dimanche 13 août 2017

Philosophie et physique : inutile de vouloir paraître intelligent, Aurélien Barrau…



…car nous savons que tu l'es !

J'ai hésité à faire un compte-rendu du livre d'Aurélien Barrau, Quelques éléments de physique et de philosophie des multivers. Pour deux raisons :

a/ d'abord parce que je ne l'ai lu qu'une seule fois, et pas avec toute l'attention qu'il aurait fallu. J'accepte donc par avance toutes les critiques de légèreté et d'inexactitude qui me seront faites.

b/ ensuite, parce que ce n'est pas un livre de physique même si la physique y est centrale : c'est un livre d'épistémologie et de philosophie, et la philosophie me donne des boutons.

C'est pourtant un très grand plaisir de voir la philosophie reprise en main - dans les domaines qui l'impliquent - par quelqu'un qui connaît l'état de la science quand il parle d'infini, d'univers, de hasard ou de temps.

Je suis un peu moins chaud quand je lis - une fois de plus - que les grecs ont tout inventé. Loin de moi l'idée de dénigrer la superbe culture grecque. Mais le sport consistant à rechercher tout ce qu'ils ont pu dire de prémonitoire tout en laissant de côté les innombrables et nécessaires bêtises qu'ils ont écrites m'agace. Ils ont fait très fort, je le reconnais volontiers, mais ils vivaient avec leur temps. Il n'y a pas eu de miracle, il ne pouvait pas y en avoir.

L'autre problème, c'est que Barrau est pollué par le beau parler de la philosophie contemporaine. Parfois verbeux, alors qu'il est ailleurs capable de la plus grande clarté. Avec ce style elliptique qui a des prétentions d'élégance. Trop content d'utiliser des termes peu usités - d'ailleurs sans les définir. Ou bien d'en utiliser d'autres, éculés, maintenant ridicules ("un réel pluriel"). Ou encore précieux ("mondes diaprés") qui ne veulent plus dire grand chose. Et de fondre dans une même phrase les références à plusieurs auteurs - ça fait tellement Kultur ! Et de jouer sur les mots - on échappe à la psychanalyse et à Lacan de justesse (je-de-mots ou jeu-de-mondes) !

Trop content tout simplement de jouer l'ouverture : il y a des ponts, il ne faut pas mettre de limites, on est dans un monde de correspondances, il ne faut pas figer les choses… Et par exemple de renvoyer dos à dos les relativistes en sciences et les néo-positivistes (cf. Hubert Krivine, De l’atome imaginé à l’atome découvert - Contre le relativisme). Désolé, mais c'est trop plon-plon et surtout, ça sent le racolage œcuménique. Et puis, franchement, tu miserais combien sur l'héritage du dodécaphonisme et son impact sur les jeunes générations ? Seriously…?

Quant à la physique, elle apparaît par fragments et références sans jamais être expliquée ou contextualisée, et il faut déjà bien connaître la chanson pour suivre. Là, je ne critique pas. Je me contente de dire que ce n'est pas du tout un livre de néophyte.

Honnêtement, il y a énormément de choses que je n'ai pas comprises, sans doute bien plus que la moitié. Nettement plus dans la partie purement philosophique que dans la réflexion sur la méthodologie de la science. Dans cette partie, j'ai pêché plusieurs discussions très intéressantes. Par exemple un inventaire des manières dont on peut arriver - par la physique - à l'hypothèse de multivers. Tu te rappelles ce que c'est, le multivers ? L'idée qu'il n'y ait pas qu'un seul univers, mais plusieurs… ou une infinité. Un univers se définissant par un jeu de constantes physiques et le fait qu'il soit pour l'observateur la totalité de ce qu'il pourrait observer (attention, je n'ai pas dit la totalité de ce qu'il peut observer). Cet observateur ne pouvant accéder par définition à un autre univers.

Beaucoup aimé aussi la critique de Karl Popper. Tu sais, c'est la référence classique qui permet(tait) de distinguer ce qui est scientifique de ce qui ne l'est pas, la réfutabilité : ce qui ne peut pas donner lieu à examen et démonstration contradictoire n'est pas scientifique. Ainsi, l'idée de dieu n'est pas scientifique puisqu'on ne peut pas démontrer qu'il n'existe pas.

Tout ça pour argumenter un plaidoyer intéressant et vigoureux en faveur de l'hypothèse du multivers - disant à la fois qu'il obéit au critère de Popper et que ce critère n'est pas valide, ce qui n'est pas contradictoire malgré les apparences. Car on peut prendre la pilule ET s'abstenir de niquer pour ne pas avoir d'enfant… Mais pour moi, son argument le plus recevable est ailleurs. Pour être considérée comme valable et explicative, il rappelle qu'il n'est pas nécessaire de tester toutes les conséquences d'une théorie (heureusement !) Ainsi, le multivers étant une résultante secondaire, presque latérale de certaines théories, il n'est pas nécessaire de démontrer son existence si déjà par ailleurs, dans des domaines où les vérifications sont possibles on peut trouver de bons arguments pour soutenir ces théories (et que ces théories impliquent le multivers).

Bref, il semble qu'il y a du bon et du mauvais dans ce livre. Vaut-il l'effort que j'ai fait ? Je n'en sais rien. Je ne jouais pas dans la cour où j'aurais dû jouer. Même si un tel livre m'en apprend plus que cent livres de philosophes "purs" et ignorants des sciences.

Je suis renvoyé à mon manque de puissance intellectuelle, et cela me rend triste. La critique que j'ai faite du style de Barrau : je me demande si je ne suis pas le sot qui regarde le doigt quand le sage montre la lune. En fait oui, j'avoue mon incompétence, mon incapacité à rendre compte de ce livre, je n'avais pas assez de billes, je suis petits bras…




PS : peut-être important de noter que ce livre - auquel Barrau se réfère toujours comme un "mémoire" - est disponible gratuitement sur son site. J'ai cru comprendre qu'il avait publié un livre (payant) sur le même sujet, qui serait d'un abord beaucoup plus facile. Je n'y ai pas encore eu accès. Il serait intéressant de connaître le rapport de l'un avec l'autre. Celui que j'ai lu serait-il un refus de l'éditeur ? Ou bien la version beta d'un autre - ce qui lui donnerait des excuses… et inciterait à féliciter Barrau pour cette transparence.

vendredi 11 août 2017

Narcos : le contrepoint de Breaking Bad


Le comédien à l'air triste qui joue Pablo Escobar...
Il est troublant que les deux séries américaines que je place au panthéon soient deux histoires de trafic de drogue. Qui se complètent parfaitement.

Je viens de terminer Narcos. L'histoire de Pablo Escobar et des cartels de Medellin. Les mots me manquent. Tout y est excellent, jusqu'à la musique lancinante de l'intro. Les constructions, les personnages, les histoires, la façon dont la vérité est romancée, la manière de filmer (et de mélanger des documents d'époque avec les séquences de la série), la morale (très discrète), l'humanité qui apparaît (parfois), l'hispanité… non, il faut que j'arrête les compliments.

Et peu importe que l'histoire que raconte la série ne soit pas l'Histoire vraie, comme l'assure le fils du trafiquant. L'essentiel est le plaisir du spectateur.

Et puis quand même, une critique. Le personnage (central) de Pablo Escobar est joué par un acteur qui arbore en permanence une expression de tristesse que ne semble pas avoir le vrai Escobar - si j'en crois les photos sur internet. Il semble porter un "douloureux secret", une lassitude confinant au taedium vitae. C'est un choix de la production, de toute évidence, pour donner de l'humanité au personnage sanguinaire. Je pense néanmoins qu'un comédien aux traits plus cyniques aurait tout aussi bien fait l'affaire.

Reste que Narcos est une série exceptionnelle. Oui, une série d'action, de suspens où on entend beaucoup de coups de feu et où on voit beaucoup de sang et de morts. On peut ne pas aimer. Mais si on aime ce genre, il n'y a pas mieux. La production s'offre même le luxe de ralentir le rythme sur les deux derniers épisodes… juste pour faire durer le plaisir, retarder la fin. Quelle maestria !
Le vrai... qui me semble nettement plus sinistre !


La comète qui avait de la barbe (A la rencontre des comètes, Lequeux et Encrenaz)





- Tu sais que l'eau des océans, elle ne vient pas de chez nous. C'est une immigrée. Je ne pense pas qu'elle ait pris un bateau pour venir. Quoique, dans un sens… En tout cas, elle s'est installée, et plus question de repartir. Elle est d'ailleurs parfaitement intégrée, à ce qu'il paraît...

Autrefois, quand la terre s'est constituée, elle contenait un peu d'eau. Un peu seulement. Et aujourd'hui, elle en est couverte. Il a bien fallu que quelqu'un l'asperge. Mais on ne sait toujours pas qui est le coupable. La seule chose dont on est certain, c'est qu'au départ, les océans n'étaient pas là. C'est clair, on s'est fait inonder. Et là, sûr, ce n'est pas le voisin du dessus.

L'hypothèse de comètes-arroseuses est à la mode. Mais pour l'instant, on n'a que des suspects. En effet, on peut caractériser notre eau à l'aide du rapport hydrogène / deutérium (un isotope de l'hydrogène), mais on n'arrive pas à trouver qui dans l'espace a exactement ce même rapport H/D - ce qui nous permettrait d'identifier le coupable avec certitude.

L'origine de l'eau sur terre est un des nombreux problèmes auquel l'étude des comètes peut apporter des réponses. On se demande aussi si la vie sur terre ne s'est pas créée à partir de briquettes chimiques apportées par les comètes. Du matos d'importation... On serait vraiment des métèques, alors !

Mais au fait, tu sais d'où sortent les comètes ? Il semble qu'il y ait deux garages à comètes aux confins de notre système solaire, la première à gauche après Neptune. Elles viennent frimer autour du soleil, elles virent un genou à terre en faisant des étincelles et elles se cassent. Parfois pour toujours. C'est follement romantique.

Tiens, une autre question : les comètes, elles gardent leurs cheveux toute la vie ?  Pas vraiment. D'abord, périodiquement - quand elles s'éloignent du soleil - elles perdent leurs cheveux. Mais ça repousse quand elles reviennent près de lui. A la longue, les comètes font comme moi : plus elles vieillissent, moins elles ont de cheveux.

Tout cela est drôle et instructif. Je l'ai lu dans un sympathique petit livre, A la rencontre des comètes, signé Lequeux et Encrenaz. Je ne dirai pas que ce sont les meilleurs vulgarisateurs du monde, mais leur prose est très facile à lire. La seule chose qu'il est mieux de connaître - et encore - c'est l'effet Doppler-Fizeau et le principe du spectromètre. Il suffit d'aller sur Wiki si on n'est pas trop sûr.

A priori, les comètes, ce n'est pas mon truc, mais je ne me suis pas du tout ennuyé, pas eu le temps. Et puis le bouquin est rempli de belles et nombreuses illustrations.

Il est paru en 2015 - et il a donc pu décrire l'atterrissage de Philae sur une petite comète de rien qui se baladait à cinq cent millions de kilomètres de l'endroit où il a été construit par nos petites mains - notamment en France. Atterrir à cinq cent millions de kilomètres de la maison ! Tu te rends compte ! En fait, c'est vachement émouvant…



jeudi 20 juillet 2017

Le nouveau "la belle et la bête" des studios Disney : destroy !


Test : sur cette photo d'époque, dire qui est la Belle, qui est la Bête. Classer selon l'intelligence du regard.


Il paraît que le thème de la belle et la bête est transculturel, répandu aux quatre coins de l'univers. J'en ai lu ou vu quelques versions, et je considère celle de Madame de Beaumont, que me lisait ma grand-mère dans un vieux livre relié de rouge, comme la plus achevée.

Le dernier Disney ne prétend pas s'inspirer de cette version de référence - qu'il ne cite pas dans son générique. Mais il déclare sa filiation avec le dessin animé des mêmes studios Disney sorti en 1991. C'est peut-être aussi bien pour madame de Beaumont…

La version de Cocteau est appréciée des esthètes, mais je ne l'aime pas tant que cela : peut-être parce que je n'avais que douze ans quand je l'ai vue et qu'elle m'avait effrayé. Le dénouement, où l'on voit apparaître le prince alors que git à ses pieds la dépouille de la bête me dérangeait : la magie a des limites, et ce dédoublement me semblait incompréhensible. Quand j'ai revu le film à l'âge adulte, il m'a semblé sinistre limite ridicule : le carton-pâte vieillit mal. Et puis je n'aimais pas le prince, moins digne d'intérêt que la bête pathétique et effrayante - juste un bellâtre assez niais, pas de quoi grimper au rideau.

Hélas ! Je ne savais pas jusqu'à quel niveau de médiocrité Disney allait abaisser ce joli conte qui donne de l'espoir aux garçons (et sans doute aux filles) quand la puberté est ingrate. Cocteau écrivait (dans Les Enfants Terribles) : "leur jeunesse leur tenait lieu de beauté". Ça ne suffit pas toujours...

L'histoire se résume en une phrase : une jeune femme charmante à tous points de vue se trouve captive d'un homme hideux, mais découvre avec le temps les qualités de cœur du monstre et finit par s'éprendre de lui.

J'aurais mauvaise grâce de reprocher à Disney d'avoir modifié le scénario - tout le monde l'a fait. Encore eut-il fallu que les modifications apportent un plus, une tension. Malheureusement, l'introduction d'un rival n'ajoute rien, ni celle des villageois obtus. Le rival n'a aucune épaisseur, dès le départ, on comprend que c'est un "méchant", et il n'y a rien d'autre à en dire. Le combat entre lui et la bête sur les toits d'un château a été vu et revu cent mille fois. Il n'y a jamais aucun suspens. De même, l'adjonction de mascottes, d'une kyrielle de petits personnages censés être drôles en contrepoint de l'histoire principale tragique est maintenant d'une terrible banalité. S'ils sont réellement amusants et charmants, pourquoi pas. Mais là, ils sont d'une laideur repoussante.

Jusqu'aux couleurs criardes des scènes de magie, jusqu'aux effets spéciaux qui n'impressionnent pas, tout est minable, limite de l'intenable. Peut-être que des études ont été faites, qui démontrent que cette hideur est ce qui plaît aux petits enfants. Ça me donne honte pour ce que j'étais... mais je m'incline, si ça fait vendre.

L'intéressante morale du conte - laiderons et laideronnes, gardez espoir et soyez bons (et si possible intelligents), c'est ainsi que vous gagnerez votre salut - disparaît complètement dans la version Disney. Ce n'est plus qu'une histoire de bons et de méchants, sans la moindre réflexion, d'une désespérante platitude.

Tu me trouves dur ? J'ai bien remarqué que l'héroïne se distinguait par une qualité qui la rend différente des gens de son village : elle aime les livres. Ce qu'elle en fait, ce qu'elle en tire, qu'elle se mouche dedans ou se torche avec : aucune importance. D'ailleurs, rien ne dit qu'elle ne lit pas un Club des Cinq un SAS ou un titre de la collection Harlequin. Mais comme elle aime les livres, elle est spéciale, presque bizarre. Les scrutateurs du sexe auront beau jeu de hurler au sexisme. En effet, un garçon qui s'intéresse aux livres n'est pas forcément un ahuri, c'est plutôt quelqu'un d'intelligent - tout simplement. Tandis qu'une fille… tout de suite suspect !

Le choix même d'une passion pour les livres (même si l'histoire est censée se passer il y a bien plus de deux siècles) est grotesque. La morale de Disney est-elle : "si tu lis des livres, tu épouseras quelqu'un de vachement gentil ?" Ça me tue, une telle médiocrité. Aujourd'hui, il n'y a que les vieux qui lisent des livres de papier. Qu'on ne me dise pas qu'il s'agit d'éviter un anachronisme. Le film en est bourré (par exemple la marche funèbre de Chopin qui est exécutée dans le film alors qu'elle n'a été composée qu'en 1837). Le pire est qu'ils n'ont pas fait exprès.

Quand on pense aux innombrables versions qu'on aurait pu imaginer - bonnes ou mauvaises selon le traitement qui en aurait été fait - on pleure. En vrac, ce qui me passe par l'esprit, des versions délicatement psychologiques, des versions sociologiques, interrogations sur le rôle de la beauté dans la société ou dans les relations hommes-femmes, une version médicale avec George Clooney (il se dit que le modèle du conte aurait pu être une histoire vraie, la "vraie" bête étant frappée d'hirsutisme), voire une intelligente version homosexuelle - mais bon, je te l'accorde, ça aurait rajeuni Disney, mais ça aurait fait râler. J'aurais aussi aimé une version avec des protagonistes tous les deux très laids - beaucoup à dire sur une telle rencontre. Sans oublier la version psychiatrique : la Belle captive a en fait un syndrome de Stockholm et finit dans une unité de soins fermée, sous placement administratif. Zut, j'oubliais la version SF, où à la fin, la bête se transforme en Dr. Spock.

Tu vas me demander si j'ai regardé jusqu'au bout. Ben oui. J'étais dans un avion, coincé entre un étudiant pétomane et un obèse suant en marcel. Et ma liseuse oubliée ans la valise. Je n'avais pas envie de revoir pour la quatrième fois "Singing in the rain". Par parenthèse, les chorégraphies de Singing, c'est autre chose que les animations à trois balles de "la Belle et la Disneytte".

Et puis il y a la belle Emma Watson, qui semble se complaire dans les rôles de bas-bleu - tu sais bien qu'elle joue Hermione dans les Harry Potter. Elle ne repêche pas ce film insauvable, mais je suis très sensible à son charme d'intello sage.

Bref, ce film est d'une immense laideur, il est inepte et gâche un très joli conte. La version de ce prétentieux mondain de Cocteau a encore de l'eau à courir.

lundi 17 juillet 2017

J'ai (enfin) trouvé le meilleur livre d'initiation à la physique moderne !




C'est "A la poursuite des ondes gravitationnelles", de Pierre Binétruy.

Il a tout bon !

- le livre est écrit de manière parfaitement claire et compréhensible ; tout est bien expliqué ; Binétruy a le don de se mettre à la place de l'élève - du lecteur - pour gommer toute difficulté, tout grand écart logique qui rendrait la lecture difficile ; c'est néanmoins une lecture qui demande de la concentration, car Binétruy n'arrête (presque) jamais de suivre sa chaîne logique ; il faut donc parfois s'arrêter, regarder les titres des chapitres, faire le point, retrouver la "big picture" ;

- le livre est complet puisqu'il s'arrête en 2015 - juste avant qu'on ne confirme expérimentalement l'existence de ces étonnantes ondes gravitationnelles qui ont définitivement changé notre vision du monde : maintenant, tous dans la méduse !

- complet aussi parce qu'il passe toute la physique récente en revue ; non pas avec le point de vue d'un historien des sciences ou des idées, mais celui d'un maître qui veut donner une formation sans faille à son élève : à ce titre, ce livre est un monument de cohérence, il n'est jamais gratuit, jamais encyclopédique, il donne juste ce qu'il faut, mais tout ce qu'il faut ;

- je n'ai relevé aucune erreur - ce qui ne veut pas dire qu'il n'y en a pas car je ne suis pas une référence. A part ce qui est sans doute une petite faute d'inattention, tout à fait à la fin du livre, dans le glossaire - fermion à la place de boson.

Maintenant, il faut se méfier de moi : comme je l'ai déjà dit dans ce blog, à force de lire, j'ai fini par avoir une petite culture dans ce domaine, et peut-être le livre est un peu moins facile à lire que je ne semble le dire.

Le ton de Binétruy est celui de ces professeurs que nous adorions : sûr de lui, sans la séduction factice de traits d'esprit ou des plaisanteries trop nombreuses - juste parfois un bref clin d'œil. Mais l'élève est délicieusement entraîné par la discrète passion du maître. Au bout de quelques chapitres, j'ai pensé que le titre était une arnaque, je ne voyais pas venir les ondes gravitationnelles. Pas du tout ! Profondément attentif à son lecteur, Binétruy nous amène sans heurts et avec efficacité vers la fin du livre. J'avoue que j'ai eu de la peine quand j'ai vu cette fin arriver, comme la fin d'un trop bon roman. Mais je m'en fous, je vais le relire tout de suite.

Ce qui est profondément triste, c'est que Pierre Binétruy est mort de maladie en avril dernier à l'âge de 62 ans. C'est sans doute une perte pour la science, et aussi pour tous les amateurs de physique, car je n'avais jamais trouvé jusqu'à présent de livre aussi équilibré et clair.

Ma quête n'est pas achevée pour autant, la physique continue de progresser, et il reste cent domaines où mes connaissances sont vraiment minables. Mais c'est peut-être maintenant le moment pour moi de réviser le calcul infinitésimal, d'attaquer les espaces de Hilbert et les lagrangiens, bref, d'aborder la physique par la voie royale, celle des mathématiques.

Merci Pierre, honneur à toi - te voilà redevenu simple poussière d'étoile, de ces étoiles pour lesquelles, de toute évidence, tu avais de la tendresse.




dimanche 2 juillet 2017

Quelle force obscure s'est emparée de moi et m'a obligé à lire "Free will" (de Sam Harris) ?


Au Canada : un panneau pose la question d'un "motif raisonnable". Les américains sont plus concis : no loitering !

Surprise en lisant ce tout petit livre. J'y ai retrouvé ce que j'ai déjà noté plusieurs fois dans ce blog, avec beaucoup d'arguments identiques : le libre arbitre est une illusion.

Cela fait très longtemps que je m'en doute - depuis mon adolescence. C'est en lisant un livre de Gazzaniga (auquel j'ai consacré une analyse attentive - clic ici) que j'ai été définitivement convaincu. Pourtant, Gazzaniga plaide en faveur du libre arbitre. Avec des arguments qui m'ont semblé si faibles : en est-il si sûr en son for intérieur ? Il est possible qu'il adopte une attitude conforme aux attentes de la société : décréter que nous ne sommes que des pantins est très mal vu, car l'idée remet en question les notions de bien et de mal et de responsabilité pénale et autres. Mais Gazzaniga n'en pense peut-être pas moins…?

Pourtant, pas de doute : l'expérimentation montre que les décisions sont prises plusieurs millisecondes, voire plusieurs secondes avant qu'elles ne montent à la conscience. Elles ne sont donc pas prises en pleine conscience, c'est le moins qu'on puisse dire. Gazzaniga, qui est cognitiviste, le sait parfaitement.

Des raisonnements simples montrent qu'on croit connaître la cause des décisions que nous prenons, mais qu'en réalité, leurs traces se perdent derrière un rideau opaque : pourquoi ai-je réussi à résister à manger toute la tablette de chocolat aujourd'hui, alors qu'hier, j'ai succombé ? Pourquoi aujourd'hui alors que rien n'a vraiment changé ? Les justifications que l'on trouve sont des faux-semblants qui viennent en deuxième ligne… mais n'expliquent pas du tout ce qui se passe en troisième ligne, derrière le rideau noir.

Quant à dire qu'"on aurait pu faire autrement", c'est une affirmation sans aucune fondement. Faire autrement dans un monde parallèle ? Tu aimes la science-fiction, toi !... Nos coordonnées spatio-temporelles sont uniques, ce qui a existé existera de toute éternité et ce qui n'a pas existé ne peut être que le fruit de supputations absolument gratuites - bref, de notre imagination.

Harris montre aussi comme on vit mieux en prenant en compte l'inexistence du libre-arbitre. Ce n'est pas la catastrophe qu'on imagine, au contraire. Juste l'ego qui en prend un petit coup, pas grand-chose en fait. Mais on a alors une nouvelle vision du monde - absolument passionnante, et beaucoup plus relax.

J'ai de la peine à dire si le livre de Sam Harris est convainquant, puisque j'étais acquis à ses opinions dès le départ, et que je m'étais déjà formulé tous ses arguments. Je peux quand même dire qu'il n'est pas très bien écrit. Je l'ai lu dans le texte original, en anglais, et il ne semble pas qu'il y ait eu une traduction. Mais cinquante pages, c'est vite avalé : je recommande vivement… mais tu es libre, tu sais !

Ma pensée est plus compliquée que la sienne, mais je n'ai pas plus de libre-arbitre que lui.


vendredi 30 juin 2017

Le premier roman de Iegor Gran : ipso facto un bon livre ?


Non, ce n'est pas de cet ipso facto que je veux parler - aucun lien avec ces charmantes dames du rock gothique


Je ne sais pas pourquoi, mais les romans m'ennuient. Moi qui en ai lu autrefois plusieurs milliers, je n'arrive plus à m'intéresser. Il me semble qu'ils n'ont plus rien à dire - et je l'ai déjà exprimé dans ce blog : le roman fait partie des arts obsolètes (clic pour atteindre la page).

Les romans récents souvent "font du style", et c'est pénible. Sans doute parce qu'ils n'arrivent plus à innover. Tout a été raconté. Sauf bien sûr, les histoires qui font intervenir les dialogues de SMS, les voyages touristiques au bout du monde, les énigmes informatiques qui n'existaient pas il y a cinquante ans : quelle pauvreté. Le monde a changé, l'art aussi : à part ceux qui fabriquent au kilomètre la lecture des ménagères, ou celle des secrétaires épuisées dans le métro (et qui font donc œuvre d'utilité publique), les romanciers d'aujourd'hui feraient mieux de s'inscrire à l'ANPE.

Je fais exception pour Iegor Gran. Cet auteur ne raconte pas une histoire personnelle (quoi que...), il pose un regard critique sur notre monde et nous le raconte, à rebours des idées reçues. C'est un lanceur d'alerte : castigat ridendo mores.

Je viens de lire ipso facto, un excellent (petit) livre de cet auteur. Le premier publié paraît-il. J'avais déjà lu "L'écologie en bas de chez moi" et "O.N.G." (un clic sur ces titres pour atteindre les pages correspondantes). Chaque fois : une critique humoristique des excès de notre société bobo - sur l'écologie et sur la bonne conscience des militants des O.N.G.

Avec "ipso facto" on a encore droit à la critique - très gaie - de certains travers paléontologiques du monde actuel. Les administrations sont visées, mais pas seulement : partout où règne le culte de la paperasse, celui de la preuve écrite et du formalisme inutile, celui de l'exigence administrative exorbitante et dérisoire. La perte de temps et d'efficacité immense qui en découle est mise au pilori sous forme de conte - un conte au fond plutôt triste, une histoire dramatique et brutale... mais drôle. Avec une irruption du sexe extrêmement déroutante !

Tout est subtil, millimétré, parfaitement écrit, avec la simplicité des grands auteurs. Là encore, Gran fait son Molière, mais aussi son Franz Kafka et son Marcel Aymé : on entre  sans transition dans le monde de l'absurde et de l'étrange. Exercice de style difficile mais réussi : ce premier livre n'est pas un simple galop d'essai.

Je n'en dis pas plus. Lis Gran, ouvre les yeux, ris, et partage son indignation si plaisamment présentée !

Ce n'est pas non plus de cette chanson du groupe fresh dixie project - mais j'aime bien l'image



jeudi 22 juin 2017

True detective : pourquoi je ne regarderai (peut-être) pas la saison 2 de cette excellente série


Des bonnes gueules de flics américains qui auraient pu dater des années 50


True detective est une série policière classique d'excellente facture. La saison 1 (je n'ai pas vu la 2) n'est pas construite sur une série d'enquêtes comme par exemple Elementary ou NCIS. Elle est traversée par une enquête unique sur des crimes étranges, mais sans complications ni retournements spectaculaires.

L'enquête permet de visiter les inquiétants bayous de la Louisiane, avec ses cultes anciens dérivés du vaudoo. Beaux paysages sinistres... mais l'intérêt réside avant tout dans la personnalité des deux enquêteurs - l'un surtout, qui développe une philosophie pessimiste et ira en chercher les arguments jusque dans les D-branes, un chapitre assez fumeux de la théorie des cordes.

Il y a des bagarres, on boit beaucoup de bières, mais on fait aussi du travail de bureau. Ce n'est pas de la dentelle psychologique, et pourtant, les deux personnages sont bien campés, avec beaucoup de relief : ça tient bien la route, et toutes proportions gardées, c'est réaliste. Les histoires de femmes, amenées dans le contexte tranquillement machiste des vies de flics de petits bleds jouent le rôle auquel on s'attend. Les féministes bornées (est-il nécessaire de rappeler qu'elles ne le sont pas toutes ?) trouveront à redire sur cette description pourtant neutre, car purement descriptive d'un certain milieu. Quant aux psychanalystes, ils iront sans doute de leur couplet stéréotypé sur l'homosexualité inconsciente, qui comme tout ce qu'ils disent, est impossible à prouver et donc nul et non avenu.

Le contexte social de la Louisiane est évoqué, avec sa pauvreté (c'est un des états les plus pauvres des USA), et ce qui va avec, l'inceste, la prolifération de crimes sexuels, les superstitions, l'illettrisme, les paysages destroy avec les bâtiments laissés à l'abandon. Comment je sais ça ? J'ai les mêmes à la maison... dans certains coins du Nord-Pas de Calais.

Les dialogues anglais font appel à l'argot des flics, et beaucoup de personnages parlent avec un accent du sud prononcé, parfois à couper au couteau... Je recommande pourtant de voir la série en VO, utilement sous-titrée en anglais. Il faut avoir l'excellent Urban Dictionnary à portée de clic (à cette adresse). Une raison de regarder en VO, c'est la voix du flic philosophe : grave, lente, elle ajoute un énorme plus à la série.

La construction est intéressante car elle est non linéaire : on trouve à l'intérieur une enquête sur les enquêteurs, avec des retours en arrière, ou des parallèles entre une histoire racontée et ce qui s'est réellement passé. Mais sans prises de tête.

Une particularité de cette série, c'est son extension chronologique : l'enquête s'étend sur plus de vingt ans, avec de longues discontinuités. Élément essentiel pour ma conclusion...

Les acteurs qui jouent les flics ont un look très américain. Ils sont excellents. Leur vieillissement progressif au cours du temps est remarquablement mis en scène - pas simplement le maquillage (déjà bluffant), mais l'évolution du style, les options de vie de chacun - jusqu'au choix des voitures.

La fin de la série donne une closure, selon l'expression même des flics : il y a conclusion de l'enquête, mais aussi résolution des conflits psychologiques des enquêteurs eux-mêmes.

Beaucoup de temps est passé, et les héros sont arrivés au terme de leur évolution. Ils ne pourront plus resservir. Dans ces conditions, la série est terminée. Pour le réalisateur, il n'y a d'autre possibilité que de recommencer avec d'autres personnages, une autre construction sinon un autre style. C'est mission impossible.

Et c'est pourquoi je ne suis pas certain de regarder la saison 2 de True detective. Mais je t'encourage vivement à regarder la saison 1 !


mardi 20 juin 2017

Encore un livre de physique traduit de l'américain avec un nom à la c…


Tryphon Tournesol n'a jamais rencontré son contemporain, Albert Einstein : dommage...


"Trous noirs. La guerre des savants" : qui parle encore de savants aujourd'hui ? Le terme a dû tomber dans l'obsolescence à la fin des années soixante quand on a compris qu'il n'y aurait plus jamais de savants sur terre : la connaissance étant si vaste qu'aucun individu ne pouvait se l'approprier dans sa totalité.

Il a pourtant fallu que l'éditeur du livre de Susskind dénature "The black hole war" en ce titre ridicule. Les éditeurs français sont vraiment des putes : c'est systématique, ces titres qui se veulent racoleurs (et qui le sont peut-être). Je l'ai signalé à maintes reprises sur ce blog.


Ce livre ne manque pourtant pas d'intérêt.


Essayons de dire comment il est construit et ce qu'il contient :

a/ le livre raconte l'histoire d'un conflit scientifique autour d'une question introduite par S. Hawking en 1983, problème qui aurait été résolu (par l'auteur) au bout de vingt ans de travaux. J'utilise un conditionnel - tu verras pourquoi ;

b/ ce n'est pas un livre scientifique mais un livre de vulgarisation avec
- des passages qui racontent un peu l'histoire personnelle des savants en question et surtout l'ambiance entre physiciens,
- et d'autres passages, dans le dernier tiers, nettement plus abstraits.
Globalement, on trouve vraiment très peu de formules mathématiques ;

c/ la question traite d'un sujet que je n'avais jamais vraiment abordée auparavant, celle de l'information telle qu'elle est envisagée par les physicien - en l'occurrence la perte d'information dans un trou noir. Cette notion d'information est liée à l'entropie, et Susskind redéfinit l'entropie d'une manière plus moderne que ce qu'on en connait d'habitude - il faut un peu s'accrocher. La réponse à la question aboutit à une représentation holographique des trous noirs, et par extension de l'univers ; ah zut, spoiler !


Il m'est difficile de dire à quel point ce livre est compréhensible par tous.

 

D'abord parce qu'à force de lire des livres de ce type, je finis par connaître un peu le sujet, et certaines explications ne me sont plus nécessaires, je relie les pointillés. J'ai quand même un gros doute. En effet, les deux premiers tiers du livre apportent de manière très fine et compréhensible des explications préparant ce qui est le sujet du livre, la question de la perte de l'information dans les trous noir. A ce titre, Susskind est un excellent pédagogue. On trouve même une explication des marées comme je n'en avais jamais lue - et bien meilleure.

Mais… il s'agit d'un livre de physique théorique et non d'un livre de physique "avérée", appuyée sur des expérimentations. On y trouve bon nombre d'expériences de pensée, mais pas de véritables expérimentations. J'ai donc peine à tracer la limite entre ce qui est certain, et ce qui est possible. Après avoir terminé le bouquin, j'ai le sentiment que le problème était un devoir de math, que Susskind a réussi à traiter jusqu'à la fameuse cinquième question - mais est-on encore dans la réalité ?

Par ailleurs, il se trouve que Susskind est un théoricien des cordes. Il a clairement conscience des critiques qui sont faites à cette théorie considérée à l'extrême comme non-scientifique (malgré les superbes démonstrations mathématiques) pour une raison simple : elle n'est pas réfutable. Or, tout ce qui n'est pas réfutable - l'existence de Dieu, ma préférence pour les Sneakers par rapport aux Mars, etc. - ne peut faire partie de la science par définition.

Je dois dire que son plaidoyer, malgré quelques arguments intéressants, ne m'a pas convaincu. Je n'ai jamais réussi à reprendre pied sur des certitudes observationnelles, et je me demande si tout ce que j'ai lu dans le dernier tiers du livre n'est pas gratuit. Malaise.


Petit malaise aussi quand Susskind parle de Hawking.

 

Tu te rappelles forcément : Hawking est ce physicien atteint d'une maladie dégénérative neurologique gravissime qui ne se déplace qu'en chaise roulante, qui ne peut plus parler, etc. Ok. J'ai déjà critiqué un de ses livres sur ce blog - avec d'ailleurs une conclusion défavorable. Mais Hawking, c'est une icône médiatique, et ce d'autant plus qu'il a montré un courage exceptionnel au cours de sa maladie. Pas une raison pour considérer qu'il a raison sur tout, que c'est un saint. Mais Susskind dit à un moment qu'Hawking "n'a pas compris". Et pourquoi n'a-t-il pas compris ? Parce qu'à 56 ans, il n'était plus au faite de ses capacités intellectuelles. A cause de sa maladie. Sans doute vrai - vrai d'ailleurs de tous les physiciens, y compris d'Einstein qui était la risée de ses collègues sur la fin de sa vie car il refusait de cautionner le fonctionnement probabiliste du monde quantique. Mais que Susskind parle comme ça de son adversaire scientifique, cela ne m'a pas semblé élégant. Et tous les éloges qu'il déverse à la fin du livre sur Hawking (dont je n'ai personnellement rien à foutre) ne réparent pas ce manque de tact.


Je tiens pourtant à terminer sur une note positive.

 

...et j'encourage la lecture de ce bouquin en dépit des réserves que j'ai émises, et même si ce n'est pas un livre "d'initiation". D'abord, il est vraiment instructif car il aborde sous l'angle physique et non cosmologique un sujet que les livres de vulgarisation ne traitent que rarement et de manière superficielle - les trous noirs. Ensuite, il est bien fait et intéressant. Est-il clair ? Je n'arrive pas à me prononcer. Comme je l'ai dit, les deux premiers tiers sont limpides. Le dernier tiers me semble si spéculatif que je ne sais pas quoi dire. Autant on peut imager des résultats expérimentaux, autant il est difficile de "traduire" un raisonnement mathématique et d'en donner les articulations. Que faire ? En lire les deux premiers tiers avec la plus grande attention... La suite est plus touristique, l'armature logique manque un peu, tu auras peut-être l'impression d'être suspendu au dessus du sol...

L'avantage et l'inconvénient de ce bouquin, c'est qu'il donne la parole à un théoricien des cordes. Inconvénient, car la théorie semble clairement en perte de vitesse - alors à quoi bon ? Avantage, car en France, on entend plus volontiers les tenants de la gravité quantique à boucle que les cordistes : il est bon d'entendre toutes les cloches ! Les cordes n'ont peut-être pas dit leur dernier mot.

Je n'ai pas lu la version anglaise, mais pour une fois, la traduction m'a semblé bonne - le traducteur s'autorisant même quelques notes pertinentes au fil du récit.

Pour conclure, je dirais que Susskind est un mec splendidement intelligent, mais sans doute un drôle de pistolet. C'est ce que j'ai ressenti en lisant son bouquin. Et toi ?

dimanche 18 juin 2017

Parks and recreation : histoire d'un vol plané dans une fosse en construction


Une série familiale n'est pas forcément mauvaise...


On m'avait dit du bien de Parks and Recreation. J'étais d'autant mieux disposé que cette série est faite par ceux qui ont réalisé "The office", une série qui raconte la vie quotidienne d'une succursale de vente de matériel de bureau que j'avais adorée.

On y retrouve la signature des auteurs : les épisodes sont filmés comme s'il s'agissait de reportages amateurs, les plans et travellings sont délibérément mal soignés, et régulièrement les acteurs fixent la caméra (ce qu'on te dit de ne jamais faire quand tu fais de la figuration). Inversement, la caméra fixe les personnages et récupère leurs réactions off - comme si ça devait être coupé au montage. Le résultat est original et très drôle.

Le thème est la vie quotidienne de la petite administration des parcs et jardins d'une petite ville de l'Indiana - un état agricole qui est tout sauf touristique et représente l'Amérique profonde.

Alors que "The office" raconte presque équitablement l'histoire de tout un groupe de personnes, Parks cible avant tout la responsable de l'administration, Leslie Nope, qui est un genre de gourdasse gaffeuse, morale et bienveillante, idéaliste et bosseuse, célibataire un peu coincée qui rêverait de se faire sauter par les gentils garçons qu'elle rencontre... et que l'échec peut rendre un peu aigre.

Les autres personnages de l'administration sont tout aussi intéressants et drôles - on les a tous rencontrés. Les deux premières saisons sont donc burlesques, les personnages interagissent de manière suffisamment désynchronisées pour qu'on soit plié de rire, avec situations awkward en cascades.

La description du fonctionnement administratif d'une petite ville américaine ne manque pas d'intérêt pour un français. On est forcé d'établir certains parallèles...

Parfait. Mais… au cours de la troisième saison, les choses changent progressivement. Leslie est de moins en moins une gourdasse, elle réussit systématiquement ce qu'elle entreprend, elle quitte son habit de looser pour devenir brillante. Les valeurs morales triomphent systématiquement, les cyniques sont des philanthropes qui se dissimulent, les nuls ont des talents cachés et les méchants sont toujours punis. Leslie finit par rencontrer l'âme sœur et file le parfait amour. Un autre couple se forme dans l'administration, couple improbable sans grand intérêt. Bref, ça devient complètement chiant.

On aurait pu imaginer sauver la série de la répétition en faisant évoluer l'un des dix personnages (dix, quand même...). En pratique, c'est impossible : on ne peut pas transformer des archétypes sans leur faire perdre leur intérêt.

Je t'encourage pourtant à regarder les premières saisons. Elles racontent le combat de Leslie pour faire reboucher un chantier abandonné au stade des fondations afin de le transformer en parc. C'est une réussite. Le problème, c'est qu'en cours de route, la série tombe dans le trou et se casse les pattes.

vendredi 16 juin 2017

Le paradoxe du Nutella

(pour Marie qui m'a beaucoup soutenu lorsque j'étudiais la réanimation d'un camembert décédé au cours d'un passage au réfrigérateur, à l'aide de la flore d'un autre camembert)


Montréal : lèche-vitrine interdit..

Introduction

 

L'un des plus graves problèmes que rencontre l'humanité, outre la faim et la guerre, c'est le dessèchement du Nutella sur les parois du bocal.

Est-il nécessaire de décrire les parois de ce bocal où la pointe de la cuillère a gratté des lignes de pâte, laissant des crêtes trop peu visqueuses se solidifier au fil des jours, formant des bandes peu ragoûtantes sur un bocal ouvert il y a une ou deux semaines ? Le consommateur soucieux d'éviter un tel spectacle sera inconsciemment incité à augmenter sa consommation pour finir au plus vite le pot. D'où l'accroissement du nombre d'obèses dans les pays concernés. Donc un grave problème de santé publique.

Heureusement, un jeune chercheur de l'université de Montréal a mis en route une expérimentation pour tenter de trouver une solution à ce fléau.

 

Observation initiale

 

A l'état naturel, le Nutella possède une viscosité suffisante pour pouvoir s'écouler vers le bas. Ce qui l'empêche de descendre le long des bords du pot, c'est précisément les stries dépourvues de Nutella qu'un utilisateur a pu faire en grattant avec une cuillère ou un couteau. Ces stries sont sèches, et la tension de surface y est extrême. La viscosité naturelle du Nutella ne lui permet plus, par gravitation, de franchir cet obstacle.

Pour résoudre le problème, il suffirait alors de ne pas gratter les parois, et de laisser le Nutella s'écouler naturellement vers le bas.

Expérimentation 

 

Elle nécessite les ingrédients suivants : un pot de Nutella neuf, un consommateur de Nutella (pas forcément neuf) armé d'une cuillère d'un diamètre sensiblement inférieur à celui du couvercle (en vente dans toutes les bonnes quincailleries).

L'expérimentation consiste à ne prendre du Nutella qu'au milieu du pot, sans jamais gratter le long des parois (ce que personne ne fait jamais). Du fait de la gravitation universelle, la dépression ainsi creusée va entraîner les strates de Nutella à tomber vers le centre et ainsi combler le trou qui a été creusé. Le long des parois, l'écoulement (laminaire) du Nutella ne sera arrêté par aucun relief importun.


On voit bien ici les traces de la cuillère. Une strie dans le pot, c'est un no-control-Z :
aucune espoir de revenir à moins d'entropie

Résultat attendu

 

Quand le récipient aura été partiellement vidé après quelques jours de consommation, on espère pouvoir observer un pot aux parois encore transparentes jusqu'au niveau du Nutella (qui aura alors pris la forme d'un cône légèrement rentrant - cf. le paradoxe de la flèche de Zénon).

On peut attendre deux avantages si les résultats de cette expérimentation s'avéraient positifs :
a/ une économie de l'ordre de quelques pour cent de la quantité consommable du Nutella ;
b/ un avantage esthétique non mesurable, le pot gardant ses parois claires ; il faut en effet se rappeler que le Nutella a peu ou prou la couleur du caca ; cette couleur, répartie uniformément, ne pose pas de problème ; en revanche, éclatée sous forme de stries et de virgules, elle connote désagréablement.

Les résultats seront publiés d'ici quelques jours ici même, et si possible dans Science, le prestigieux journal de Thomas Edison qui a déjà publié Hubble et Einstein.

On voit les traces de l'attaque centrale du pot. Sur les bords, la délamination du Nutella gagnant vers le centre.

jeudi 15 juin 2017

Qu'est-ce qui rend les français tristes et agressifs ?


Bienveillante Irlande...

Il fût un temps où j'allais très souvent en Irlande...

J'adorais ce pays où les gens étaient si gentils et - en apparence - si bienveillant. Quand tu es un étranger et que les gens sont agréables avec toi, tu peux te dire qu'ils essayent simplement de faire valoir leur pays, qu'il y a derrière cette amabilité un orgueil national. Ou à l'inverse, qu'ils n'aiment pas tant leur pays que ça et qu'ils démontrent à quel point ils considèrent que les habitants des autres pays sont tellement plus intéressants. Une amie française qui a passé sa vie en Irlande me dit que le pays contient son lot de cons et de jaloux. Mais elle y reste. Et elle préfère à la France dont elle n'aime pas l'ambiance.

A l'époque, j'essayais d'expliquer la bienveillance irlandaise par leur pauvreté. J'imaginais que la grande détresse des famines avait laissé des traces dans l'esprit des gens : c'est dans le malheur qu'ils sont solidaires et donnent le meilleur d'eux-mêmes. C'était avant qu'ils ne bénéficient des largesses de l'Europe agricole, avant qu'ils ne fassent du dumping fiscal pour attirer toutes les grosses sociétés comme Apple ou Microsoft. Depuis, c'est vrai, ils sont devenus moins bienveillants au quotidien. Mais je ne suis plus aussi sûr de mon explication par la richesse ou la pauvreté. Il y a tant d'exceptions !

En Thaïlande...

En Thaïlande, on trouve aussi beaucoup de gens souriant. Bien sûr, pas dans les endroits touristiques. Et puis l'écart culturel est tellement important qu'il n'y a pas de contact possible - autre que superficiel. Qui a son meilleur ami en Thaïlande ? Un thaï, forcément. Je ne connais pas de français dont le meilleur ami soit thaï.

Mai raconte que dans les campagnes, beaucoup de gens se refuseront à faire quelque chose pour quelqu'un - voisin par exemple - si cela peut lui faire plaisir. Comme on dit, ils se tirent dans les pattes et passent leur temps à s'envier et se jalouser. Certains disent que la situation s'est dégradée, que les gens sont devenus âpres, en Thaïlande, pas comme autrefois - même en excluant les thaïs en contact avec les touristes.

On décrit aussi les thaïs comme obsédés par le paraître. Ils se ruinent - littéralement - pour une voiture neuve, avec des taux à l'emprunt qui peuvent dépasser 20%. Ils font des fêtes pour montrer comme ils sont riches et l'argent est la chose la plus importante du monde. Pourtant, beaucoup d'étrangers trouvent la vie douce en Thaïlande, et ce n'est pas le seul fait du climat et de la mer bleue.

Compte combien de sourires sur cette photo dans cette fête populaire

Je suis aujourd'hui à Montréal...

Mon fils y habite depuis quelques mois. Il s'étonne de la gentillesse habituelle des gens : "on rencontre des gens, ils vous parlent, on a l'impression d'être entourés d'amis". Dans les cafés, les serveurs prennent l'initiative de faire durer la happy hour juste pour vous être agréables. Et s'il passe une soirée avec des français, il s'attriste d'entendre leurs éternels sarcasmes à n'importe quel propos. Car les français ne rient pas de choses, ils rient des gens.

Tout nouveau, tout beau au Canada. Et puis ce n'est qu'une vision superficielle des choses : il n'a pas d'amis canadiens, du moins pour l'instant. Mais il s'étonne : pourquoi les français sont-ils méchants ? Comment en sont-ils arrivés là ?

D'abord, sont-ils vraiment méchants ? Quand je vais dans mon supermarché habituel, en France, les vendeuses sont plutôt aimables, les gens sont à peu près polis. Mais on sent qu'il s'agit d'une politesse de surface. Il y a malgré tout parfois des comportements, des attitudes qui viennent du cœur. Il ne faut pas exagérer, les français ne sont pas des monstres.

Mais quand même. Il y a d'autres signes. Dans le classement des pays selon le pourcentage de gens qui se disent globalement heureux, la France est en net décalage par rapport à son niveau économique. Les français ne semblent pas très heureux de leur sort. Évidemment, il faudrait connaître avec précision les conditions de l'étude, les questions posées. Mais je suis enclin à penser qu'elle révèle quelque chose de vrai. Les français ne sont pas satisfaits de leurs existence, et ce qui va de pair, ils sont sarcastiques, pas très bienveillants. Il se dit que leur consommation de psychotropes - antidépresseurs et compagnie - crève le plafond en France. Et puis les français n'ont pas une excellente réputation à l'étranger - mais ils ne sont pas les seuls. Les russes par exemple ne sont pas appréciés.

Il faudrait comparer l'humeur des français avec celle des britanniques, des allemands, des espagnols, des italiens. Est-ce vraiment la peine ? Non. Car j'en suis sûr : en règle générale, les français sont plus agressifs que la moyenne, et je n'aime pas ça.

Et la question de mon fils reste sans réponse : qu'est-ce qui les a rendus comme ça ?

Ils vivent dans un pays magnifique. Ils ne sont pas dans la misère pour la majorité. Ils ont le droit de s'exprimer librement (enfin si on compare avec les dictatures). Ils bénéficient d'un système social et d'un système d'enseignement qui tiennent la route - et mieux que cela.

Alors qu'est-ce qui plombe les français ?

Et si c'était de ne plus être les maîtres du monde ? Douce époque du roi-soleil… enfin douce pour qui ? Pas pour les 95% de paysans qui travaillaient dur. Heureux intermezzo napoléonien… qui a duré une douzaine d'année et qui n'a pas été heureux pour tout le monde, loin de là. Mais bon, les français portent peut-être au fond d'eux, bien caché, le regret de ne plus être à la pointe, de ne plus régir l'économie, la culture, la mode, des colonies lointaines. Ils n'espèrent plus d'expansion. Ils ne se voient pas embarqués dans une aventure où ils joueraient le premier rôle. Ils ne peuvent plus qu'observer les petits signes quotidiens de leur déclin, MacDonalds, films américains, modes nippones, voitures coréennes, complexe vis-à-vis du dynamisme économique allemand, impression d'envahissement par les enfants des travailleurs qu'ils ont autrefois invités à bosser à leur place dans leurs usines à Billancourt et ailleurs.

Les français pleurent leur gloire défunte. Les allemands ont le projet de se faire pardonner et de revenir au premier plan. Les anglais ont le Commonwealth et des relations privilégiées avec les USA qui leurs permettent de se croire encore les maîtres du monde. Les américains et les russes ont en commun un nationalisme aigu qui les fait vivre. Les italiens, les espagnols, les belges n'ont jamais été les maîtres du monde et n'ont rien à regretter.

Il y aurait d'autres hypothèses. Celle d'une génétique dépressive et geignarde, d'une congénitalité pisse-vinaigre des français. Peu probable, avec tous les mélanges de population. Et pourquoi s'exprimerait-elle maintenant ? Autre hypothèse, celle d'une culture de l'amertume et du cynisme - mais alors, d'où viendrait cette culture ? Dire : c'est culturel repousse le problème et n'explique rien.

Même si je n'ai aucune certitude, même si l'hypothèse historique de la maussaderie française, ne me satisfait pas pleinement, je la retiens car je n'en ai pas d'autre.

Mais peut-être as-tu quelque chose de plus intéressant à proposer ?

Certainement un des plus beaux pays du monde car on peut y trouver de la beauté au détour de chaque chemin


samedi 10 juin 2017

Le grand roman des maths (Mickaël Launay)


Mon prof de math en 3ième.Heureusement, celui que j'ai eu en première et terminale était super !


Le grand roman des maths : n'étant ni historien, ni spécialiste en mathématiques et n'ayant jamais lu de livre de vulgarisation dans ce domaine, je ne peux que me prévaloir d'être un (petit) lecteur d'ouvrages scientifiques pour oser ce compte-rendu. Mais je n'ai guère d'éléments de comparaison et je sollicite ton indulgence, cher ami !

Le sous-titre "de la préhistoire à nos jour" précise qu'il s'agit là d'un livre d'histoire des maths et non d'un livre de présentation des maths, ou d'introduction à cette science à proprement parler. C'est un genre d'apéri...cube ! Ce livre court et sympathique est extrêmement facile à lire. Il s'adresse aux grands comme aux petits - dès qu'ils ont commencé à faire un peu d'algèbre et de géométrie.

Pour les formulophobes : non, il n'y a pas une seule grosse formule. Juste parfois un petit polynôme de rien du tout qui traîne par-ci par-là.

Tiens, à propos, j'ai bien aimé cette formulation ancienne : le carré d'un nombre auquel on ajoute dix fois ce même nombre donne trente-neuf. Qu'est-ce que c'est ? Une nouvelle énigme du sphinx ? Là, tu ne peux pas dire qu'il s'agit d'une formule alambiquée ! Tu ne reconnais pas ? C'est une bête équation du second degré !
x2 +10x - 39 = 0

Bien déguisée, non ! Très beau aussi cette remarque : l'addition d'une infinité de nombres (dans une suite) peut donner un résultat fini. Je te laisse méditer. Ou lire le bouquin.

Une conclusion personnelle, c'est que les maths telles qu'on les connaît datent de cinq siècles, pas plus. Certes, il y a eu une véritable réflexion sur les chiffres et les nombres (Mésopotamie, Inde, Arabie) et sur la géométrie (Grèce antique). Mais la grosse cavalerie mathématique est née en Europe au quinzième siècle, pas avant. Est-ce que je m'avance trop si je dis la chose suivante : la tradition mathématique explique largement le mode de pensée occidental, elle le structure - par rapport à d'autres cultures, par exemple orientales ? N'oublions pas que la culture mathématique fait partie de la culture générale... enfin, en théorie !


Le principe de Mickaël Launay...


Le principe de Mickaël Launay, c'est qu'on peut aimer les maths en amateur, comme on peut aimer la musique sans savoir jouer d'un instrument ou la peinture sans être capable de toucher un pinceau. Belles comparaisons ! J'ai aussitôt décidé de faire une expérience sur une amie... une amie qui ne manque pas d'intelligence et de logique mais qui ne s'intéresse pas aux sciences et aux techniques. Je lui donc ai parlé de quelques aspects les plus étonnants qu'évoque Le grand roman.

Certes, ma narration a sans doute moins de séduction que celle de Mickaël Launay. J'ai pourtant fait de mon mieux. Peine perdue. Elle ne voit aucun charme à ces rencontres inopinées qu'on trouve en mathématique, faux hasards, boucles et pirouettes où on finit par retomber sur ses pattes : qui te font glisser de la stupéfaction à l'admiration (béate).

De même, elle est totalement insensible à la beauté qu'on trouve dans cette alliance de simplicité et de puissance qu'il y a dans certaines formules et dans certains raisonnements. Moi, ils me donnent envie de poser genou à terre devant l'artiste qui les a inventés.

Quant à l'étrange mariage de la physique et des mathématiques, mariage de la nature avec l'invention humaine, il me jette dans une spirale de doutes et de vertige, comme l'araignée qui flotte sur l'eau de ma baignoire et qui arrive près de la bonde. Chez mon amie, électroencéphalogramme plat.

J'avoue avoir été un peu déçu. J'espérais quand même une petite lueur. Dois-je en conclure qu'il existe un facteur personnel, et qu'aimer les maths, même quand on les appréhende sous leur aspect le plus charmant, n'est pas donné à tout le monde ? Horreur ! Je ne comprends pas ! L'univers s'effondre autour de moi…

Mon amie me fait remarquer que c'est on ne peut plus banal. Elle adore les chevaux, elle en a sept chez elle, il y a des gravures, des peintures de chevaux qui recouvrent tous ses murs, des représentations de chevaux qui encombrent toutes les étagères de sa maison. Alors que moi, les chevaux, merci très peu… Un peu étourdi par la déception, je lui réponds que si, j'aimais beaucoup les chevaux - en steaks tartares, mais que les boucheries chevalines ont toutes fermé.

Un silence un peu pesant s'ensuit. Oui, les maths, finalement, c'est un sujet plus sensible que ça en a l'air.


mardi 6 juin 2017

Ça peut vous arriver (une émission animée par Julien Courbet)


Topologie du cortex cérébral. Le genre de dessin que je n'aime pas trop car en neurophysiologie, toute cartographie fige les idées - on y retrouverait presque la bosse des maths ! Pourtant, ce ne sont que des circuits en corrélation les uns aux autres. Même si le concept de "centre" est parfaitement valide : sans doute un genre de hub.


Il y a sur RTL une émission qui me fascine : "ça peut vous arriver". Il s'agit de résoudre en direct des litiges commerciaux ou administratifs soumis par des auditeurs : tel s'est vu commander des travaux mais n'est pas payé, tel autre s'est fait refiler une voiture d'occasion pourrie par un garage, tel autre ne touche pas ses indemnités à la suite d'un imbroglio administratif…

Le présentateur, Julien Courbet, est un ludion plus commun que vulgaire, qui interpelle les uns et les autres, fait des plaisanteries vaseuses tout en menant assez rondement les affaires dans la bonne humeur. Les cas ne sont pas tous traités le même jour, on revoit la même histoire émerger régulièrement pendant une semaine voire plus. J'ignore combien sont résolus, mais je pense beaucoup - bien plus que dans la vie réelle. C'est d'ailleurs presque gerbant d'entendre le cadre qui a toujours allégué un dossier incomplet, l'administratif toujours en réunion, le commerçant toujours aux abonnés absent se confondre en veules et plates excuses devant le journaliste débonnaire. A la place de l'auditeur lésé, ça m'agacerait beaucoup.

Quand j'écoute cette émission durant laquelle le méchant doit rendre gorge et le bon repart heureux, je ne dirais pas que ça clique dans la région supra-orbitaire de mon lobe frontal, mais c'est tout comme. Car c'est là qu'on a trouvé un centre de l'équité. Tu connais cette expérimentation dont je résume de mémoire le principe : on donne vingt dollars à un étudiant volontaire pour accomplir un travail de trois fois rien en lui disant qu'il doit redistribuer une partie de ces vingt dollars à un autre volontaire pour accomplir la même tâche, mais qu'il n'est pas obligé de donner à parité.

L'autre volontaire sait combien le premier a reçu, et on le prévient que l'expérimentation sera annulée s'il refuse la part que lui accorde le premier. Résultat, en dessous d'un certain seuil, le second préfère ne rien gagner que de gagner ce qui lui semble trop inférieur à ce qu'il devrait recevoir  - pourtant pour une tâche insignifiante, qui resterait bien payée à cinq dollars. Il aurait nettement intérêt à aller jusqu'au bout. Mais non, il s'indigne, il se rebiffe contre cette minuscule injustice ! Quel est le centre qui s'allume quand la décision se prend lors des enregistrements cérébraux ? C'est le fameux centre de l'équité.

Alors quand Julien Courbet vole au secours des opprimés et que justice est faite, clic ! dans toute la France, dans toutes les maisons, tous les centres de l'équité des auditeurs s'allument… d'où le succès de l'émission qui serait la plus écoutée de toutes dans sa tranche horaire. Jubilatoire...

L'autre conclusion que je tire de cette histoire, c'est qu'aujourd'hui, la morale, la justice, voire les associations de consommateurs ne sont plus d'un grand secours en cas de litige. Alors que les médias peuvent résoudre tes problèmes en deux temps trois mouvement comme personne ne pourrait le faire. La puissance de l'audio-visuel et de manière plus générale celle des journalistes me terrifie. Robin des bois a des gros bras.