mardi 27 décembre 2016

Des casquettes indémodables : les Peaky Blinders




J'ai regardé les deux saisons de Peaky Blinders. Si tu n'as pas déjà cherché sur internet, je vais essayer de te traduire le titre assez énigmatique de cette série.

Pour commencer, c'est une série anglaise. Donc ici, peak veut très exactement dire visière (dure) de casquette. Ou la casquette toute entière.

Blinder - un terme d'argot anglais - signifie succès, réussite dans une course - par exemple une course de chevaux, dont il sera question dans la série puisque c'est une histoire de bookmakers. Mais blinder dérive peut-être du verbe blind, qui veut dire aveugler.

Les deux mots associés donneraient quelque chose du genre "les gagnes à visières". Ou bien "les aveugleurs à casquettes". Pas très clair quand même. Mais comme Peaky Blinders est le nom d'une bande de truands qui tripotent dans les courses et toutes sortes de petits trafics, on comprend à peu près. Et mieux encore quand on sait qu'ils cachent des lames de rasoir dans leurs peaks - dans leurs visières, ce qui en fait des armes redoutables.

Peaky Blinders commence deux ans après la fin de la guerre 14, qui a marqué l'esprit les soldats survivants. On se retrouve dans les faubourgs industriels et misérables de Birmingham, patrie de BSA (légendaires motos… ça te dit quelque chose ?) Une famille de gangsters dirigée par le cadet, ancien de la Somme, essaie de survivre et de grimper la hiérarchie du banditisme, dans une Angleterre appauvrie et sordide.

La forme est très classique, tout comme les ressorts de l'intrigue : amour, ambition, loyauté au groupe, trahison, argent, pouvoir, famille. Indémodable. Pas d'effets spéciaux - l'époque ne le veut pas. Pas de mystère, même si l'histoire est parfois haletante - j'ai encore dans les yeux la bataille rangée qui conclut la première saison. Aucun humour - le seul moment où les deux frères rient ensemble n'a rien de drôle.

La bande-son est très soignée, avec des chansons, des voix et des paroles qui vont bien, mais ce n'est pas le genre de musique qui me touche. La reconstitution historique est impressionnante. Les usines, les forges qui jettent des flammes, le gris qui recouvre tout - on se croirait à l'intérieur une vieille photo. Et les modèles de voitures qui évoluent avec les années : subtil, non ? Jusqu'aux accents de faubourg et d'Irlande, à ne pas confondre ! La caméra est efficace, les acteurs sont bons. Mais rien de tout cela ne justifierait une critique vraiment élogieuse. Il n'y a aucune innovation. A la limite, aucune créativité.

J'irais jusqu'à dire qu'on est en permanence dans le poncif psychologique - tu jugeras par toi-même.



- Alors pourquoi étais-tu scotché devant ton écran ?

- Sans doute le plaisir de trouver un beau récit classique. Et parfaitement réalisé. Avec des vrais anglais qui ne disent pas fuck comme à Atlanta, mais fuck off. Et suffisamment de complexité pour rendre la partie intéressante : sur l'échiquier, il y a la police, les irlandais du Sinn Fein, l'IRA, les communistes, les bandes rivales. Assez pour que tu ne puisses jamais deviner d'où va partir le coup suivant.

Avec des configurations éprouvées : l'honorable truand, le policier fourbe, la tante protectrice, le petit frère… : ça fait parfois du bien de ne pas se prendre la tête, et de sentir que ça tourne comme on a envie que ça tourne - bref, de se sentir bien avec l'histoire...

- Un genre de "Misérables" chez les prolos de Birmingham. C'est ça que tu veux dire ?

- Oui… mais dire que Peaky Blinders, c'est "un beau récit",  je reconnais que c'est un peu court, comme explication…

- Alors va plus profond, creuse !...

- Il y a quelque chose dont je n'ai pas parlé. C'est la dimension "justice immanente". Un paradoxe qui marche toujours : le personnage est un truand - comme Jean Valjean. Mais il a des excuses - le traumatisme de la guerre, la misère, la dureté du pouvoir en place. Et il a des qualités : outre qu'il est beau, il a du courage physique, il a le sang-froid élégant de Clint Eastwood, il est intelligent - mieux, il est malin ! Gentil avec ses proches, impitoyable avec ses ennemis, il a aussi une morale : il protège sa famille, il fait du bien à ceux qui l'aiment, parfois contre leur gré. Il récompense le mérite de ceux qui le servent, et il n'a qu'une parole (ou presque).

- C'est la recette la plus éculée du monde pour accrocher le spectateur… ou le lecteur : Hugo l'a fait il y a cent cinquante ans… Remarque, les Misérables, ça se lit encore avec plaisir. Et avant Hugo, tous les contes populaires de tous les pays racontaient déjà comment le pauvre berger avait conquis la princesse, seul contre tous les nobles du royaume.

- Pareil dans tous les films américains où le héros est soit un outsider, soit un ringard, soit un original aux méthodes peu orthodoxes, et qui pourtant réussit. D'Armageddon à Forest Gump, qui ont eu un succès universel. Apparemment, ça t'électrifie un truc dans le lobe frontal, et tu n'y peux rien : tu es forcé d'aimer… Dans ce schéma, le héros n'a jamais de conflit intérieur. Le doute, le débat de conscience, dans le story telling, c'est le niveau au dessus.

- La Reine des Neiges est un bel exemple de ce second niveau, d'autant plus éclatant qu'il rompt avec la tradition des héros positifs de Disney. J'aimerais d'ailleurs savoir ce qu'en comprennent les enfants...

- Alors que le principe de Peaky Blinders est tout simple ! On ne se prend pas la tête… Il faut dire que je sortais de la première saison de Westworld - et sa fin improbable. Et avant, la deuxième saison de Mr. Robot avec les délires du héros où on ne pige rien. Alors oui, Peaky Blinders, ça relaxe, une fois passé le titre imbitable.

- Le mérite, d'une certaine manière, est récompensé, et c'est ça qui fait tilter ton préfrontal… Mais avec cette forme ultra-classique du bandit-héros-méritant, tu ne serais pas en train de nous raconter la fin par hasard ?

- Pas du tout. Tu as toutes les variantes. Le destin malin qui déjoue au final les efforts du héros, ou ses démons personnels qui l'emportent alors qu'il a enfin accompli ses ambitions ; ou encore un vieux coup de morale ou de Loi qui ne veut pas qu'un bandit finisse par triompher ; le Capitole qu'on a fait l'erreur de construire trop près de la roche tarpéienne - connard d'architecte ; bref, une belle fin tragique qui fait pleurer... Ou bien la happy end qui te donne du courage et de l'optimisme pour continuer ta vie de merde. Tout est possible. Et je ne dirai rien. No spoilers !

- Et la seconde saison ?

- Un peu inférieure à la première : l'action met du temps à se rassembler, il y a des invraisemblances, un peu trop de pathos. Cette saison souffre aussi de l'excellence de la première qui lui fait de l'ombre. Mais son finale infernal vaut bien le premier. Elle est parfaitement regardable.