lundi 19 décembre 2016

Westworld : trop bon, le canard à l'orange !



Fascinante intro de la série qui détourne ici l'ancien logo de Manpower, et donc Léonard de Vinci.
Avec
une musique mystérieuse, un brin dissonante, juste ce qu'il faut.

Tu connais Georges Pérec ? Un écrivain exceptionnel. Et un cruciverbiste de génie. Ce qui se sentait dans ses livres : tout en précision, avec une fin qui te donne le plaisir qu'on prend quand on termine des mots croisés : tout ce qui piquait ta curiosité - au point de te torturer - s'engrène parfaitement. Tout rentre dans l'ordre, tout devient logique. Bref, un (petit) orgasme intellectuel.

C'est peut-être dans "La vie mode d'emploi" qu'on retrouve ces qualités au plus haut degré. Tu l'as lu ? Il faut - absolument, c'est un chef d'œuvre. Et c'est aussi la matrice d'un certain nombre de séries comme Westworld, Game of Thrones, et à un moindre titre Orange is the new black et Lost. Belle paternité…

Je t'explique. Prend les cinq tomes des "Misérables" : au travers des différents tomes, l'aventure reste centrée sur Jean Valjean ou Cosette. Il y a d'autres personnages, qui enrichissent l'action. Mais on peut résumer le livre en disant qu'il raconte linéairement le destin de Jean Valjean et de Cosette. Alors que "La vie mode d'emploi" raconte en simultané la vie de tous les habitants d'un immeuble - avec un mystère central pour relier l'ensemble.

Je n'ai pas souvenir d'un autre roman avec cette construction. Toi, peut-être ?

Ne me dis pas : la trilogie "USA" de Dos Passos. Antérieure de trente ans au roman de Pérec, elle fait bien apparaître de nombreux personnages et destins, mais les interactions entre ces personnages (dont certains sont des célébrités de l'époque) ne sont pas du tout l'essentiel : le roman est avant tout une fresque de l'Amérique.

Ne me dis pas "La recherche du temps perdu". Malgré les cent personnages, le livre raconte l'expérience d'une seule vie, celle de Marcel Proust.

Or, Westworld, comme beaucoup de grosses séries d'aujourd'hui, emprunte à "La vie mode d'emploi" (peut-être sans le savoir), la multiplicité des personnages, des histoires, des destins entrelacés, regroupés dans un seul lieu. On aime ou on n'aime pas cette multiplicité - mais c'est un modèle appelé à se pérenniser. Son gros avantage, c'est que chacun peut s'identifier à l'un ou l'autre des personnages. Et le vivier de personnages va permettre une narration qui peut s'étendre sur dix saisons sans lassitude du spectateur - si l'action est intéressante.

Westworld est une histoire de robots humanoïdes. Pourra-t-on fabriquer des robots ayant toutes les fonctions humaines ? J'en ai déjà parlé plusieurs fois [tu trouveras un de mes posts ici]. Il y a quelques jours, je m'apprêtais même à écrire un complément sur la question suivante : comment reproduire le sentiment de plaisir (ou de bonheur) chez le robot. Car cette idée semble difficile à accepter chez mes amis humains !


Encore une fois, fabriquons un robot ! Intelligence, motivation, initiative et autonomie, il n'y a pas besoin de beaucoup d'imagination pour envisager des solutions. Pour la douleur, il n'y a pas non plus de problème - car le ressenti nociceptif paraît assez univoque. Avoir mal : bien sûr, il n'y a pas que la douleur physique, il y a la peine, la douleur morale, mais c'est proche de la dépression, avec des modèles neurochimiques. En revanche, le plaisir, l'orgasme, et plus généralement l'émotion... c'est là que les gens bloquent.

Pourtant, l'expérience du machine learning nous apprend que :

a/ ce qui peut être difficile à apprendre pour un humain est presque systématiquement facile pour un robot - compter par exemple, reconnaître un visage - l'algorithme de Google s'appuie sur tellement de cas qu'il est plus puissant que le mécanisme cérébral de l'homme ;

b/ en learning, on fait des algorithmes, on teste ; parfois, ça met beaucoup de temps à marcher : on a vu de vieux algorithmes fonctionner après une longue attente, parce qu'enfin la base de données était assez grosse pour qu'il produise un résultat ;

c/ a priori, il n'y a jamais d'obstacle en learning, le plus étonnant est que ça finit par se régler tout seul ;

d/ on pourrait même assimiler le learning à un phénomène émergeant [l'émergence, en étant réducteur, c'est le phénomène qui aboutit à ce qu'un ensemble ait des propriétés qui ne se déduisent pas de celles des parties ; Michael Gazzaniga cite souvent comme exemple le trafic routier, qui possède ses règles propres, règles qu'on ne peut trouver dans ses composants, les voitures.]

Voilà en gros ce que je voulais développer quand - boum ! - j'ai vu la saison 1 de Westworld.

La trame ? Une compagnie dirigée par un vieil homme fait vivre un monde demi-réel. Pourquoi "demi" ? On n'est pas dans le virtuel, ce monde a une réalité physique, une réalité géographique, c'est une enclave du nôtre. Mais la population habituelle de ce monde est un ensemble de robots parfaitement humanoïdes qui interagissent entre eux et avec des visiteurs.

En fait, ce monde est la forme la plus aboutie du classique parc d'attraction. Un parc essentiellement fait pour les adultes, qui plonge les visiteurs à l'époque du Far-West. Les riches clients en quête d'émotions fortes peuvent donner libre cours à leur esprit d'aventure. Ils s'intègrent tout naturellement dans les histoires qui se déroulent en boucle, guerres, trafics - d'autant qu'ils jouissent d'une quasi invincibilité et d'une totale impunité dans ce monde sans lois.

Westworld, c'est aussi une unité de lieu. Lieu double, et tu passes alternativement de l'entreprise high tech avec ses aciers brossés au Far Ouest. J'adore - j'ai toujours aimé le salé-sucré, le canard à l'orange. Mais on ne sort jamais de cet endroit, et c'est un élément fondamental. Alors que dans Orange is the new black , qui est une série structurée comme "La vie mode d'emploi" et qui se déroule essentiellement dans une prison, il y a beaucoup d'histoires, flash-back ou autres, qui se passent à l'extérieur. Mine de rien, Westworld est beaucoup plus concentrationnaire.

Derrière cette énorme machine à divertir, on trouve des scénaristes pour inventer les narrations, des techniciens pour réparer la casse des robots, des ingénieurs, un personnel qualifié où se croisent des ambitions, où rôde l'espionnage industriel. Au sommet, les concepteurs. La série présente les coulisses du parc d'attraction : c'est presque une série dans la série.

On y retrouve les grands thèmes de la science fiction dès qu'elle met en scène des robots :

- Le classique amour (impossible ?) entre un robot et un humain.
- La révolte des robots contre les humains, toujours grondante !
- Le super-robot, plus fort, plus intelligent que les humains. Mais ici, le thème est renouvelé, car c'est le robot lui-même qui peut se remodeler et s'améliorer.
- Le démiurge (dont l'origine est ancienne : le docteur Frankenstein - et sa créature). Dans Westworld, c'est le fondateur de l'entreprise et de son monde de l'Ouest. Avec les questions habituelles : est-il fou ? Certes prodigieusement intelligent, mais… Et quel rapport a-t-il avec sa création ?
- La question que se pose le robot : "suis-je humain ? Si je ne le suis pas, qu'est-ce qui me distingue d'un humain ? J'ai des émotions moi aussi…"
- Et évidemment, pour le spectateur, la question de savoir qui est humain, qui ne l'est pas - le magnifique thème de Blade Runner.

Il y a des hasards auxquels je ne crois pas. Ainsi, le vieux créateur s'appelle Ford - comme le président dans le Meilleur des Mondes (auquel j'ai consacré une étude - c'est vraiment un livre qui compte pour moi). L'un des personnages principaux s'appelle Bernard - et il a incontestablement des points communs avec le Bernard du Meilleur des Mondes, le faux héros mal dans sa peau et mal dans ce monde parfait. Et comme dans le livre de Huxley, Shakespeare est abondamment cité. Dont une citation tirée de The Tempest : "Hell is empty. And all the devils are here" : l'enfer est vide et tous les démons sont ici. Le titre "le Meilleur des Mondes" est tirée de la Tempête, comme la plupart des citations du livre...

Ce rapprochement, c'est une clé que je te donne. Tu verras bien ce que tu peux ouvrir avec…

Le plus étonnant pour moi, c'est que je partage beaucoup de points de vue avancés par le vieux démiurge de Westworld. Je ne peux m'empêcher de le citer. Tu trouveras la traduction en dessous. Par parenthèse, je crois n'avoir laissé passer aucun spoiler dans ce post. Le discours que je vais citer - discours que le démiurge tient à un robot - n'en est pas un, tu peux lire même si tu n'as pas commencé la série.

"The self is a kind of fiction, for hosts and humans alike. It's a story we tell ourselves […]
Your imagined suffering makes you lifelike. Lifelike, but not alive? Pain only exists in the mind. It's always imagined.

So what's the difference between my pain and yours? Between you and me ?  […] The answer always seemed obvious to me. There is no threshold that makes us greater than the sum of our parts, no inflection point at which we become fully alive.

We can't define consciousness because consciousness does not exist. Humans fancy that there's something special about the way we perceive the world, and yet we live in loops as tight and as closed as the hosts do, seldom questioning our choices, content, for the most part, to be told what to do next."

Voici la traduction, pour les russe, japonais ou chinois première langue :

"Le Soi est un genre de fiction, pour les robots comme pour les humains. C'est une histoire que nous nous racontons […] Tes souffrances imaginaires te donnent l'illusion de la vie. L'illusion seulement ? La douleur n'existe que dans l'esprit. C'est toujours un produit imaginaire.

Alors quelle est la différence entre ma douleur et la tienne ? […] La réponse m'a toujours paru évidente. Il n'y a pas de seuil qui nous rende plus grand que la somme de nos parties, il n'y a pas un point d'inflexion au-delà duquel nous serions réellement vivants.

Tu ne peux pas définir la conscience parce que la conscience n'existe pas. Les humains s'imaginent qu'il y a quelque chose de spécial dans la manière dont ils ressentent le monde. Et pourtant, tous vivent dans des répétitions aussi serrées et impossible à briser que les robots : s'interrogeant rarement sur leurs choix, et contents, pour la plupart, de se voir imposer la séquence de leurs actions."

Impressionnant, non ? Assez informé des concepts récents des sciences neurales et de la vision actuelle qu'on a du cerveau humain, le démiurge ! Si tu as lu ma série de post sur le sujet Gazzaniga (que tu peux trouver en cliquant ici), tu comprends à quel point je suis en phase avec lui.

Westworld est une série américaine à gros budget qui veut concurrencer Game of Thrones. Les réalisateurs n'ont mégoté sur rien. Les décors sont magnifiques, la manière de filmer très agréable. C'est beau, souvent fascinant, parfois poignant. C'est riche. On ne s'ennuie pas. Même si la série ne donne pas dans la dentelle psychologique.

Mais le problème, c'est…

Attend, je t'explique. Tu as vu Lost ? Même s'il y a une vague cohérence dans l'histoire, on comprend vite que le but du jeu, c'est de se laisser charmer par les éléments mystérieux qui se succèdent du début à la fin, la dimension presque romantique de la série. Tu lâches prise. Et c'est bon.

Westworld, c'est un peu pareil, mais ce n'est pas charmant. Il y a incontestablement une plus grande cohérence de l'histoire. Le problème, c'est que c'est bien trop compliqué. Obscur. Difficile à suivre si tu veux relier tous les fils. Confus - les trois derniers épisodes surtout. Et limite tiré par les cheveux. N'est pas Perec qui veut.

Alors si tu veux le regarder comme un livre d'images, un récit d'aventures où tu ne comprends pas tout : pas de problème. Tu en prendras plein les yeux si tu accroches à ces histoires de robots au Far West. Moi, j'ai adoré… sauf sur la fin.

Mais bon. Étant donné que le démiurge pense comme moi…

Au fait, ça saigne, un robot ?