lundi 23 janvier 2017

Le revenu universel selon Expat.com



"Expat.com ? Oui, j'interviens aussi personnellement. Mais toujours dans la dignité..."


Sur le forum francophone des expats (tout simplement expat.com), le fondateur a eu l'amusante idée de créer un sujet intitulé "le fil où on parle de tout et de rien" afin d'éviter trop de débordements sur les fils plus techniques.

Les orateurs - parfois drôles (mais pas toujours), parfois doués - s'en donnent à cœur joie. On en est aujourd'hui à la page 57…

Il y a un thème qui revient régulièrement : le revenu universel.

Je classerais les arguments des pro et des anti dans trois rubriques : arguments techniques, arguments moraux, arguments personnels (=arguments dits "égoïstes").


Les arguments techniques :

-  Pour les pro, le revenu universel apporterait une simplification de toutes les aides existant déjà ;
- A quoi les anti répondent qu'on pourrait peut-être commencer par simplifier sans passer par le revenu universel ;
- Les anti ajoutent que la société actuelle ne peut pas prendre le risque d'une démobilisation des énergies dans la période de crise actuelle, ils prônent l'esprit d'entreprise ;
- Les anti disent aussi qu'il sera très difficile de contrôler qu'il n'y a pas d'abus dans la dispensation de cette ressource ;
- Les pro répondent que l'évolution de la société est telle que tout le monde ne peut pas contribuer par son travail (robotisation et arrivée de l'intelligence artificielle...) Alors que faire de ceux qui restent sur le carreau, soit pas assez qualifiés, soit moins adaptables, soit peu compliants au travail (ça veut dire quoi, ça, compliant au travail, ehehe...) ? Le revenu universel est la solution technique.

"L'écrivain, c'est celui qui écrit sur les murs avec une bombe"

Il se trouve que j'ai regardé ce matin une intervention au sénat d'un collègue, Laurent Alexandre, transhumaniste, cofondateur de Doctissimo, qui considère que le revenu universel utilisé pour répondre à la robotisation du monde du travail serait une catastrophe :

"…le revenu universel de base est absolument suicidaire, les gens qui le promeuvent sont les idiots utiles de l'intelligence artificielle : si tous les gens qui ne sont pas complémentaires de l'intelligence artificielle sont mis de côté et qu'on leur donne des jeux et du cirque, dans cinquante ans on a Métropolis et dans un siècle on a Matrix".

"complémentaires de l'intelligence artificielle" sous-entend : intelligence qui va remplacer un grand nombre de travailleurs et qui suppose en retour de leur part une adaptation complémentaire pour conserver un emploi. L'argument me semble faible car trop flou : on la fait comment, cette adaptation complémentaire ? Est-elle même possible ? Genre de phrase ornementale, haute en couleur : juste pour faire joli et assez creux. A mon avis, les sénateurs n'ont pas été dupes.

Je reprends la suite des arguments techniques :

- pour les pro, le revenu universel apparait en plus comme une garantie de paix sociale ;
- ce à quoi les anti rétorquent qu'il y a d'autres solutions que la dispensation d'une manne pour apaiser les tensions sociales : réparer l'ascenseur social, améliorer l'état économique pour que tout le monde en profite, voire lutter contre la concentration des fortunes à laquelle on assiste actuellement (mais par quels moyens ?)
- et les anti d'ajouter que le revenu universel risque de figer encore plus le système social dans son clivage assistés/payeurs.


Les arguments moraux :

Ils sont sans doute très importants dans la discussion, même s'ils ont tendance à se dissimuler derrière des arguments techniques : on sait bien qu'en général, le cerveau humain réagit d'abord moralement, et qu'il se trouve ensuite des justifications.

- pour les pro, le RU, c'est une question d'humanité et de solidarité - c'est donc une mesure morale ;
- pour les anti, c'est une mesure immorale parce qu'il faut apporter quelque chose à la société en travaillant : celui qui ne travaille pas ne "mérite" pas d'avoir une part ;
- surtout, le revenu universel est perçu comme démobilisateur vis à vis du travail considéré en soi comme une valeur (le fameux "droit fondamental à la paresse" n'a pas droit de cité chez les anti).



Les arguments dits "égoïstes" :

- il y a des anti qui pensent que le RU entraînera plus d'impôts que nous avons déjà. Ce n'est même pas impossible (cf. les articles sur Piketti sur ce blog) ;
- ceux qui prônent le RU parce qu'ils pourraient d'une manière ou d'une autre en bénéficier ne se déclarent pas… ce qui ne veut pas dire qu'ils n'existent pas.


L'avenir de cette discussion

On en est là… Étant donné la dimension morale de la discussion (les discussions morales, c'est toujours indémerdable), l'impossibilité technique de deviner comment ça pourrait être mis en œuvre et l'absence de modèle sur lequel discuter, je serais étonné que ça progresse beaucoup. Mais on ne sait jamais.

Ça me rappelle quand j'étais gamin, pendant l'heure de caté, la discussion sur les ouvriers de la onzième heure (évangile selon Mathieu). Des mecs se pointent pour bosser à la vigne bien après les autres. Vient l'heure de la paye. Ils reçoivent un denier. Ceux qui sont arrivés plus tôt sont contents, ils pensent qu'ils vont recevoir plus. Mais que dalle ! Pareil, un denier. Forcément, ils rouscaillent. Alors le boss dit que c'est comme ça, point à la ligne.

Ajoute le point de vue de Ruskin sur cette parabole, qui envisageait qu'on salariat les gens non en fonction de leur travail, mais de leurs besoins…

Alors oui, comme disait ma grand-mère, Jésus, c'était le premier agitateur communiste !

Et moi, ce que j'en pense ? Il faut commencer par vérifier s'il est possible de faire cette grande simplification administrative relative aux divers aides sociales qui existent déjà. C'est déjà du boulot (et malheureusement, les administratifs sont rarement armés question formation mathématique et modélisation ; et ils sont souvent trop imbus d'eux-même pour demander de l'aide à des professionnels). Si on y réussit, on aura déjà les idées plus claires, une idée sur la faisabilité et un outil correct. Alors on pourra vraiment y réfléchir.

En attendant, je lis expat.com !


...en sucant des glaces à la chlorophylle !