dimanche 12 février 2017

L'art du guet-apens : petit traité de chasse sous-marine


Indonésie : des hommes, des poissons, la mer (et l'islam)

Il faut quand même un certain toupet pour rédiger un traité de chasse sous-marine quand on est soi-même débutant - ou à peine plus. Mais bon : ces notes initialement rédigées pour un fils novice peuvent être utiles à d'autres, alors autant les publier. Elle peuvent aussi être discutées, je ne prétends pas détenir la vérité.

NB : ces observations sont tirées de ma petite expérience sous les tropiques. Je ne pense pas que les mêmes règles s'appliquent en eaux froides.


Guets-apens
La chasse sous-marine c'est l'art de l'embuscade. Il ne suffit pas de rester longtemps au fond, il faut y être positionné, c'est à dire masqué en partie par un corail ou un rocher ; ce qui implique qu'on recherche ce rocher par au dessus avant de plonger et qu'on évalue soigneusement la topographie - malgré la difficulté de passer du 2D (en surface) au 3D (in situ) et l'eau qui filtre assez vite la lumière.

Même la chasse au trou implique une préparation avant chaque descente, de manière à ne pas boucher impoliment la vue du poisson qui se prélasse sur sa terrasse : il vaut mieux arriver par le côté.

Cette étude topographique doit in fine permettre au chasseur de se cacher - ou du moins, de ne pas apparaître trop massif. Elle doit aussi tenir compte des mouvements présumés des poissons :
a/ un poisson viendra rarement directement vers toi - il n'est pas complètement fou ; à moins que ce ne soit un requin… marteau !
b/ de côté, il aura tendance à tirer un peu au large, hors de portée de flèche sauf s'il te voit au dernier moment (mais c'est réciproque, tu ne le verras qu'au dernier moment) ;
c/ être derrière lui ne sert à rien : il s'éloigne, pas le temps de viser et la cible est petite ;
d/ par au dessus et en dessous, c'est une cible bien plus difficile ;
e/ de trois quart arrière, il s'éloigne et ne te verra pas ; or, il faut quand même qu'il te voie un peu.
f/ l'idéal est de n'être pas très loin de sa route, plutôt devant, relativement caché ; apercevant quelque chose d'intéressant, il va arriver de 3/4 avant, dévier puis se remettre sur sa route, presque de profil, et pas encore au maximum de sa vitesse - le bon moment qu'on anticipe et qui autorise une brève préparation du tir.

La préparation topographique doit donc permettre non seulement de trouver une bonne planque, mais une planque en rapport avec les éventuels mouvements des poissons. C'est un point CAPITAL.


Deux catégories de poissons, routeurs et nomades, souvent dans des endroits différents
Topographie encore : les vallées encaissées de rochers et coraux canalisent le mouvement du poisson, ce qui permet de mieux le prévoir.

Mais cette règle souffre des exceptions ; en effet, j'observe deux grands comportements chez le poisson : brouteur et nomade ; le brouteur se trouve dans des vallées ; le nomade est un peu plus haut (voire en pleine eau), et peut voyager en grande compagnie.

Une zone très intéressante est la frontière entre le sable et les rochers et coraux : c'est un chemin naturel que suivent beaucoup de nomades ; en fait un sentier étroit qui joue le même rôle qu'une vallée : il canalise la migration du poisson ; mais la règle de l'affût reste de mise : il faut se cacher derrière un massif de corail isolé qui se trouve à quelques mètres de la zone rocheuse continue ; les nomades se rapprocheront de ce bloc qui constitue pour eux un abri - comme un oued ou un caravansérail.

Conclusion : alors que les poissons vont avoir tendance à être un peu plus éparpillés sur un fond exclusivement rocheux, un massif qui monte du fond de l'eau au milieu du sable va plutôt concentrer les poissons et les attirer (mais il faut y être à la bonne marée - voir plus loin).


Curieux et valseuses : la psychologie du poisson
Les espèces de poissons sont inégalement curieuses ; certains viennent te voir ; d'autres préfèrent qu'il y ait un groupe (se mélangeant le cas échéant avec d'autres espèces, ce qui les rendra moins timides) ; beaucoup - surtout des brouteurs - feront un trajet hésitant : ils s'approchent, s'éloignent, s'approchent un peu plus près, s'éloignent encore :

Valse mélancolique et langoureux vertige...

Tout cela a une fin, un moment, ils ne reviendront pas ; il faut donc deviner quelle sera leur orbe la plus proche - qui sera parfois à portée, souvent limite, parfois hors portée ; cette orbe varie selon l'espèce du poisson, son tempérament personnel, le mouvement général des poissons qui l'accompagnent, la configuration des lieux et la qualité de ta planque ; d'autres poissons restent toujours à distance - il faut les surprendre et agir vite - d'où l'importance de cette planque, mais aussi du canard - j'y reviendrai.

Pour résumer, la trajectoire des poissons est variable en fonction de l'espèce : les connaissances du chasseur acquises par l'expérience jouent. Je verrais trois grands groupes : ceux qui font des cercles concentriques plus ou moins grands autour de toi - souvent des bancs importants ; ceux qui filent tout droit mais vont infléchir leur trajectoire en te voyant pour s'approcher - ou s'éloigner s'ils sont trop près ; ceux qui font la valse hésitation en avançant, repartant, avançant.

Dans tous les cas, l'expérience que le chasseur a de son fusil est essentielle. Tirer au-delà de la portée efficace est tentant, mais ne sert à rien : il faut accepter de perdre - de voir s'éloigner pour de bon le plus beau poisson de la matinée, voire de ta vie - sinon, il n'y aurait pas de jeu.


Décoration, offrande ou garde-manger ?

Le canard
La qualité du canard est fondamentale. L'impulsion initiale, d'après ce que j'ai lu, implique qu'on se casse à angle droit - et je pense que c'est la bonne technique ; je connais par cœur la mauvaise, qui consiste à merdoyer progressivement sans jamais faire sortir les jambes hors de l'eau. S'entraîner à faire des canards, hors situation de chasse, est loin d'être idiot. Si ton tableau de chasse dépend à cinquante pour cent des quinze dernières secondes de chaque apnée et si tu bouffes ces quinze dernières secondes par un patouillage au moment de descendre, quel sera le résultat ?

Il faut descendre droit comme un i et strictement à la verticale - pas si simple car on a la tête en bas, ce qui n'est pas naturel. Mais la position verticale est celle qui offre le moins du surface, donc de résistance, et demande le moins d'efforts. C'est aussi elle qui donne le plus d'élan pour la descente par l'accélération de la pesanteur. Si on donne un coup de palme ou deux (on peut aussi ne pas en donner si le canard est parfait et les poumons peu gonflés), ces coups de palme auront une efficacité maximale.

Qu'on ne me dise pas qu'on redresse la tête pour préparer son atterrissage : il fallait y penser avant, lors de l'étude topographique en surface… en espérant qu'il y ait quand même eu assez de visibilité pour se faire une idée du fond. La descente doit se faire à l'aveugle (on peut même fermer les yeux pour se relaxer), et on attend le dernier moment pour redresser. S'il en était nécessaire, le fusil (qui est lui aussi vertical depuis le début, pointe en bas - mais pas forcément à bout de bras, pour rester plus discret) va toucher le fond et prévenir de l'arrivée ! Tu peux aussi essayer la main, façon Superman... mais vas-y sans crainte, on n'a jamais vu aux urgences de chasseur qui s'est fait mal en tombant sur la tête.

Il faut si possible vider l'air du tuba sous la surface, dès que possible, et non en profondeur ; je me repère en surveillant devant moi, côté ventral, la lumière au dessus de l'eau quand je fais mon canard et que je commence à m'enfoncer : si je ne la vois pas, c'est que je n'ai pas assez plié ou que je redresse trop la tête, ce qui est mauvais : il reste de l'air reste dans le tuba et il va continuer à s'échapper petit à petit. Crois-moi, pour les poissons, il y a une grosse différence entre un corps qui tombe silencieusement (et rapidement) et un corps qui tombe en faisant des gros bloub ! Si tu veux un comité d'accueil, ne fait pas de bruit.

Le problème, c'est qu'on ne peut descendre et se voir descendre ; on peut faire beaucoup de bruit, croire qu'on n'en fait pas, ne trouver personne en bas et conclure à tort que le coin est désert ou le poisson particulièrement craintif ; aucun recoupement possible ; c'est là où l'appréciation d'un pair peut aider à juger de la qualité d'une descente.

Pour la chasse, on préconise les tubas sans valve d'échappement - les plus simples. Il faut que j'étudie ça ; le mien a un échappement, mais depuis peu, je limite les bulles - j'avoue que je ne sais pas comment je fais ; il faut donc chercher, tester ; ce qui est certain, c'est que les bulles et le bruit font fuir les poissons ; ils peuvent revenir, mais il faut plus de temps... donc plus de souffle.

Ao Yai, la femme du pêcheur dans sa maison sur pilotis


Trompe d'Eustache qui se bouche

Lors de la descente, on équilibre ses tympans par une manœuvre de Valsalva : on vide un poil ses poumons, sans violence, en se pinçant le nez, bouche fermée. J'ai toujours trouvé ça drôle "se pincer le nez". Pas trop fort, quand même ! Mieux vaut d'ailleurs se boucher les narines, c'est plus facile avec le masque. Important : il faut faire la manœuvre avant d'avoir mal aux oreilles. Et ne jamais forcer en espérant que ça se passe d'un coup comme une bouchon dans les chiottes.

La question n'est pas d'avoir mal ou bien d'être un gros dur et de supporter la douleur. Il s'agit de préserver l'avenir. En effet, le tympan est une chochotte, et si on l'a brutalisé, il va s'enflammer et pleurer un genre de miel nauséabond pendant des jours et des jours. Résultat, on n'entend plus du côté malade, on ne peut plus plonger, on doit attendre minimum quinze jours que tout rentre dans l'ordre - attendre le tarissement de l'écoulement, attendre de ne plus ressentir la moindre douleur, y compris à la palpation sous les oreilles. Il y a des otites séreuses barotraumatiques qui passent à la chronicité. Donc gaffe.

Conclusion : dès qu'on voit que ça veut pas passer, on remonte. Là, il ne faut jamais renifler (ni de manière générale : on risque de se coincer une crotte de nez dans un tuyau). Il faut souffler par le nez, en bouchant la narine alterne. Si un bon paquet de morve sort, c'est bon signe : c'est lui qui bouchait. Bien vider en soufflant, ne pas nettoyer à l'eau de mer, l'effet vasoconstricteur dû à l'eau froide serait temporaire. Si ça ne passe toujours pas, au bout de trois lavage, rentrer - la queue basse, certes, mais pas l'oreille cassée !



Se plomber un peu
La question du poids est un poil moins importante que je ne l'imaginais ; bien sûr, il faut être bien plombé... mais surtout, pas trop plombé, car on fatigue en surface et en remontant, ce qui fait perdre tout avantage à la descente facile ; en réalité, une bonne descente est dynamique, à travers le canard qui doit t'amener assez bas pour ne presque pas avoir besoin de palmer.

Un autre inconvénient d'une ceinture lourde est qu'elle te fait cambrer quand tu nages : ton profil hydrodynamique est moins bon, tu fatigues plus. Je n'ai pas l'expérience du baudrier, mais il semble qu'il répartisse un peu mieux les poids - reste à savoir si cette répartition haute, thoracique, ne déséquilibre pas.

On peut ajuster finement sa flottabilité par la respiration ; en piscine, j'ai réussi à faire plus de 40 mètres en apnée sans plomb, en m'habituant à partir poumons vides pour ne pas remonter en surface et bien coller au fond ; il n'est pas certain que des poumons gonflés augmentent sensiblement la durée de l'apnée : il est fort possible qu'on dilate alors la tuyauterie respiratoire (appelé espace mort en médecine) mais pas la surface de l'interface air-capillaires dans les vésicules pulmonaires ; en revanche, il est évident que des poumons trop gonflés demandent
- soit plus de plomb pour descendre donc plus d'efforts en surface, plus de fatigue,
- soit plus d'efforts pour descendre.

La dernière respiration avant le canard sera une expiration normale, ou peut-être poumons légèrement dégonflés - c'est une habitude à prendre ; mais cela n'empêche pas d'hyper-ventiler juste avant, mais avec modération car il y a le risque de désamorcer l'avertisseur de situation d'anoxie - celui qui te dit qu'il est grand temps de remonter.


L'art du zen (sans motocyclette)
Bien entendu, au fond (et dans la descente), non seulement il ne faut pas de mouvements inutiles, mais il est important de détendre ses muscles au maximum : j'ose dire qu'il faut une inactivité active, réfléchie ! La position sur le rocher doit être totalement relâchée, même le bras qui tient mollement le fusil quand on est en attente ; la psychologie au moment du canard est importante : la crainte, par exemple, fait battre le cœur et consomme de l'oxygène. Mieux vaut s'acheter un bon couteau si on a la phobie de se faire accrocher par un vieux filet… et de manière générale, plonger à des profondeurs où on se sent bien, où on n'a pas peur de manquer d'air à la remontée. De manière générale, plus on va profond, plus le poisson est gros, mais cette règle souffre de nombreuses exceptions. Et à quoi bon aller profond, si on n'a pas le temps d'y faire son marché ?


La marée, l'heure du jour, la visibilité, l'arbalète : des éléments importants
L'horaire matinal est un classique : c'est là que les poissons seraient actifs, de sortie pour se nourrir ; sans doute vrai, mais la marée est plus importante à mon sens.

De fait, la marée semble jouer un rôle majeur. Idéalement, il faut qu'elle soit montante dans son dernier tiers, ou haute, ou juste descendante ; l'idée qu'on plongera plus facilement dans moins de fond, à marée basse, est juste... mais on ne trouvera pas de poisson, il est reparti au large (alors qu'il va vers la terre avec la montante).

Je me pose des questions sur la visibilité ; si je vois, je suis aussi vu ; les fonds trop clairs m'ont souvent semblé désertiques ; un peu de brume et de sombre ne me semble pas forcément mauvais ; mais pas la Bretagne, quand même…

En tout cas, à la chasse au trou, il faut insister, ne pas se contenter de passer devant, il faut bien regarder voire entrer la tête, car le trou est sombre et l’œil doit s'adapter.

La force de l'arbalète est un critère essentiel, qui détermine sa portée et sa précision ; il faut toujours bander son sandow à la seconde encoche de la flèche, sauf quand on tire au trou, que le poisson est acculé, très près et qu'on risque de heurter un rocher ; le double sandow est bien, mais on dit qu'il diminue la précision du tir : j'ai essayé, mais malgré ma petite expérience, je ne peux pas trancher.

Il ne faut pas hésiter à se mettre autour du cou une vieille tong sur un fil, tong dont la semelle doit être en caoutchouc très tendre, pour ne pas riper : maintenue sous la combine ou le lycra, elle amortira la pression du talon du fusil contre l'abdomen quand on le recharge - si la combinaison n'est pas équipée d'un coussinet ad hoc.

Dernier conseil relatif au matériel : il faut faire un bref check-up des câbles et nœuds avant chaque sortie, tirer sur les lignes, être particulièrement attentif à celle de la flèche ; un poisson qui part avec, fil cassé, il a l'air con, mais toi aussi ; pareil pour l'accroche poisson - s'il se défait, c'est dommage... Une flèche à remplacer coûte beaucoup plus qu'un petit bout de ligne. Et une sortie avortée, c'est triste. Il faut donc se forcer à le faire à chaque sortie, ça prend trois minutes.

Une suggestion pour les longues soirées d'hiver : acheter un atlas des poissons du coin, prendre des photos de ceux qu'on a pris (avant que le poisson ne soit cuit si possible) et entourer les références de ceux qu'on a reconnus - pas forcément facile, il y en a tant qui se ressemblent. Entre Inde et Australie, c'est l'atlas de Gerry Allen qui a cours.

Dans James Bond contre le Dr. No, Ursula Andress n'a pas oublié son couteau : une sacrée sirène. On se souvient de la scène d'anthologie où deux bandes de plongeurs sous-marins s'affrontent au fond de la mer...

James Bond contre Dr. Noise
La qualité la plus importante pour le chasseur, d'après ce que j'ai lu, c'est la discrétion. C'est vague et ça fait un peu agent secret - donc assez ridicule. Je crois pourtant que je suis en train de comprendre le concept et de l'éprouver.

Mais j'accorde aussi énormément d'importance au repérage topographique et au positionnement au fond par rapport au flux des poissons.

Discrétion et positionnement, c'est 90% de chances de se retrouver face-à-face avec le poisson à portée de flèche : good vibe...