lundi 13 février 2017

Traité de Physique à l'usage des Profanes, par Bernard Diu : mais où sont ces profanes ?


"Attendez, c'est pas un livre de Mickey, c'est un livre d'intello, quand même.  La preuve : t'as vu mes lunettes ?"

Le livre joyeux d'un homme amer
Voilà un livre étonnant : on n'est pas habitué à lire de la poésie toutes les trois pages dans un ouvrage de physique. Apparemment, Diu est lui-même un homme étrange. Sensible, d'une haute intelligence, il laisse parfois échapper une parole amère - tandis qu'au fil des pages, il s'émerveille de comprendre la Nature : comment expliquer qu'elle suive un discours mathématique, qu'elle se laisse illustrer par des formules trouvées par l'homme, c'est incompréhensible - et c'est admirable... Je n'aurais pas remarqué ces notes tristes si je n'avais su que Diu avait fait une tentative de suicide grave : il s'est jeté du haut d'une tour de Jussieu. Il a survécu contre toute attente.

Depuis, Diu est connu pour son militantisme en faveur d'un droit au suicide - une interruption volontaire de vie (IVV) qu'il évoque dans un livre autobiographique que je n'ai pas lu, mais qui me tente. Cet homme m'intrigue et j'aurais voulu le connaître.

Le livre de (presque) toutes les physiques
A la différence des autres livres du domaine, le Traité de Physique à l'usage des Profanes ne se cantonne pas à la théorie quantique ou aux relativités : il englobe aussi la mécanique et l'électromagnétisme. Mais rien sur la thermodynamique - d'ailleurs souvent dédaignée par les physiciens, considérée comme moins intéressante. Étrange, car Diu a écrit un livre (très technique) sur le sujet.

La part des maths
La démarche de Diu est originale. Il ne part pas des résultats de la réflexion scientifique sur la matière, et de la conception qu'elle nous en propose. La description de cette matière ne nous est certainement pas servie sur un plateau, car Diu tente de nous faire parvenir à cette conception "de l'intérieur", par la voie mathématique. Non que le livre soit rempli de démonstrations. Mais on y trouve bien plus d'équations que dans les autres livres de vulgarisation. On dit que l'apparition d'une équation dans ce type de livre divise les ventes par deux : autant dire que son lectorat a dû être divisé par deux cents - et c'est très dommage.

Je mentirai en prétendant que le livre se lit comme un roman de gare. Il exige quelques souvenirs de math (assez peu en fait) et surtout, un minimum d'esprit scientifique : littéraires purs s'abstenir. Dans l'ensemble on arrive assez bien à suivre l'auteur - et grâce à la brouette mathématique, on est solidement porté et conduit par la logique, c'est plutôt confortable. Pas comme ces autres livres de vulgarisation - qui peuvent être très agréables et instructifs, mais qui nous laissent un peu en l'air, sans appui - comme en suspens.

Certes, il y a deux chapitres imbitables. L'un traite du formalisme mathématique qui régit la théorie quantique. Mais Diu prévient d'emblée qu'aucun profane ne le comprend jamais… L'autre se trouve aussi dans la partie réservée à la mécanique quantique - des calculs dont il dit qu'on peut parfaitement se dispenser de les lire et passer au chapitre suivant.

La magie des champs
L'électromagnétisme est quasi exclusivement présenté à travers les quatre équations de Maxwell - sa portée pratique n'est pas assez explicitée à mon avis. Ce qui rend cette partie du livre presque moins accessible et évocatrice que les relativités. De manière personnelle, je considère d'ailleurs qu'on ne s'interroge pas assez sur la notion de champ. Un champ, c'est pourtant intrigant, ça pose des tas de questions… c'est quoi, au fond, c'est un effet à distance ? Magique ?... Outre que c'est la voie royale vers la relativité et le concept de champ gravitationnel.

Où sont les profanes qui vont lire ce livre ?
L'histoire des idées, les anecdotes - on en trouvera peu dans ce livre. A part les poèmes, c'est vraiment un livre de physique. Ce qui pose la question de son public : pas les littéraires, sans aucun doute ; pas les physiciens ni les mathématiciens qui connaissent déjà la chanson ; sans doute les autres scientifiques qui pourraient vouloir se rafraîchir un peu la mémoire - à supposer qu'ils n'exigent pas de démonstrations détaillées.

C'est un peu un paradoxe, un très bon livre dont le lectorat est par nature limité !

Cette charmante petite porte (du côté de Trat) ne mène nulle part. Pas de village, pas route, pas de propriété. Il y a quelques jours, quelqu'un que j'estime énormément m'a demandé : "à quoi ça sert de savoir...?" Peu importe ce à quoi il faisait précisément allusion. C'est juste la question qui m'intéresse. Et la réponse ? Cette porte.