vendredi 10 mars 2017

Paris, Texas : une fonction de type y = x/3 - 10



Paris, Texas, c'est une série croissante de smileys

 



L'humeur du personnage principal : un visage fermé, puis avec une ébauche de sourire, puis un demi-sourire, puis un sourire (presque) complet… Pas de surprise, pas de rupture, que de la bienveillance. Chiant comme une série arithmétique !

Paris, Texas, c'est aussi une fonction de type :

y = x/3 - 10

x/3 car la pente est faible, ça monte lentement, lentement... Pas une hyperbole pas un second degré pas une fonction qui te scotche à ton siège. Non, une pente douce et positive, sans accidents, sans sinusoïdes, ni montées (d'adrénaline) ni descentes (vertigineuses d'organes). Et le "-10" à cause du décalage avec la barre des "y". Faut attendre que ça démarre… bien après le point zéro du film.

Dieu qu'on pouvait être patient en 1984 ! Deux heures et demie qui n'auraient rien perdu en rognant une heure ! On n'est vraiment plus habitués - c'est sans doute ça mon problème.

Il faut dire que c'était l'époque des intellos. Ils l'ont encensé, ce film… mais faut être juste, pas seulement eux. Arrête-moi tout de suite si je confonds, Wim Wenders, ce n'est pas lui qui avait fait tourner une caméra pendant vingt minutes sur le dos d'un adolescent avec gros plan sur un furoncle ?

Pourtant, je serais de mauvaise foi si je disais que j'ai trouvé ce film nul : je l'ai regardé jusqu'au bout.

Merveilleuse Amérique... Dans mon cas, ç'aurait pu être "Hit and Run"...

D'abord, j'aime bien l'Amérique quand elle est filmée par un européen - ce n'est certainement pas l'Amérique que voient les américains, mais peu importe que ce soit la "vraie" ou pas.

Les personnages sont sympathiques, attendrissants, il y a même une pudeur, une retenue, des trois petits points... Et du charme. Mais qu'on ne me parle pas de réalisme ou de vérité psychologique, bien trop d'invraisemblances et d'édulcorations. A commencer par cette "amnésie" ou cet état de sidération du début, qui n'ont jamais fait les beaux jours d'un interne en neurologie : ils ne sont là que pour attiser la curiosité du spectateur. Allez bon, on va parler de licence poétique et on n'en fera pas un fromage.

On imagine assez bien cette histoire se passant près de Tourcoing - comme un gros titre de Détective qui s'étale devant le bar-tabac-maison de la presse : abandonnée par son père amnésique, elle le retrouve travesti, ouvreuse dans un cinéma !  Mais rêvée en demi-teinte par la bienveillante psychologue du dispensaire d'hygiène mentale du dix-huitième arrondissement. Non, j'exagère ?

Et le désert des Mojaves dans tout ça ? On n'évite ni le road movie, ni les pick-up stylés - à l'état d'épave ou en état de marche. Moi, je m'en fous, quand je tourne un film en France, mon héros a toujours une traction.

Et moi aussi, j'ai eu mon road movie.

En 1984, j'étais à une centaine de kilomètres de Los Angeles. Avec un ami. On se faisait notre propre cinéma sur l'Oregon trail, direction San Diego. Un soir, on s'est retrouvé dans un petit bled un peu loin du Pacifique - hôtel moins cher. Et on est allé boire un verre. Bar glauque, Budweiser pression, billard.

  Le fusil est dans la voiture.

Là, au bar, une jolie blonde avec un chapeau de cow-boy. J'ai tout de suite flashé sur elle. Je ne sais plus comment je l'ai abordée. Elle s'appelait Karen Wind. Quel nom poétique, Wind !

On a parlé, je lui ai offert une bière. Problème, elle m'a dit qu'elle avait un petit ami, qu'il était assez con, et qu'il y avait ici des copains de ce petit ami qui allaient certainement cafter.

 Je l'ai entraînée dehors, on s'est embrassés et pelotés assez passionnément derrière son pick-up.

 C'est elle !

Et puis on a entendu la musique plus fort, tout d'un coup. Quelqu'un avait poussé la porte et la gardait ouverte malgré le froid. J'ai glissé un œil par dessus le plateau. Il y avait un type avec des cheveux longs à l'entrée du bar. Il scrutait la nuit. Karen m'a dit qu'elle allait rentrer, et que je rentrerai aussi mais un peu plus tard, pour que ça ne soit pas trop suspect.

- Est-ce qu'on peut se revoir ?
- Oui, mais c'est pas très facile pour moi en ce moment.
- Alors on fait comment ?
- Tu vas attendre un peu !
Et elle m'a posé un baiser sur les lèvres, comme un picoti. J'étais chose, la queue encore en panache.
Elle a fouillé la poche de son grand pull et m'a donné une carte de visite.

J'ai fait comme elle voulait. Il ne s'est rien passé. Des regards des types au bar - impossible de savoir s'ils étaient insistants.

 L'époque Frank Zappa et Led Zeppelin...

J'avais laissé mon copain seul un bon moment. Il était aux abois. Il m'a dit que c'était plein de red necks, de hillbillies et qu'on allait se faire casser la gueule grave. Il avait les pétoches et ne voulait pas être entraîné dans une histoire. C'était compréhensible, alors on est sortis, on a regardé autour de nous s'il n'y avait personne, on a couru à la voiture et on est rentré au motel dare-dare en surveillant derrière s'il y avait des phares.

 Elle avait un pick-up des années 60 - la classe...

On a continué le road trip vers San Diego. A l'époque, j'envisageais sérieusement d'émigrer aux USA. J'aimais bien cette fille - pourquoi pas elle... Sur sa carte de visite, on voyait qu'elle travaillait dans une grosse boîte, et elle était sales manager, ce qui ne veut pas dire grand-chose.

Je suis rentré en France, et je lui ai téléphoné plusieurs fois. Elle était contente que je l'appelle de si loin, elle disait qu'elle m'attendait. Et qu'elle avait lourdé son copain.

Et puis un jour, dans ma boîte à lettre, j'ai trouvé une enveloppe venant du tribunal. J'avais fait une demande pour un poste. Je n'y comptais plus. Le courrier me disait que oui, j'étais accepté. Une bonne partie des raisons qui me poussaient à passer de l'autre côté de l'Atlantique s'évanouissaient.

J'ai laissé passer du temps. Je n'arrivais pas à prendre le téléphone. J'avais peur de me trouver au milieu de désirs contradictoires, amené à faire des promesses. Quand j'ai rappelé Miss Wind à son bureau : non, il n'y avait plus personne de ce nom dans la compagnie. J'ai gardé sa carte...

Karen, where are you ?

Six heures du matin. Cloisons en carton du motel. Mal dormi. J'ai encore rêvé d'elle...