jeudi 15 décembre 2016

Le bric-à-brac de Broca


Dernières nouvelles de Thèbes : le dieu-bélier Knoum souffre d'un oligodendrogliome invasif

J'ai connu un nègre. Ou plutôt, une négresse. Une fille qui écrivait la plus banale liste de courses comme un poème de Baudelaire. Alors imagine un petit mot d'amour ! Honneur à cette profession, si tous les nègres sont comme elle !

Quand le livre d'un non-écrivain est accepté par un éditeur, ce dernier lui adjoint un nègre avec une mission très variable. Parfois simplement lisser, et corriger les fautes. D'autres fois, tout réécrire, voire carrément tout écrire - s'il s'agit des mémoires d'un footballer par exemple. Normal, on dit qu'il a l'intelligence des pieds : essaye d'écrire avec ton pied.

Il paraît qu'après des réécritures quasi-totales, l'auteur (ou soi-disant auteur) continue à affirmer en toute bonne foi qu'il a tout écrit, que l'aide qui a reçu n'a été qu'infime. Et pas seulement les coureurs cyclistes. Des mecs comme toi et moi.

En tout cas, nègre, c'est un métier beaucoup plus varié et infiniment plus intéressant qu'on ne l'imagine. C'est plus qu'honorable, c'est brillant.

Il y a sans doute des auteurs qui refusent toute relecture. Hugues Duffau en ferait-il partie ? Au fait, c'est qui, Hugues Duffau ? Je n'en avais jamais entendu parler jusqu'à la semaine dernière. Et puis on m'a prêté son livre, l'erreur de Broca. Hugues Duffau est un neurochirurgien qui a mis au point une technique intéressante. Je vais t'expliquer le principe.

Il y a des cancers qui infiltrent le cerveau de telle manière qu'on ne peut les réséquer sans enlever un bon morceau de substance grise et de fibres. Jusqu'ici, l'abstention thérapeutique était de règle. Duffau, lui, prend le risque d'intervenir dans certains cas - compliqué d'entrer ici dans le détail des indications / contre-indications.

L'anesthésie est suspendue au milieu de l'intervention. Le patient se réveille (et n'a pas mal : le cerveau n'a pas d'innervation relative à la douleur). Il est alors interrogé, testé de diverses manières. Il doit répondre. Mais si l'application directe d'un courant sur une zone donnée du cerveau perturbe sa réponse, cette zone est alors exclue de l'exérèse - puisqu'on démontre ainsi que la zone stimulée est indispensable au fonctionnement harmonieux du cerveau. De cette manière, par soustractions successives, Duffau définit l'aire dont l'amputation ne laissera pas de séquelles. Et il l'enlève.

Dans son livre - manifestement destiné au grand public - on ne trouve pas de statistiques de résultats. Ce n'est pas un problème. Duffau a reçu des honneurs qui laissent penser qu'il a vraiment fait avancer la technique. C'est sans doute un très bon. Après avoir lu son livre, je lui confierais mon cerveau sans inquiétude.

Mais pas la rédaction de mes mémoires. On trouve en effet des phrases du genre :

L'anesthésiste lui aura injecté une certaine dose de drogues de sorte à l'endormir […]
De sorte à…? Faute d'impression ?

Et de distrayantes maladresses, comme :
…tel un gadget hors de prix qui serait au final l'arbre qui cache la forêt
…moi, chercheur obsédé par la soif de découverte et de soins

Le livre est naïvement auto-hagiographique. Que Duffau se décerne des éloges de manière indirecte après avoir longtemps reçu des insultes d'une communauté médicale conservatiste, cela ne me dérange pas du tout. J'imagine facilement comment il a été reçu par ses confrères. Sans oublier les administrations - l'Assistance Publique de Paris, sans être nommée, en prend pour son grade : rigide, immobiliste, infiniment lourde...

Surtout qu'il fait non seulement évoluer la technique, mais il remet en cause certains dogmes relatifs à la topologie du cerveau. Tu sais, la bosse des maths, et celle de la méchanceté (qui m'empêche de porter des casquettes). En un peu plus évolué quand même. Par ses tests per-opératoires, Duffau a observé que des centres soi-disant immuables, dévolus à certaines fonctions, pouvaient dans une certaine mesure avoir été délocalisés à travers un processus adaptatif du cerveau pour palier les destructions tumorales. Ce qui est magnifique en termes de connaissance, de cartographie cérébrale, et donne l'espoir d'élargir les indications de la chirurgie.

A côté de ça, quand Duffau sort de son sujet, il fait un peu ce qu'il reproche aux autres de faire. Il peut être péremptoire, approximatif, et pas très finaud. On trouve ainsi :

Ainsi il apparaît de plus en plus nettement que l'émotion, trop longtemps laissée pour compte par la communauté scientifique, est un élément constitutif-clé de l'être humain […]

Imagine la tête des psychiatres qui lisent ça ! Mais peut-être Duffau pense-t-il que les psychiatres n'appartiennent pas à la communauté scientifique ? S'il juge des psychiatres français, je ne peux pas vraiment lui donner tort. Mais il y a d'autres pays - aux USA par exemple, ou il y a vraiment du scientifique dans le "psy".

Duffau découvre aussi les causes de l'autisme : tout s'explique de manière réactionnelle par l'incapacité de l'autiste à ressentir autrui. Dommage. Ma concierge l'a précédé dans cette découverte.

Il s'en prend aussi aux transhumanistes - que Wiki définit ainsi : "mouvement culturel et intellectuel international prônant l'usage des sciences et des techniques afin d'améliorer les caractéristiques physiques et mentales des êtres humains." Duffau a l'air de leurs prêter d'étranges ambitions, comme de remplacer l'homme par le robot. Je ne doute pas qu'il y ait une bonne collection d'allumés chez les transhumanistes. Mais à priori, c'est plutôt l'avenir, l'idée de réfléchir à l'homme augmenté - plutôt que de laisser les choses se faire de manière anarchique. Cela me semble un signe de prudence et d'ouverture.

Tout cela est anecdotique. Qu'il n'écrive pas très bien (ou qu'il ait un mauvais nègre). Qu'il apparaisse comme un peu blessé par tout ce que j'imagine qu'il a subi, et que cette adversité ait encouragé chez lui quelques petits travers. Etc. Si je regarde ses accomplissements, il en a fait bien plus que moi pour l'humanité. Alors immense respect.

Je trouve seulement dommage qu'il tourne autour d'un concept essentiel. Essentiel pour bien comprendre le fonctionnement cérébral de l'homme, qui est pourtant l'objet principal de sa recherche.

Ce concept, il tourne autour dans son livre, quand il parle du "cerveau autodidacte", terme qu'il définit comme un cerveau qui, grâce à l'apprentissage, au conditionnement, apprend tout seul, et nous soulage de tâches répétitive. En fait, c'est d'un inconscient dont il parle. Pas un inconscient freudien, tu t'en doutes - j'aurais déjà sorti mon révolver. Mais un fonctionnement inconscient auquel il donne une place secondaire. Tout en lui reconnaissant un rôle énorme, et d'ailleurs souvent nuisible.

De nos jours, tout parle en faveur d'un cerveau autonome, bien plus qu'autodidacte. Un cerveau qui est composite, formé d'un très grand nombre de circuits qui interagissent parfois de manière concurrentielle sinon conflictuelle. Il est autonome par rapport au vécu que nous avons de nous-même, du "je" par lequel nous nous définissons comme individu. Ce cerveau fait ce qu'il veut - souvent à notre insu. Il est gouverné par la mémoire, l'interprétation, le soulagement des douleurs, l'apaisement des envies, la répétition des mêmes. Une machine ultra-sophistiquée à traiter des problèmes. Dont les mécanismes, pour l'essentiel, nous sont cachés. Et où la conscience apparaît plus comme une fenêtre mal éclairée qu'un poste de commandement.

Avec sa vision humaniste de médecin traditionnel - de médecin de famille comme il aime à se qualifier - Duffau se fonde sur une conception vieillotte du fonctionnement cérébral : volonté, conscience, affectivité... Conception qui date d'une cinquantaine d'années, maintenant largement remise en cause. Dommage !


Après analyse histopathologique du prélèvement, confirmation de la présence d'un épithélioma baso-cellulaire du nez, large abrasion de la cloison nasale et érosion de la lèvre supérieure. Chirurgie reconstructrice à envisager ?