigueur, tu lui adresses un sourire énigmatique ou entendu - mais tu prends des risques.

Parce que si tu étais jeune et que tu contredisais l'autre avec des arguments formels, il dirait de toi simplement : Truc n'est pas d'accord avec moi (au pire : il a la grosse tête). Mais si tu es vieux, il y a des chances pour qu'il te range définitivement au placard : Truc est un vieux con. D'autant plus si tes arguments sont forts et peu contestables. Il y a une inégalité de traitement, c'est ainsi, il faut faire avec.

Quand une femme expédie un arabe qui la drague, elle se fait parfois traiter de raciste. Quand un vieux démontre qu'il a tort à un ignorant pas très malin, il se fait traiter de vieux con. Ce n'est pas différent.

Avec ma méthode, tu peux parfaitement être vieux, et aussi très con, mais on ne te traitera jamais de vieux con. J'en connais qui la pratiquent avec succès - et qui sont pourtant très très cons

c/ Dans la vie de tous les jours (au volant, au supermarché...) le vieux con a souvent des comportements de trou du cul. C'est un paradoxe anatomique encore inexpliqué à ce jour.

4 - Peut-être que le vieux con est tout simplement vieux, et que ça se voit. Pas simplement dans ses vêtements. Sur sa figure. Il a des rides, souvent de la bedaine, même quand il n'est pas gras. Il a moins de cheveux. Il n'a pas une belle peau lisse. Même quand il est propre, son avachissement dû à l'âge a quelque chose de répugnant. Et puis il a des plis un peu partout comme s'il était froissé, sans avoir le côté attendrissant d'un sharpei.

Le pire est qu'il puisse encore avoir du désir. Le vieux con n'a pas de libido : il est par essence libidineux. Le sexe, ça devrait être interdit aux vieux, l'idée est trop dégoûtante. Et on ne sait pas quel est le pire, deux vieux ensemble, ou un vieux sur un jeune.

Les femmes ont longtemps été l'objet d'un ostracisme insupportable ["ostracisme" : tu vois, ça c'est un mot de vieux con]. Pas le droit de vote, pas le droit de disposer de leurs biens propres, pas d'accès à certaines fonctions, relégation à un rang subalterne dans la loi. Ce n'est pas tout. Les femmes ont aussi souffert du regard négatif porté sur eux par les hommes - vanité, coquetterie, manque de profondeur, incapacité dans certains domaines intellectuels. La situation des vieux est différente. Ils ont des droits équivalents aux jeunes. De plus, pour des raisons d'héritage, ils détiennent bien plus d'avoirs que les jeunes, ils ont le pouvoir de l'argent.

Il y a pourtant un parallèle à faire avec les femmes : est-ce que les vieux (cons) ne souffrent pas eux aussi de préjugés, d'un regard négatif porté sur eux par les jeunes et par la société, dont le jeunisme est exaspérant ? Est-ce que les vieux cons ne seraient pas l'objet d'un traitement injuste ? Avec un gros délit de sale gueule ? Est-ce qu'ils ne seraient pas victimes d'une petite forme d'oppression rampante, dont on n'a pas conscience ?

On peut même se demander si aux yeux des jeunes, toute personne ayant dépassé un certain âge n'est pas un vieux con. Ils ne te le diront pas. Ils n'en auront même pas forcément clairement conscience. Mais ils réagiront avec toi en conséquence.

Vieux cons fossiles (apparemment contents de l'être)

Il fût un temps où les sociétés réunissaient toutes les générations. Les relations inter-générationnelles étaient naturelles et obligées. Le progrès a changé les choses. Il n'est plus possible de garder avec soi ses parents âgés. Trop cher, trop compliqué, trop loin. Les vieux étaient considérés comme respectables du fait de leur âge. Par définition. Du fait qu'ils étaient tes géniteurs. C'était parfaitement excessif, car des vieux, s'il y en a des bons, il y en a aussi d'épouvantables.

Il fût un temps où le fossé entre les générations était moins profond. Il y a très longtemps, il était plus facile de faire des choses ensemble. On peut encore parfois… L'un des meilleurs souvenirs de ma vie, c'est un jogging que j'ai fait avec deux de mes enfants il y a quelques années tout juste avant de prendre un avion - c'était en Virginie ou en Caroline, je ne sais plus, il s'est mis à pleuvoir...

Oups ! Justement, le fait de faire référence au passé, c'est ça qui caractérise un vieux con. Si on est jeune... ou historien, on a le droit. Sinon, interdiction formelle.

On ne peut pas grand chose contre l'évolution de la société, la puissance économique, l'organisation du monde. En revanche, chacun peut se poser des questions sur la manière dont il considère les gens autour de lui.

Est-ce que je peux demander qu'on s'interroge un peu sur le regard porté sur les vieux (cons) ? Avec la même acuité, la même vigilance qu'on accorde aux minorités ? Cela ferait-il sens ?


Mage indonésien rencontré au hasard de mes pérégrinations ; j'étais très content car malgré la barrière de la langue, j'ai très vite compris que c'était un vieux con : son attitude envers les autres.



Ce post est un hommage à Robert, un homme que j'ai connu quand j'avais dix-huit ans, et qui en avait trente de plus que moi. Il était le fils d'une prostituée et d'un maquereau de Nice (et ne s'en cachait pas). Il avait commencé par vendre des "grosses bagnoles" américaines, puis il était arrivé à Paris où il était devenu photographe de mode. Il avait côtoyé les plus grands, il avait eu de l'argent. Puis il avait décroché, il était parti sur les routes, passant l'été en Irlande et l'hiver au Maroc avec sa jeune épouse, dans un minibus VW. Je les voyais lors d'escales au cours de leurs migrations nord-sud. Je l'aimais bien, il m'aimait bien. C'était un personnage chaleureux, extrêmement drôle, qui se moquait devant eux des bourgeois de province comme des communistes et autres embrigadés - et il réussissait à les faire rire d'eux-mêmes, parfois jaune... mais ils riaient. Il avait l'esprit libre. Il ne mettait pas de barrières. C'était un modèle pour moi.

Mais un jour, il s'est suicidé. Je pense qu'il s'est perçu comme un vieux con. Il a fait le forcing pour en sortir. Il a payé le prix fort.