samedi 28 janvier 2017

La bêtise du sportif : quelques préjugés sur la santé


Une jeune joggeuse de ma connaissance en plein effort

Ce matin, je terminais sur la terrasse un petit plat de riz aux champignons chinois quand j'ai vu apparaître un trio de joggers au coin de la route. Un monsieur d'un certain âge et un jeune couple. Les jeunes ont la tenue qui va, un peu flashy. La femme a une casquette de base-ball, avec à l'arrière, la petite sangle qui permet de régler le tour de tête. Elle y fait passer une queue de cheval d'une fort belle tenue. Elle a le look de la jeune occidentale qui fait attention à sa forme - un standard.

A la main, elle tient une bouteille d'eau minérale. Étant donné l'aspect peu sportif du monsieur plus vieux, je ne les crois pas partis pour un grand tour de l'île. Alors pourquoi cette bouteille ?

Tu sais comme il est pénible de tenir quelque chose à la main quand on court. Même un simple téléphone. Sans doute le fait de mettre en tension l'ensemble du bras, pour contenir son inertie lors des mouvements qu'on fait automatiquement pour accompagner ceux des jambes. Un téléphone pèse un peu plus de cent grammes. Alors qu'une bouteille pleine, trois cent trente grammes ! Il faut avoir des convictions pour s'imposer ce pensum...

Il n'y a pas plus de quarante ans que les français se préoccupent de leur santé. Avant, ils clopaient, picolaient, bouffaient de la crème fraîche, du bœuf à tous les repas et ne faisaient pas de sport. Comme aujourd'hui en Thaïlande ou en Russie - à part dans les classes éduquées. Avec cette préoccupation est apparue une forme de désinformation publicitaire qu'on peut résumer ainsi : le corps est un réservoir qui fuit, et qu'il faut remplir en permanence sous peine de tomber en panne. Il n'y a rien de plus éloigné de la physiologie humaine que cette assertion.

Le corps vit grâce au fonctionnement harmonieux des cellules. La plupart sont des usines chimiques plus ou moins spécialisées - j'entrerai un jour dans le détail, c'est un monde d'êtres magnifiques et subtils dont on ne chante pas assez les exploits.

Il se trouve que les cellules sont séparées du monde extérieur par trois barrières. Et pas des petites palissades en bois qu'on renverse d'un coup de botte. Non, chacune des barrières est un grillage électrique, infranchissable, avec des passages étroitement surveillés, où on doit présenter des badges pour pouvoir entrer. Ne me demande pas le détail - je raconterai un jour. Mais crois-moi, on n'entre pas comme ça dans les zones industrielles du corps !

Alors, quand je vois ces sportifs pathétiques à qui on a dit qu'il fallait boire quand on faisait du sport, qu'on évitait les crampes… Combien de conneries on leur a déjà fait avaler ? Il n'y a pas si longtemps, une séance qui ne commençait pas par des étirements était vouée à la destruction musculaire, au hachage menu articulatoire, à la damnation ligamentaire… jusqu'à ce qu'on découvre qu'au contraire, les étirements avant le sport étaient souvent néfastes. Combien de regards réprobateurs ai-je surpris en entamant à froid un entrainement… Et combien ridicules ces beaux athlètes qui se tiraient sur les orteils d'un air inspiré !

Et les filles qui ont trop regardé de ventres plats et de bouteilles de Contrex à la télévision avant le journal de vingt heures… Qu'on voit traîner dans les bureaux avec leur burette ridicule qu'elles apportent tous les jours au travail, religieusement… comme si leur survie en dépendait, dans un terrible désert de Gobi - l'open space de leurs bureaux à la Défense, où poussent sans doute des cactus ! Sainte Sauvegarde de leur transit - vitesse à laquelle leur pré-merde circule dans leurs huit mètres de tripes avant de sortir… avec ou sans bulles…? Oui je sais, c'est ignoble. Mais moins que le racolage mensonger des marques à la télé.


Bien trouvé, le coup de la tétine gratuite pour habituer le bébé à boire de l'eau minérale . Et le mannequin sans soutif - qu'il est bon le lolo de maman...déplaisante ambiguïté ! La pub est ancienne, on a trouvé plus malin depuis.

Sagesse du corps animal
A partir de deux heures d'effort cardiaque, tu sentiras une soif salutaire. Peut-être un peu avant s'il fait plus de 23°. Mais pendant la première heure… ridiculement inutile. A peine entré dans le corps, l'excédent d'eau ira dans les reins, après avoir exercé une légère surpression sur ton cœur et tes vaisseaux, avec la perspective de se faire pisser assez rapidement. Aucun bénéfice, à moins d'avoir commencé son effort en étant déjà déshydraté.

J'oubliais les sels minéraux ! Va voir le PDG de chez Toyota, montre-lui une petite barre de fer, et explique lui que c'est ta contribution pour aider à maintenir ses stocks et faire tourner ses usines : avec ta fiole d'Evian, tu es tout aussi grotesque.

Les trois barrières qui protègent les zones industrielles du corps assurent son homéostasie,c'est à dire la permanence des équilibres. Tu crois vraiment qu'il a besoin de cette petite pissette publicitaire pour survivre, alors qu'il est capable de maintenir ton corps entre 36.8° et 37.4° au Soudan comme en Sibérie ? D'organiser des zones d'acidité avec un pH à 5, ou basique avec un pH à 8 - tout ça dans la même enveloppe ?

- Arrête de prendre ton corps pour un imbécile ! me disais-je en regardant disparaître la fille à la queue de cheval, pensant - idée saugrenue - que sous une queue de cheval se cache un trou du cul, et qu'en l'occurrence, ce trou du cul se trouvait à quelques centimètres de son cerveau...


La jeune joggueuse fait des étirements modérés après avoir fait son exercice : sage !


lundi 23 janvier 2017

Le revenu universel selon Expat.com



"Expat.com ? Oui, j'interviens aussi personnellement. Mais toujours dans la dignité..."


Sur le forum francophone des expats (tout simplement expat.com), le fondateur a eu l'amusante idée de créer un sujet intitulé "le fil où on parle de tout et de rien" afin d'éviter trop de débordements sur les fils plus techniques.

Les orateurs - parfois drôles (mais pas toujours), parfois doués - s'en donnent à cœur joie. On en est aujourd'hui à la page 57…

Il y a un thème qui revient régulièrement : le revenu universel.

Je classerais les arguments des pro et des anti dans trois rubriques : arguments techniques, arguments moraux, arguments personnels (=arguments dits "égoïstes").


Les arguments techniques :

-  Pour les pro, le revenu universel apporterait une simplification de toutes les aides existant déjà ;
- A quoi les anti répondent qu'on pourrait peut-être commencer par simplifier sans passer par le revenu universel ;
- Les anti ajoutent que la société actuelle ne peut pas prendre le risque d'une démobilisation des énergies dans la période de crise actuelle, ils prônent l'esprit d'entreprise ;
- Les anti disent aussi qu'il sera très difficile de contrôler qu'il n'y a pas d'abus dans la dispensation de cette ressource ;
- Les pro répondent que l'évolution de la société est telle que tout le monde ne peut pas contribuer par son travail (robotisation et arrivée de l'intelligence artificielle...) Alors que faire de ceux qui restent sur le carreau, soit pas assez qualifiés, soit moins adaptables, soit peu compliants au travail (ça veut dire quoi, ça, compliant au travail, ehehe...) ? Le revenu universel est la solution technique.

"L'écrivain, c'est celui qui écrit sur les murs avec une bombe"

Il se trouve que j'ai regardé ce matin une intervention au sénat d'un collègue, Laurent Alexandre, transhumaniste, cofondateur de Doctissimo, qui considère que le revenu universel utilisé pour répondre à la robotisation du monde du travail serait une catastrophe :

"…le revenu universel de base est absolument suicidaire, les gens qui le promeuvent sont les idiots utiles de l'intelligence artificielle : si tous les gens qui ne sont pas complémentaires de l'intelligence artificielle sont mis de côté et qu'on leur donne des jeux et du cirque, dans cinquante ans on a Métropolis et dans un siècle on a Matrix".

"complémentaires de l'intelligence artificielle" sous-entend : intelligence qui va remplacer un grand nombre de travailleurs et qui suppose en retour de leur part une adaptation complémentaire pour conserver un emploi. L'argument me semble faible car trop flou : on la fait comment, cette adaptation complémentaire ? Est-elle même possible ? Genre de phrase ornementale, haute en couleur : juste pour faire joli et assez creux. A mon avis, les sénateurs n'ont pas été dupes.

Je reprends la suite des arguments techniques :

- pour les pro, le revenu universel apparait en plus comme une garantie de paix sociale ;
- ce à quoi les anti rétorquent qu'il y a d'autres solutions que la dispensation d'une manne pour apaiser les tensions sociales : réparer l'ascenseur social, améliorer l'état économique pour que tout le monde en profite, voire lutter contre la concentration des fortunes à laquelle on assiste actuellement (mais par quels moyens ?)
- et les anti d'ajouter que le revenu universel risque de figer encore plus le système social dans son clivage assistés/payeurs.


Les arguments moraux :

Ils sont sans doute très importants dans la discussion, même s'ils ont tendance à se dissimuler derrière des arguments techniques : on sait bien qu'en général, le cerveau humain réagit d'abord moralement, et qu'il se trouve ensuite des justifications.

- pour les pro, le RU, c'est une question d'humanité et de solidarité - c'est donc une mesure morale ;
- pour les anti, c'est une mesure immorale parce qu'il faut apporter quelque chose à la société en travaillant : celui qui ne travaille pas ne "mérite" pas d'avoir une part ;
- surtout, le revenu universel est perçu comme démobilisateur vis à vis du travail considéré en soi comme une valeur (le fameux "droit fondamental à la paresse" n'a pas droit de cité chez les anti).



Les arguments dits "égoïstes" :

- il y a des anti qui pensent que le RU entraînera plus d'impôts que nous avons déjà. Ce n'est même pas impossible (cf. les articles sur Piketti sur ce blog) ;
- ceux qui prônent le RU parce qu'ils pourraient d'une manière ou d'une autre en bénéficier ne se déclarent pas… ce qui ne veut pas dire qu'ils n'existent pas.


L'avenir de cette discussion

On en est là… Étant donné la dimension morale de la discussion (les discussions morales, c'est toujours indémerdable), l'impossibilité technique de deviner comment ça pourrait être mis en œuvre et l'absence de modèle sur lequel discuter, je serais étonné que ça progresse beaucoup. Mais on ne sait jamais.

Ça me rappelle quand j'étais gamin, pendant l'heure de caté, la discussion sur les ouvriers de la onzième heure (évangile selon Mathieu). Des mecs se pointent pour bosser à la vigne bien après les autres. Vient l'heure de la paye. Ils reçoivent un denier. Ceux qui sont arrivés plus tôt sont contents, ils pensent qu'ils vont recevoir plus. Mais que dalle ! Pareil, un denier. Forcément, ils rouscaillent. Alors le boss dit que c'est comme ça, point à la ligne.

Ajoute le point de vue de Ruskin sur cette parabole, qui envisageait qu'on salariat les gens non en fonction de leur travail, mais de leurs besoins…

Alors oui, comme disait ma grand-mère, Jésus, c'était le premier agitateur communiste !

Et moi, ce que j'en pense ? Il faut commencer par vérifier s'il est possible de faire cette grande simplification administrative relative aux divers aides sociales qui existent déjà. C'est déjà du boulot (et malheureusement, les administratifs sont rarement armés question formation mathématique et modélisation ; et ils sont souvent trop imbus d'eux-même pour demander de l'aide à des professionnels). Si on y réussit, on aura déjà les idées plus claires, une idée sur la faisabilité et un outil correct. Alors on pourra vraiment y réfléchir.

En attendant, je lis expat.com !


...en sucant des glaces à la chlorophylle !



jeudi 12 janvier 2017

Trois Holmes et un bouquin


Laquelle est la vraie, l'authentique ? Un an d'abonnement gratuit à cet immense blog si tu trouves !


Je relis encore avec plaisir les neuf romans et recueils de nouvelles de Conan Doyle dont Sherlock Holmes est le héros. Il a eu une incroyable postérité : d'après Wiki, il y aurait eu plus de deux cent cinquante reprises à la télévision et au cinéma des aventures de Sherlock.

Personnellement, je n'en ai vu que trois.

Je ne dirai rien de la plus ancienne, un sympathique pastiche qui eut son heure de gloire, la solution à 7%  - cela fait trop longtemps pour que j'en parle. Je me rappelle seulement que le livre était plus drôle que le film.

Les deux autres sont deux séries en cours de développement - je n'ai donc pas encore tout regardé. Mais on peut déjà se faire une opinion.

La première série se passe à Londres. Elle commence en 2010. Avec une programmation au compte-goutte. En revanche, l'autre Holmes, commencé deux ans plus tard, est beaucoup plus prolifique - on en est à la saison 5 avec une pléthore d'épisodes. Elle se déroule à New York et s'intitule "Elementary". Toutes deux sont des adaptations contemporaines du personnage de Doyle.

On comprend bien le succès de la version londonienne. L'acteur qui joue Holmes, Benedict Cumberbach est bon, il a une gueule d'enfer, on aime bien qu'il résolve toutes les énigmes, on est content que ça se passe dans le sens qu'on souhaite : la magie charme nos petits cœurs d'enfants et en même temps, le monde reste logique et rassurant - puisque tout s'explique au final ! Pas comme cette p... de physique quantique, par parenthèse...

Londres garde son charme. Il y a quelques trouvailles dans la prise de vue - par exemple un décor qui en abrite un autre - et la caméra en reculant dévoile l'emboitement. L'ensemble est manifestement réalisé avec de gros moyens - et plutôt bien.

Les relations entre Holmes, Watson, sa femme et d'autres personnages récurrents sont exploitées jusqu'à l'os. On peut dire que le personnage est sérifié, car le récit parallèle de la vie personnelle et de vie professionnelle des héros est maintenant la norme, particulièrement dans les séries policières.

Le scénariste, tu le connais peut-être, c'est Steven Moffat : il a signé les deux dernières saisons de "Dr Who", une autre série anglaise orientée SF. Ceci explique cela : Holmes comme Dr. Who sont des hommes jeunes, très hystériques, outranciers, limite infantiles. Ils se ressemblent énormément. Le concept de flegme, cher aux héros britanniques d'antan, a bel et bien vécu...

Par ailleurs, quoique cela s'applique moins à Holmes, on peut critiquer le sexisme de Moffat. A partir du moment où il devient le scénariste exclusif dans Dr. Who, l'héroïne, assez dégourdie jusque là, subit une terrifiante cruchifiction...

Chaque épisode du Holmes de Londres dure une heure et demie. Holmes est un énergumène démonstratif, et il en rajoute. Des inscriptions passent sur l'écran, textos qui défilent trop vite pour qu'on puisse lire, compositions diverses incluses dans l'image, un arsenal un peu bas de gamme pour montrer à quel point le héros pense vite et comme il est multitâches. Cela va paraître gentillet d'ici pas longtemps. Beaucoup de spectacle, un défilé de surprises. C'est exactement le contraire d'ennuyeux : c'est terriblement fatigant. Le côté positif, c'est qu'on adore ces surprises et il n'y a pas de temps mort.

Malgré l'aspect entortillé des intrigues, le Holmes de Londres ne donne pas à penser, c'est un simple divertissement. Alors je regarde… en trouvant que c'est quand même trop souvent prise de tête, tiré par les cheveux, et que ça manque de charme.

L'autre Holmes, "Elementary", se passe dans le New-York d'aujourd'hui. Plus classique dans sa forme, il raconte des enquêtes plutôt bien ficelées. Il n'y a pas de fil rouge - les épisodes peuvent presque se regarder dans n'importe quel ordre, à part quelques exceptions. L'acteur qui tient le rôle principal est bon, et présente un Holmes plus humain que le Holmes de Londres. Nettement plus subtil, et moins spectaculaire. Plus dubitatif que le Holmes de Conan Doyle - et donc pas très conforme. A noter que le flic du NYPD qui fait appel à Holmes, pour une fois, n'est pas le fantoche ridicule qu'on montre d'habitude, il est plutôt sympa et intelligent. Ça change.

Alors que le Holmes de Londres joue beaucoup sur le relationnel entre une demi douzaine de personnage, le Holmes de New-York se concentre sur les relations entre Holmes et "la" docteur Watson. Ce n'est pas la première fois que Watson est représenté par une femme. Et cela n'apporte pas grand-chose - tellement classique, la relation qu'on voit par exemple dans "Bones" entre la spécialiste forensic et le flic, ou dans l'excellent "Mentalist" entre la femme flic et le consultant. Voire entre le Dr. House et son interne Cameron.

A propos de House, le Holmes de New-York lui emprunte beaucoup. Un comportement habituellement qualifié de grossier, mal élevé - y compris avec les femmes. Le culte d'une certaine vérité - you just lied ! - quelles que soient les implications négatives de sa révélation. Et même, il lui ressemble physiquement. Malheureusement, Holmes a moins de panache que House. Certaines scènes peuvent friser le ridicule.

Sont-ils si différents ?


Reste qu'il y a une intéressante originalité dans la relation du Sherlock de New York avec sa Watson : ils vivent ensemble - et une grande partie des enquêtes se passe au domicile commun, dans une familiarité cosy de faux couple. Certains feront remarquer fort justement qu'elle est beaucoup plus souvent en train de préparer la bouffe que lui...

Holmes fait ses exercices physiques torse nu (on ne le voit pas en slip !), et il la réveille quand elle est au lit - chambre à part ; ou bien elle est dans la cuisine en train de prendre son petit-déjeuner, tranquille, et il vient la rejoindre. Ils ne forniquent pas. On devine que la fille n'y verrait pas un inconvénient majeur. Mais Holmes a un vieux chagrin d'amour... peut-être un prétexte. Alors on est les voyeurs de cette intimité - et je n'ai pas trouvé ça ailleurs.

C'est une situation bloquée... donc calme. Finalement assez agréable en un sens : la vie conjugale, la compagnie sans obligations sentimentales. "You have a partner..." dit Holmes, assez satisfait, pour définir cette relation très proche  (saison 2). Ça fait réfléchir à ses propres choix !

Par ailleurs, la série revisite intelligemment les rapports de Holmes avec son frère Mycroft et son ennemi personnel, Moriarty. Un bon point.

Un truc dont les critiques ne parlent peu, c'est de leurs émotions intimes vis-à-vis des acteurs ou actrices - je ne parle pas du jugement qu'ils portent sur la manière de jouer, mais sur l'inclination qu'ils peuvent avoir pour tel ou telle. Autant l'avouer, je suis ému par la chinoise américaine qui joue le Dr. Watson : Lucy Liu me fascine, surtout quand elle louche (c'est-à-dire presque tout le temps). Mon jugement est faussé, et le simple fait de voir cette fille augmente sensiblement mon intérêt pour cette série. De là à dire qu'il le résume... Non, je suis injuste : le Holmes de New-York tient bien la route.

Finalement, ni la série anglaise, ni l'américaine ne peuvent remplacer le plaisir que me donne - encore aujourd'hui - la lecture de Conan Doyle. Son Holmes est un scientifique froid, obsessionnel, original mais pas dingo : tout le contraire de ses héritiers. Je ne questionne pas l'actualisation des décors, et les libertés prises avec les personnages. J'accepte volontiers qu'on s'éloigne du roman. Encore faut-il que cela apporte un plus. Ce n'est pas toujours le cas : les démêlées relationnelles qui forment la trame des deux séries ne peuvent remplacer la magie des aventures du Holmes de papier : elles ont le charme de l'enfance. Alors... back to the trees !

Dommage, la réponse se trouvait dans la seconde image.


mardi 3 janvier 2017

Mon problème avec la science-fiction


Guerrier alien fondu dans le décor. On remarque la plaque militaire, accrochée au cou.

- Tu aimes la S.F. ? Moi oui…mais quand on me présente un livre dit de S.F., je sors tout de suite mon gun anti-matière.

- Ah ! Carrément...?

- D'abord, on a accolé à la S.F. une invraisemblable quantité de genres qui n'ont rien à voir : l'heroic fantasy, le fantastique, le space opera par exemple. Or, la définition de la S.F. inclut bien l'idée de science, de technologies, non ?

- Oui, mais pas seulement. Il y a le temps, aussi... 

- Ça va de soi  ! La science et la technologie du futur...

- Pas que... Il y a des exceptions : les mondes parallèles, l'uchronie... Je te donne un exemple si tu ne connais pas ce terme : dans son excellent roman "Rêve de Fer", Norman Spinrad décrit la domination du monde réussie par Hitler, c'est donc du passé, mais comme si les choses s'étaient déroulées autrement. 

- D'après ce que tu dis, il s'agit plus de politique-fiction que de S.F. à proprement parler. La science ne semble pas partie prenante dans l'uchronie.

- C'est là que j'assouplirais ta définition. La S.F. se définirait par la création littéraire d'un monde alterne, mais régi par la logique, ce qui l'oppose à la fantasy, au space opera, au fantastique...

- La création d'un monde alterne, mais logique : c'est justement la grosse difficulté que rencontre l'écrivain de S.F. Il doit créer un monde assez proche de toi pour que tu puisses te projeter sur le héros : difficile de s'imaginer en ver mutant géant, aussi intelligent soit-il. Tu te vois en ver, toi, en train de te tordre de tristesse ?

En même temps, ce monde doit être différent du fait du contexte scientifique plus évolué. Mais pas question d'engloutir la fiction dans la science. Donc pas simple d'intégrer l'explication du développement technologique dans le récit sans casser le rythme. Surtout qu'on doit le faire au début du livre, au moment où on essaye d'accrocher le lecteur.

C'est là où on reconnaît les maitres de la S.F. Ils choisissent ce qui est indispensable à la dimension technique du livre et délaissent toute une somme d'explications secondaires qui alourdiraient le récit. Ils sont attentif à en donner assez, mais sans ensevelir le lecteur. Information et suggestion doivent être équilibrées au millimètre !

C'est toujours intéressant d'observer comment ils s'y prennent - chacun a sa méthode. Tu regarderas, la prochaine fois... Le monde doit donc être vraisemblable, mais aussi merveilleux. Il doit s'amarrer dans notre quotidien le plus banal, et rencontrer - tout aussi banalement - le très étonnant. C'est de cette fusion réussie que sortent les meilleures histoires, celles auxquelles on croit le plus, celles qui te donnent un sentiment d'immersion.

La plus belle réussite dans cet exercice de voltige, tu la trouves chez Marcel Aymé - avec entre autres le passe-muraille, la jument verte ou les contes du chat perché. Mais il n'y a pas de science dans les romans de Marcel Aymé, ce n'est pas un écrivain de S.F. : c'est un écrivain fantastique... et un fantastique écrivain.

Double module d'atterrissage pour fusées à rayon d'action
a/ galactiques (à gauche)
b/ intergalactiques (à droite)


Beaucoup d'auteurs construisent des romans sur un thème de S.F.  mais il n'y a aucune réflexion sur la science et l'humain dans ces récits. Ce sont souvent des histoires d'adolescents qui parviennent à l'âge adulte à travers des épreuves initiatiques. Dune et Starwar sont emblématiques de ce genre. L'évolution de la science n'est qu'un fond d'écran, un décor plus ou moins bien barbouillé. Les histoires sont presque toujours d'une banalité navrante. Il est néanmoins difficile d'exclure ces œuvres de la S.F., qu'elles contribuent à déconsidérer. A part quelques exceptions, comme l'anneau-monde, de Larry Niven, pur livre d'aventure, mais passionnant.

On dit souvent de Jules Verne que c'était un génie. Sans doute parce qu'il a prédit quelques évolutions techniques, comme le voyage sur la lune. Mais regarde bien : dans ses romans, Jules Verne présente une invention, très rarement plusieurs, exceptionnellement un monde tout entier (Paris au XXI° siècle). Surtout, il n'y a pas de réflexion sur ces évolutions et leurs conséquences. Les romans de Jules Verne sont charmants, et c'est le narrateur que j'aime en lui. D'ailleurs, Les tribulations d'un chinois en Chine, Cinq semaines en ballon ou Le tour du monde en 80 jours n'anticipent en rien sur le futur des technologies - qui sont même carrément absentes des tribulations.

En revanche, H.G. Wells est un véritable auteur de S.F. A travers La guerre des mondes, ou Les premiers hommes sur la lune, il pose des questions sur nos relations avec des aliens. Avec L'île du Dr. Moreau, les perspectives du génie génétique. Et avec La machine à remonter le temps, l'évolution des sociétés capitalistes. Etc.

Vernes et Wells ont écrit tous les deux à la fin du XIX° siècle. Encore deux siècles plus tôt, à une époque où notre terre n'était que partiellement découverte, la S.F. ne se déroulait pas encore dans l'espace, mais dans des régions inconnues du globe, où on pouvait imaginer trouver des êtres intelligents mais différents de l'espèce humaine. Les voyages de Gulliver font donc de Jonathan Swift un précurseur de la S.F. Les voyages sont des romans de politique-fiction où - excusez du peu - Swift finit par demander quelle est la différence entre un animal et un humain !

Avec Micromegas, Voltaire fait aussi partie des fondateurs. Il utilise le voyage interplanétaire pour réfléchir sur notre monde et le critiquer. La science n'est pas partie prenante, mais Voltaire fait bien une démarche d'anticipation quand il imagine l'univers peuplé d'autres espèces intelligentes, capables de se déplacer entre les planètes - et de nous apporter la critique et la raison.

Car le véritable rôle de la S.F. est de nous faire réfléchir sur notre présent et son évolution. Ce n'est pas qu'un divertissement : pour être de qualité, la S.F. doit être une littérature d'idée. Malheureusement, l'écrasante majorité des romans de ce genre est constituée de romans de gare… interstellaire.

Avec un autre problème : ils sont souvent mal traduits - je parle des romans anglo-saxons. Peut-être la raison pour laquelle je suis passé à côté des Heinlein, Clarke, Van Vogt qui ont pourtant quelques qualités. Je n'ai pas encore eu le courage ni surtout le temps de les relire en V.O.

Évidemment, je n'ai pas tout lu. Mais ce que je remarque avant tout, c'est la platitude psychologique des personnages et la médiocrité du style. Ce ne sont pas des œuvres littéraires - compare avec Yourcenar ou Perec. La S.F. n'est pas jugée sur son style, et c'est un vrai problème.

Voici quelques écrivains de S.F. qui sont nettement au dessus du lot, du moins important au meilleur :

J'exclus d'emblée HP Lovecraft, qui n'est pas un auteur de S.F. même si son œuvre est à lire absolument. Il n'y a aucune science dans Lovecraft.

Asimov est un auteur agréable et varié. Il reconnaît lui-même utiliser le décor de la S.F. pour écrire des polars sans prétention. Mais il ne fait pas que cela. On lui doit les amusants livres sur la robotique, la trilogie Fondation/Empire, et d'autres.

Philippe K. Dick est extraordinairement créatif. Il a l'art d'amarrer une Amérique banale à un monde futuriste. Mais il est parfois pénible à lire, style nouille, sans charme - et ce n'est pas un problème de traduction. Quel dommage, car il est génial.

Huxley n'est pas un écrivain exceptionnel, mais l'intelligence de sa vision dans Le meilleur des mondes en fait un auteur essentiel de la politique fiction - pour moi le plus important de tous aujourd'hui, car il pose la vraie question : voulons-nous d'une société sans risque et sans aventure ? Je décortique ici son livre dans ce blog en évoquant aussi deux autres romans sur le même thème : Fahrenheit 451 (Bradbury) et 1984 (Orwell).

Et puis au sommet de tous, deux auteurs, Robert Sheckley et Stanislas Lem. Tous deux sont des maîtres de la S.F. mais aussi des maîtres de l'humour. Certains livres de Sheckley sont dans la plus pure tradition voltairienne. Lem, scientifique de formation, est aussi un véritable écrivain. Chez ces deux auteurs, il y a une humanité, une densité, une épaisseur qu'on ne retrouve chez aucun autre. Pourquoi sont-ils si peu connus?

Alors oui, j'ai un problème avec la science-fiction, car seule une demi-douzaine d'auteurs trouve grâce à mes yeux. Même si je les mets au même niveau que les meilleurs livres de littérature générale : il n'y a aucune raison de dire que la science-fiction est un genre mineur. Mais un livre de S.F. devrait être jugé avec autant de sévérité qu'un roman de littérature générale. Je te propose une grille de lecture, avec quatre critères, dont deux sont spécifiques à la S.F. :

- la qualité de l'intégration de l'extraordinaire dans le quotidien
- la capacité à évoquer les problèmes universels que pose l'évolution de la science et de l'humanité
- l'épaisseur psychologique des personnages, la richesse et subtilité de leurs interactions
- le style, encore le style, toujours le style !
 
Et alors, par ici le Nobel de littérature !

Vaisseau spatial alien sortant de la stratosphère après une mission de renseignement