mercredi 16 novembre 2016

Des t-shirts qui donnent des boutons...


On a tous la même chose dans la tête, mais on a des t-shirts différents !

Quand j'étais petit, ma mère, acharnée de tennis, m'emmenait sur les cours dans l'espoir de me communiquer sa passion. Sans grand succès... Mais j'aimais l'ambiance. A l'époque, tout le monde s'habillait de blanc de la tête aux chaussures et il n'était pas question de déroger - on n'est pas des footballers, quôa ! On se faisait virer du court si on n'avait pas la tenue réglementaire. Le tennis n'avait pas encore été démocratisé par les champions français des années 80.

Les joueurs mettaient des "chemises Lacoste". La marque n'avait pas encore inventé la raquette en acier qui allait détrôner le bois, elle se bornait à vendre des polos blancs pour le tennis : René Lacoste était un ancien dieu de Roland Garros. Ses vêtements étaient coupés dans un tissu qui absorbait la transpiration, la maille spéciale qui avait fait sa réputation.

J'aimais bien le crocodile qui ornait les polos des joueurs. Il avait l'air drôle, un peu méchant. Je cherchais un sens symbolique, je ne voyais pas le rapport avec le tennis - il n'avait même pas de raquette dans la patte - mais bon, il suffisait qu'il soit joli. Des années plus tard, j'ai appris que c'était le surnom donné à Lacoste par les américains au cours du tournoi de Boston.

Je demandais à ma mère de m'acheter un polo Lacoste. Elle refusait, par économie, mais pas seulement :
"- Nous ne sommes pas encore tombés au point de devoir faire de la réclame comme un homme-sandwich."

Un homme-sandwich, on en voyait parfois place Delorme, à Nantes. C'étaient de pauvres types aux nez rouges, empêtrés dans les sangles reliant deux grands panneaux de bois, l'un devant l'autre derrière - d'où le "sandwich". Panneaux vantant les mérites d'une marque locale, souvent un restaurant.

Je ne voyais pas trop ce qu'un bon restaurant pouvait gagner d'être représenté de manière aussi lamentable - surtout par un sandwich ! Pire encore si le clochard était un pochard, ce qui rimait trop souvent : au pays nantais, la maladie des coteaux frappe fort.
"- Mais, expliquait ma grand-mère, employer des clochards comme hommes-sandwiches, c'est une manière de faire la charité tout à fait respectable..."

La tradition se perpétue aux États-Unis. L'homme n'est plus sandwich, il brandit une pancarte qui n'est pas forcément rectangulaire, et il exerce son art au profit des voitures, dans les villes. Il a mission d'agiter sa pancarte avec assez d'énergie et si possible d'humour pour attirer l'attention des passants.

Miami, Biscayne blvd : barbante, la solitude de l'homme-sandwich. Combien est-il payé par jour ?

Ma mère, ma grand-mère étaient contre les marques qui commençaient à lever le nez. Elles considéraient que c'était vulgaire. Pourquoi ne pas mettre à l'extérieur  l'étiquette de chemise qu'on avait dans le cou ? Ridicule ! Elles ne croyaient pas si bien dire. Ma grand-mère a soigneusement fait découdre l'étiquette Levi's qui se trouvait sur ma fesse droite lors du premier passage au lavage de mon velours à petites côtes. Évidemment, j'étais au désespoir.

"- A-t-on besoin de savoir quelle est la marque de ton pantalon ? S'il est bien coupé et s'il te va bien, n'est-ce pas suffisant ?... Tu te fais de l'argent de poche en faisant de la réclame pour eux ? Tu n'en as pas assez, tu veux que je t'en donne plus ?"

Ironie... Pour elle, montrer l'étiquette était peu poli si la marque était chère, car irrespectueux de ceux qui avaient moins d'argent. Quand on voit ce qu'est devenue la marque Lacoste, avec les casquettes au crocodile portées à l'envers dans les banlieues, ça fait rire.

Aux États-Unis, on était sorti depuis longtemps de la trilogie vestimentaire maillot de corps - polo - chemise.

Le maillot de corps (moqué comme "marcel") avait été le stigmate des classes laborieuses avant d'être hissé au firmament des accessoires les plus sexy, porté sur des épaules de déménageur.

Le polo, en principe tenue des joueurs de polo, très chic, s'était démocratisé. Régulièrement, la mode changeait, il fallait - ou ne fallait pas - fermer le dernier des trois boutons. Il fut même un temps où on devait porter le polo avec une cravate étroite et molle - col absolument fermé. Lacoste a eu des hauts et des bas, menacé par Fred Perry (un autre joueur de tennis), plus chic car plus élitiste... détrôné par Ralph Lauren (un styliste, tout fout le camp).

La chemise en coton, et plus récemment en synthétique, était le vêtement de base, porté au dessus du maillot de corps l'hiver. Ses tissages (oxford…) et surtout ses cols étaient l'objet de variations inépuisables. On se rappelle les immenses cols pointus qui eurent un si beau succès dans nos campagnes.

Mais le t-shirt était arrivé avec la guerre - la chemise en forme de "T". Les marques Hines et Fruit of the Loom en ont été les principaux emblèmes, aussi célèbres que Petit Bateau pour les petites culottes. Elles restent la référence aux USA.

Très vite le t-shirt s'est répandu en France et il a eu le succès que l'on sait, au point qu'aujourd'hui, on le met directement sous le costume. A l'origine, il était blanc. Il a vite pris des couleurs - mais pas encore de marque. Un certain gris chiné est devenu l'uniforme des sportifs - il était déjà le classique des universités US. La mode lui a donné des bariolages psychédéliques qui n'ont duré qu'un temps, deux ou trois saisons, avant d'être ringardisés.

On lui a adjoint le sweat-shirt (chemise pour suer) que les français, sans crainte du grotesque, ont tout de suite transformé par leur prononciation en sweet-shirt, chemise sucrée. Le sweat-shirt remplaçait le survête, forme molle qui abritait la bedaine du beauf' et lui donnait de l'aisance quand il levait le coude au café des sports le dimanche matin, devant l'anisette.

Et puis le t-shirt est devenu humoristique. On écrivait des blagues, des citations spirituelles, des réflexions d'une profondeur incroyable. Ou bien c'était devenu un souvenir de voyage obligatoire, indiquant le nom de l'endroit (de rêve) où on était passé. Parfois les deux. On montrait qu'on avait de la chance, qu'on était riche et heureux, qu'on était futé, plein d'humour, qu'on était un aventurier car on était allé très loin. Parfois, le t-shirt singeait le maillot d'une équipe sportive dont on ne pouvait être fan car totalement imaginaire. Parfois, le texte du t-shirt s'essayait au second degré, sans vergogne.

Mais comment accepter qu'un autre ait de l'humour à votre place ? Comment endosser sans gêne la place de Christian, celle du con dans Cyrano ?

Vraiment charmante… mais "salut l'amour" avec un bunny tenant une carotte : un esprit mal tourné…

En dehors des pays de langue anglaise, les textes sont en anglais. Paradoxe qui dit comme la culture US reste à la mode. Souvent, le texte dit simplement qu'il s'agit d'un t-shirt de marque Untel, marque qui existe depuis 1984, qui est excellente et patin-couffin. L'auteur (si tu as un titre encore plus prestigieux pour le désigner, dis-le moi) parle souvent un anglais de cuisine, et même s'il n'y a pas de faute d'orthographe, ce qui arrive plus souvent qu'on ne l'imagine, le texte est maladroit et ridicule. Voire incompréhensible pour un anglophone.

Ce n'est pas grave. Les français ont appelé "Lé-ouisse" leur livaïz ("Levi's") pendant des années, ils ne sont plus à ça près. Ce que je dois comprendre, c'est que l'important n'est pas ce qui est écrit, c'est la police de caractère, le logo et la mise en page. Ils doivent être "sympa".

La situation a continué de s'aggraver quand on a commencé à faire des thermo-impressions sur les t-shirts. D'une laideur !... Aujourd'hui, il est impossible d'acheter un t-shirt sans marque. Et pour les enfants, hors de question d'acheter un vêtement qui ne soit pas orné d'un dessin, d'une photo, d'un texte : il n'y en a pas. Disney continue de répandre ses dessins  de Mickey, Minnie... jusqu'à l’écœurement (on ne voit pas Donald aussi souvent car il est moins sympathique).

Quand il n'y a pas de thermo-impression, il y a des "pièces", comme un habit d'Arlequin. Dans la comedia del arte, Arlequin représentait la pauvreté bohème, portant un habit rapiécé de partout - les jolis losanges sont arrivés plus tard. Les fabricants de vêtements limitent peut-être les chutes en utilisant des pièces de diverses couleurs. Et les vendeuses te disent que ça fait joli. Aujourd'hui, trouver un uni - un simple maillot de bain par exemple - est un véritable casse-tête.

On arrive à des situations absurdes. Une gamine de onze ans achète un t-shirt sur lequel il y a la photo d'une jolie fille (généralement blonde, type caucasien). Soit la gamine est elle-même jolie, et on ne comprend pas l'intérêt qu'elle aurait d'afficher une autre tête sur sa poitrine. Soit elle n'est pas jolie, et il y a quelque chose d'un peu masochiste et humiliant de trimballer une figure plus attirante que sa propre bouille devant tout le monde.

Et quand la fille qui porte le t-shirt n'est pas caucasienne et qu'elle n'est pas très jolie, il y a une dimension raciale qui fait frémir.

On les appelait "hommes de couleur" parce qu'eux seuls avaient le droit de porter des couleurs vives !