vendredi 2 décembre 2016

Zidane a-t-il tué sa femme ?





Tu aimes le foot ? Moi pas. Mais imagine Thiery Henry - ou tout autre footballer noir connu du public et idolâtré de les fans - accusé du meurtre au couteau de sa femme. Tu auras American crime story.

Cette série américaine raconte une histoire vraie, celle de O.J. Simpson, qui s'est passée dans les beaux quartiers de Los Angeles. Elle a eu bien plus de succès aux USA qu'en France.
- Pourquoi ? Parce que le héros est un joueur de football américain ?
- Non. Parce que c'est une histoire de nigger et non de beur. En fait, non, je me suis trompé : imagine plutôt un sportif (d'origine) arabe qu'on a vu cent fois dans Closer inculpé pour le meurtre de son ex-femme, une blonde aux yeux bleus. Dans la vraie vie. Tu percutes ?

Attend, American crime story, c'est bien plus qu'un drame de people. On y observe, déformé et dramatisé, le fonctionnement de la justice américaine. Mais déformé et dramatisé jusqu'à quel point ?



On y découvre l'importance des vieux fantasmes racistes anti-black des USA. Le blanchissement de blacks riches. Le quotidien dans des milieux aisés à Los Angeles. Et peut-être la médiocrité - intellectuelle, morale voire esthétique - d'un sportif devenu millionnaire ? Tronche de vie…

Si tu veux comprendre l'Amérique en profondeur, regarde.

L'action se déroule trois ans après l'affaire Rodney King, le noir passé à tabac par quatre policiers le 3 mars 1991 après une course poursuite vertigineuse (des pointes à 190 km/h sur les boulevards de Los Angeles), et une farouche résistance du jeune homme, ivre et supposé sous l'emprise de PCP. Rodney King était un délinquant violent, mais son casier n'est pas connu au moment des faits, il est poursuivi pour un simple excès de vitesse. La scène est filmée, et les images du déchaînement de la brutalité policière font le tour du monde.



Un an après les faits, les policiers sont acquittés après qu'un jury de couleur ait été récusé par la défense. Il s'ensuit six jours de violence extrême et de pillage, avec la mort de cinquante personnes, mille bâtiments incendiés, près d'un milliard de dollars de dommages matériels [source Wiki]. C'est à ce moment que Rodney King lance le célèbre "can we all get along", phrase naïve mais pacificatrice - alors qu'il était en situation d'embraser totalement L.A., sinon l'Amérique.

L'affaire O.J. Simpson se déroule en 1995, trois ans après. Vingt ans plus tard, l'intérêt des américains pour l'histoire du footballer noir accusé de crime montre une sensibilité encore à fleur de peau sur le sujet. Malaise… qu'on ressent du début à la fin de la saison - peut-être encore plus à la fin du procès. Le malaise, il n'est pas dans la série, il est à l'intérieur de toi. Et puis… attend-toi à des retournements de situation !

Des juges d'instruction français m'ont raconté qu'ils s'étaient trouvé devant des justiciables totalement ignorant du fonctionnement de la justice française, se comportant devant eux comme s'ils étaient devant un juge américain :
- Tu devrais moins regarder les séries américaines, sonny
- Yes, votre honneur !

Ils ont pris des leçons en regardant la télé… Ah, la pittoresque étrangeté du système judiciaire US!


La possibilité offerte à l'accusé de "cut a deal" me laisse indécis. En France, au pénal, quand le ministère public s'est saisi d'une affaire, le procès doit se dérouler jusqu'au verdict - il en va de l'intégrité de la République, pas question de transiger. Aux États-Unis, l'accusé a la possibilité de plaider coupable, faire négocier un arrangement par son avocat, et le procès n'a pas lieu. C'est certainement une économie de moyens. Mais la morale publique y trouve-t-elle son compte ? Franchement, je ne pourrais pas dire si c'est bien ou mal.

Dans la série, une visite du domicile de l'accusé est organisée pour les jurés. Il n'y a pas de scellés et les avocats re-décorent largement l'intérieur de la maison pour donner une meilleure impression. Possible dans la vraie vie ? Possible en France ? En tout cas très étrange.

Une autre caractéristique de la justice américaine est évoquée. Les avocats peuvent faire des investigations parallèles, sans autorisation du juge. Ce qui veut dire que sans argent pour payer ces investigations, la défense ne pèse pas lourd.

Le rôle des médias est décrit avec force. La coupe de cheveux du procureur fait quasiment l'objet d'un épisode. On voit une presse ordurière ou tout simplement cupide, stupide, démagogique exercer des pressions sur le déroulement du procès. On a la même en France ? Oui, je pense. Mais avec la même influence ? Les mêmes ressources d'investigation journalistique pour chercher dans le fonds de tiroirs de vieilles histoires bien rancies ? Pas sûr. L'Amérique est le pays où est né le journalisme d'investigation, celui qui a fait tomber Nixon - et elle s'en souvient.



Le rôle de l'apparence et des apparences est bien montré dans la série. On aurait vite fait de croire la justice française à l'abri de ces biais. En tant qu'expert près la Cour d'Appel, j'ai été auxiliaire de justice pendant plus de quinze ans. Je devais donner un avis sur des prévenus et parfois des victimes. Dans ma profession, les experts sont particulièrement mal rémunérés. Beaucoup de juges se plaignent de ce qu'ils bâclent le travail. La médiocrité de la rémunération avait été évoquée sans détour par un psychologue-expert lors de l'affaire de Bruay en Artois, et je crois qu'il s'était fait rudement taper sur les doigts.

Il est vrai qu'après des études de doctorat et au delà, la rémunération horaire d'une femme de ménage n'est pas très sexy. Résultat, on tire au plus court, alors qu'il s'agit de la liberté d'un homme. On ne retourne quasiment jamais voir un sujet d'expertise après l'avoir vu une fois. Il m'est pourtant arrivé de le faire. Et là, à tous les coups, bingo : tout change. Tout le travail de mise à l'aise que tu as fait lors du premier rendez-vous - travail qui t'a pris un bon quarante minutes - toute cette préparation te place dans une situation nouvelle. Le prévenu te connait, l'appréhension a disparu. Au final, tu as devant les yeux un autre homme, une autre femme. Et donc peut-être, une autre expertise.

Ce n'est qu'un des aspects qui rend si fragiles les conclusions de l'expert. Il y en a quelques autres. Beaucoup d'expériences sérieuses ont montré à quel point notre jugement est influencé par l'apparence de l'interlocuteur, dans la première seconde. Le plus terrible est que cette opinion se crée à notre insu. Sans doute utile pour réagir rapidement lors de la rencontre d'un homme des cavernes. Moins adaptée au prétoire. Une raison parmi d'autres de douter de la validité de certaines expertises - quand le cas n'est pas simple. Mais quand le cas est simple, l'expertise est superflue : alors à quoi bon ?

Bref, il ne me semblait pas disposer des conditions qui m'auraient permis de mener à bien une mission d'expert - j'avais le choix entre ne pas bien faire mon boulot, et le désagréable sentiment de me faire exploiter. Résultat, j'ai fini par refuser toutes les expertises qu'on m'envoyait.

On peut dire que je n'étais pas assez fin, pas assez intuitif - bref, pas taillé pour le job, incompétent. J'accepte ces hypothèses.

Mais l'hypothèse alterne - l'expertise est un exercice bien trop aléatoire - mériterait un examen approfondi. Personnellement, j'ai vu des collègues expertiser à charge, d'autres lever le doigt dans la salle d'audience pour savoir d'où soufflait le vent judiciaire, d'autres encore se montrer incroyablement imprudents, à la limite de l'interprétation - et beaucoup, ne jamais se mouiller. Je sais, ce n'est pas beau de dénoncer ses petits camarades. Mais d'un autre côté, garder le silence…?

Non pas que l'expertise soit inutile ou nuisible. Dans la plupart des cas, elle donne une réponse exacte et utile : il n'y a rien à voir du point de vue de l'expert. Mais quand il y a vraiment quelque chose à voir, là, c'est souvent pile ou face pour l'expertise neuro-psy.

D'autres pays ont pris conscience de cette fragilité, et certains d'entre eux mettent l'intéressé en observation en milieu clos quelques jours pour obtenir un profilage plus précis. Évidemment, ça coûte plus cher.

Dans la série, il n'y a pas d'expertise. Le principe de responsabilité personnelle (qui a parfois envoyé des fous et des débiles à la chaise) est bien plus fort outre-Atlantique qu'en France. Ce qui fait qu'on cherche beaucoup moins souvent une explication, on ne cherche pas d'atténuation de responsabilité, la seule question est : l'a-t-il fait oui ou non ?

Américan crime story joue avec tes capacités d'identification au(x) héro(s) et ton sens de la justice. Tu es manipulé. Le scénario est particulièrement astucieux, car on y voit deux intrigues courir en parallèle. La première, qui reste en arrière-plan pendant toute la série, devrait logiquement être la plus apparente : qui a tué la femme du footballer ? La seconde intrigue est purement juridique : y a-t-il de quoi faire acquitter le footballer dans le dossier ? Comment contrôler les jurés ? Comment faire pour qu'il s'en sorte ? Va-t-il vraiment s'en sortir ?

Ces intrigues - pourtant étroitement liées en théorie - ne se rencontrent jamais. Je l'ai dit : des parallèles. Et pourtant, la géométrie de cette série, c'est tout sauf un monde euclidien. La fin réserve une surprise - qui est justement de ne pas être une surprise - mais justement si…