mardi 3 janvier 2017

Mon problème avec la science-fiction


Guerrier alien fondu dans le décor. On remarque la plaque militaire, accrochée au cou.

- Tu aimes la S.F. ? Moi oui…mais quand on me présente un livre dit de S.F., je sors tout de suite mon gun anti-matière.

- Ah ! Carrément...?

- D'abord, on a accolé à la S.F. une invraisemblable quantité de genres qui n'ont rien à voir : l'heroic fantasy, le fantastique, le space opera par exemple. Or, la définition de la S.F. inclut bien l'idée de science, de technologies, non ?

- Oui, mais pas seulement. Il y a le temps, aussi... 

- Ça va de soi  ! La science et la technologie du futur...

- Pas que... Il y a des exceptions : les mondes parallèles, l'uchronie... Je te donne un exemple si tu ne connais pas ce terme : dans son excellent roman "Rêve de Fer", Norman Spinrad décrit la domination du monde réussie par Hitler, c'est donc du passé, mais comme si les choses s'étaient déroulées autrement. 

- D'après ce que tu dis, il s'agit plus de politique-fiction que de S.F. à proprement parler. La science ne semble pas partie prenante dans l'uchronie.

- C'est là que j'assouplirais ta définition. La S.F. se définirait par la création littéraire d'un monde alterne, mais régi par la logique, ce qui l'oppose à la fantasy, au space opera, au fantastique...

- La création d'un monde alterne, mais logique : c'est justement la grosse difficulté que rencontre l'écrivain de S.F. Il doit créer un monde assez proche de toi pour que tu puisses te projeter sur le héros : difficile de s'imaginer en ver mutant géant, aussi intelligent soit-il. Tu te vois en ver, toi, en train de te tordre de tristesse ?

En même temps, ce monde doit être différent du fait du contexte scientifique plus évolué. Mais pas question d'engloutir la fiction dans la science. Donc pas simple d'intégrer l'explication du développement technologique dans le récit sans casser le rythme. Surtout qu'on doit le faire au début du livre, au moment où on essaye d'accrocher le lecteur.

C'est là où on reconnaît les maitres de la S.F. Ils choisissent ce qui est indispensable à la dimension technique du livre et délaissent toute une somme d'explications secondaires qui alourdiraient le récit. Ils sont attentif à en donner assez, mais sans ensevelir le lecteur. Information et suggestion doivent être équilibrées au millimètre !

C'est toujours intéressant d'observer comment ils s'y prennent - chacun a sa méthode. Tu regarderas, la prochaine fois... Le monde doit donc être vraisemblable, mais aussi merveilleux. Il doit s'amarrer dans notre quotidien le plus banal, et rencontrer - tout aussi banalement - le très étonnant. C'est de cette fusion réussie que sortent les meilleures histoires, celles auxquelles on croit le plus, celles qui te donnent un sentiment d'immersion.

La plus belle réussite dans cet exercice de voltige, tu la trouves chez Marcel Aymé - avec entre autres le passe-muraille, la jument verte ou les contes du chat perché. Mais il n'y a pas de science dans les romans de Marcel Aymé, ce n'est pas un écrivain de S.F. : c'est un écrivain fantastique... et un fantastique écrivain.

Double module d'atterrissage pour fusées à rayon d'action
a/ galactiques (à gauche)
b/ intergalactiques (à droite)


Beaucoup d'auteurs construisent des romans sur un thème de S.F.  mais il n'y a aucune réflexion sur la science et l'humain dans ces récits. Ce sont souvent des histoires d'adolescents qui parviennent à l'âge adulte à travers des épreuves initiatiques. Dune et Starwar sont emblématiques de ce genre. L'évolution de la science n'est qu'un fond d'écran, un décor plus ou moins bien barbouillé. Les histoires sont presque toujours d'une banalité navrante. Il est néanmoins difficile d'exclure ces œuvres de la S.F., qu'elles contribuent à déconsidérer. A part quelques exceptions, comme l'anneau-monde, de Larry Niven, pur livre d'aventure, mais passionnant.

On dit souvent de Jules Verne que c'était un génie. Sans doute parce qu'il a prédit quelques évolutions techniques, comme le voyage sur la lune. Mais regarde bien : dans ses romans, Jules Verne présente une invention, très rarement plusieurs, exceptionnellement un monde tout entier (Paris au XXI° siècle). Surtout, il n'y a pas de réflexion sur ces évolutions et leurs conséquences. Les romans de Jules Verne sont charmants, et c'est le narrateur que j'aime en lui. D'ailleurs, Les tribulations d'un chinois en Chine, Cinq semaines en ballon ou Le tour du monde en 80 jours n'anticipent en rien sur le futur des technologies - qui sont même carrément absentes des tribulations.

En revanche, H.G. Wells est un véritable auteur de S.F. A travers La guerre des mondes, ou Les premiers hommes sur la lune, il pose des questions sur nos relations avec des aliens. Avec L'île du Dr. Moreau, les perspectives du génie génétique. Et avec La machine à remonter le temps, l'évolution des sociétés capitalistes. Etc.

Vernes et Wells ont écrit tous les deux à la fin du XIX° siècle. Encore deux siècles plus tôt, à une époque où notre terre n'était que partiellement découverte, la S.F. ne se déroulait pas encore dans l'espace, mais dans des régions inconnues du globe, où on pouvait imaginer trouver des êtres intelligents mais différents de l'espèce humaine. Les voyages de Gulliver font donc de Jonathan Swift un précurseur de la S.F. Les voyages sont des romans de politique-fiction où - excusez du peu - Swift finit par demander quelle est la différence entre un animal et un humain !

Avec Micromegas, Voltaire fait aussi partie des fondateurs. Il utilise le voyage interplanétaire pour réfléchir sur notre monde et le critiquer. La science n'est pas partie prenante, mais Voltaire fait bien une démarche d'anticipation quand il imagine l'univers peuplé d'autres espèces intelligentes, capables de se déplacer entre les planètes - et de nous apporter la critique et la raison.

Car le véritable rôle de la S.F. est de nous faire réfléchir sur notre présent et son évolution. Ce n'est pas qu'un divertissement : pour être de qualité, la S.F. doit être une littérature d'idée. Malheureusement, l'écrasante majorité des romans de ce genre est constituée de romans de gare… interstellaire.

Avec un autre problème : ils sont souvent mal traduits - je parle des romans anglo-saxons. Peut-être la raison pour laquelle je suis passé à côté des Heinlein, Clarke, Van Vogt qui ont pourtant quelques qualités. Je n'ai pas encore eu le courage ni surtout le temps de les relire en V.O.

Évidemment, je n'ai pas tout lu. Mais ce que je remarque avant tout, c'est la platitude psychologique des personnages et la médiocrité du style. Ce ne sont pas des œuvres littéraires - compare avec Yourcenar ou Perec. La S.F. n'est pas jugée sur son style, et c'est un vrai problème.

Voici quelques écrivains de S.F. qui sont nettement au dessus du lot, du moins important au meilleur :

J'exclus d'emblée HP Lovecraft, qui n'est pas un auteur de S.F. même si son œuvre est à lire absolument. Il n'y a aucune science dans Lovecraft.

Asimov est un auteur agréable et varié. Il reconnaît lui-même utiliser le décor de la S.F. pour écrire des polars sans prétention. Mais il ne fait pas que cela. On lui doit les amusants livres sur la robotique, la trilogie Fondation/Empire, et d'autres.

Philippe K. Dick est extraordinairement créatif. Il a l'art d'amarrer une Amérique banale à un monde futuriste. Mais il est parfois pénible à lire, style nouille, sans charme - et ce n'est pas un problème de traduction. Quel dommage, car il est génial.

Huxley n'est pas un écrivain exceptionnel, mais l'intelligence de sa vision dans Le meilleur des mondes en fait un auteur essentiel de la politique fiction - pour moi le plus important de tous aujourd'hui, car il pose la vraie question : voulons-nous d'une société sans risque et sans aventure ? Je décortique ici son livre dans ce blog en évoquant aussi deux autres romans sur le même thème : Fahrenheit 451 (Bradbury) et 1984 (Orwell).

Et puis au sommet de tous, deux auteurs, Robert Sheckley et Stanislas Lem. Tous deux sont des maîtres de la S.F. mais aussi des maîtres de l'humour. Certains livres de Sheckley sont dans la plus pure tradition voltairienne. Lem, scientifique de formation, est aussi un véritable écrivain. Chez ces deux auteurs, il y a une humanité, une densité, une épaisseur qu'on ne retrouve chez aucun autre. Pourquoi sont-ils si peu connus?

Alors oui, j'ai un problème avec la science-fiction, car seule une demi-douzaine d'auteurs trouve grâce à mes yeux. Même si je les mets au même niveau que les meilleurs livres de littérature générale : il n'y a aucune raison de dire que la science-fiction est un genre mineur. Mais un livre de S.F. devrait être jugé avec autant de sévérité qu'un roman de littérature générale. Je te propose une grille de lecture, avec quatre critères, dont deux sont spécifiques à la S.F. :

- la qualité de l'intégration de l'extraordinaire dans le quotidien
- la capacité à évoquer les problèmes universels que pose l'évolution de la science et de l'humanité
- l'épaisseur psychologique des personnages, la richesse et subtilité de leurs interactions
- le style, encore le style, toujours le style !
 
Et alors, par ici le Nobel de littérature !

Vaisseau spatial alien sortant de la stratosphère après une mission de renseignement