mardi 11 avril 2017

J'ai un ami qui est dans la politique...


L'autre jour, j'ai retrouvé un vieil ami. Il est dans la politique. On s'est installé confortablement et il m'a raconté sa vie.



 .

Frénétique, le journaliste politique hurlait dans son micro : "On est à dix jours du vote et entre trente pour cent des gens n'ont pas encore pris leur décision !"

Sérieusement ?

Et d'abord, comment sait-il ? S'ils avaient pris leur décision, les gens lui feraient-ils suffisamment confiance pour la lui communiquer ?

Soit c'est une énorme erreur de sondage, c'est faux, et sondage, sondeur, journaliste et station radio doivent être précipités (sans douceur) du haut des chutes du Niagara, car ils auraient dû détecter l'erreur ou du moins se montrer un peu plus prudents.

Soit il y a quelque chose qui ne va pas. Les gens ne se sentent valablement représenté par aucun des onze candidat. Car on ne me fera pas croire qu'ils hésitent du fait qu'on peut trop facilement les confondre - Mélanchon avec Fillon, Le Pen avec Hamon, Macron avec Ducon...

Que la France et le système électoral ne soient pas capable de proposer des candidats qui leur conviennent, c'est le signe d'un gros problème. Soit dans la tête des français, soit dans le système de représentation politique.

C'est ce qui alimente ma morosité. Je voudrais dire un mot :

- de la tâche impossible qu'on exige des hommes politiques
- de la sottise incontournable du suffrage universel
- du BIVEPROC, ou Bureau Imaginaire de Vérification des Promesses de Campagne
- de la nécessaire et consternante restriction apportée au choix des candidats
- du rêve délirant de démocratie directe
- du rôle pernicieux des médias
- des devoirs (du soir) pour les électeurs ?
- de la manipulation psychologique
- de la non-reconnaissance du vote blanc
- de l'absence d'esprit scientifique en politique

Je sais que ma réflexion est superficielle : je n'ai qu'une légère formation en politique, et j'accepte d'avance la critique de très grande naïveté qu'on ne manquera pas de m'envoyer. Et les autres aussi, tant qu'à faire.

Il n'y a que ma sincérité dont je puisse me prévaloir.


Je l'examine à la dérobée en discutant avec lui. C'est fou, il a vraiment le profil d'un politique...

I - Jusqu'à faire l'éloge des hommes politiques ?

 

On critique facilement les politiques. Animaux bizarres, ils se nourrissent de pouvoir et de gloriole, sont orgueilleux mais supportent tous les crachats pour parvenir à leurs fins - quelquefois, j'ai honte pour eux. En cette période d'élections, ils sont au centre de l'attention générale. Mais au delà les définitions de la Constitution, sait-on vraiment quelle est leur mission ? Pas sûr.

Voilà ce que je comprends :

a/ L'homme politique a une tâche quasi impossible. Il ne peut faire le job que s'il est élu. Il ne peut pas être élu s'il fait son job. Il s'agit donc de réconcilier deux projets contradictoires. D'abord être élu, donc séduire l'électorat. Ensuite, faire le job pour lequel il a été élu, c'est-à-dire commander, organiser, trancher, donc déplaire… tout en gardant en tête qu'il faudra repasser par les urnes. 

b/ L'homme politique se trouve confronté à une autre contradiction : il doit se montrer intelligent, mais cette intelligence doit être intelligible aux idiots. Tour de force.

c/ Il doit être démagogue à fond pour ramasser des voix, mais il ne faut surtout pas que ça se voie car on ne manquerait pas de lui reprocher.


Il n'hésitera pas à vous poignarder dans le dos si c'est son intérêt. Il vaut mieux être son ami que son ennemi.

II - Nécessité du suffrage universel


C'est notre bon suffrage universel qui aboutit à cette situation pourrie.

Il y a plus d'un siècle et demi en France, ne pouvaient voter que ceux qui payaient un certain montant d'impôts - le cens. La justification (Seyes - 1791) : seuls ceux qui payent des impôts ont une responsabilité au niveau économique, et donc le droit d'intervenir. Aujourd'hui, rétablir le cens serait le meilleur moyen pour avoir la révolution. Paradoxe : les abstentionnistes seraient les premiers dans la rue...

Tous les français ont leur mot à dire par principe. Sinon, on piquerait tout ce qu'ils ont à ceux qui ne votent pas, c'est sûr. Certes, ceux qui n'ont pas de pognon n'ont souvent pas fait d'études, et ceux qui n'ont pas fait d'études ne sont pas a priori les plus malins - mais ils le sont encore assez pour préférer le pain frais au pain dur. Même avec le plus grand cynisme, on ne peut envisager un recul dans ce domaine. Hors de question de contester le suffrage universel.

La réalité est pourtant consternante : 90% des gens qui votent ne sont pas informés, ne cherchent pas l'information et n'auraient pas les moyens intellectuels de la traiter (parfaitement, 90%, j'étayerai ce pourcentage dans un autre post). Et pourtant, ils votent. Enfin pas tous : 60% d'abstention aux européennes, 40% en moyenne pour les autres élections. Ceux qui s'abstiennent sont pour beaucoup des gens qui ont des revenus faibles.

Quant à ceux qui votent, j'ai plus que des doutes... Car le principe de l'élection, c'est la séduction, et pas vraiment la séduction par l'intelligence.

Si on fait parler un comédien devant deux cent personnes, d'abord habillé en costume cravate dans un premier test, puis habillé relax dans le suivant, avec le même discours chaque fois et des auditoires comparables, l'enquête montrera que l'homme en cravate a été perçu comme ayant des arguments beaucoup plus puissants que celui en baskets.

Pour des raisons éthiques peut-être, on n'a pas fait le même test avec Quasimodo et Johnny Depp, mais des études sur les notes à l'école laissent deviner les résultats qu'aurait une telle expérimentation : l'aspect extérieur, la présentation comptent énormément et interfèrent sévèrement avec le jugement. Le coefficient de bonne (et grande) gueule est énorme.

J'imagine aussi les résultats qu'aurait un sondage bien fait sur le nombre de personnes qui ont lu les programmes ou leurs résumés, et qui pourraient en parler un minimum. Sans doute édifiants...

Qu'est-ce qui décide en réalité d'une victoire électorale aujourd'hui ? L'aspect physique et globalement, l'apparence. Et aussi les promesses. J'y arrive.


Je ne dirais pas non plus que la franchise soit sa plus grande qualité.


III - Un Bureau de Vérification des Promesses de Campagne ?


Dans le système actuel, la première idée qui vient à l'esprit d'un candidat, c'est de faire des promesses qu'il ne tiendra pas pour se faire élire. Avec des électeurs aussi bêtes, on aurait tort de se priver. Si un tiers des promesses est tenu, quel que soit le bord du candidat, c'est bien le mieux qu'on puisse espérer. Pourtant les gens continuent de voter pour ceux qui leur promettent la lune. Ils se rendent bien compte après coup qu'ils se sont fait niquer. Mais ça passe. Ils se contentent de dire que les politiciens sont des menteurs.

Le pire, c'est que moins les candidats ont de chances d'être élus, plus ils peuvent mentir. Car la probabilité pour qu'ils soient obligés de tenir est très faible. Résultat, les promesses intenables faites par des inéligibles entraînent une inflation des promesses de ceux qui peuvent être élus. C'est très dangereux.

Serait-il possible de créer un Bureau de Vérification des Promesses de Campagne ? Un bureau qui travaillerait objectivement (enfin, autant que faire se peut) sur les prévisions et projets qui figurent dans les programmes ? Difficile à dire. Mais je crois qu'on pourrait faire mieux que de laisser ce job aux journalistes : ils font quand l'inspiration leur vient, en général ils sont incompétents, partisans et ne cherchent pas à faire un travail d'information de fond.

Tiens, pourquoi ne pas demander à la Cour des Comptes : ils seraient doués pour ce genre de mission.

En attendant, les cons votent pour des programmes complètement utopistes et mensongers. Ça n'aide certainement pas la démocratie. Mais les bobards qu'on raconte tous les cinq ans permettent d'éviter des révoltes ou des révolutions. C'est aussi à ça que ça sert, le suffrage universel : entretenir de fausses espérances.


Mais mon ami politicien a d'autres qualités : une véritable pénétration d'esprit et une grande largeur de vues.

IV - Éviter qu'un con vote connement


Utilisé de manière brute, le suffrage universel permettrait l'élection de ceux qui veulent prolonger le boulevard Saint Michel jusqu'à la mer, ou d'un nouveau Coluche. Est-ce vraiment ce dont le pays a besoin ?

Pour palier aux dérives naturelles du suffrage universel, on a dressé des barrières.

C'est ainsi que sont nés les partis et les quotas pour limiter l'essor de petits candidats. L'État favorise la création d'un pool de politiciens, et si on n'est pas du sérail, on n'a aucune chance d'être élu. A priori, tout le monde peut entrer en politique. Mais très vite, il vaut mieux une affiliation qui donnera une aide logistique, du conseil, un financement. Il n'y a que dans les petites mairies qu'on peut être élu sans étiquette.

Les partis, c'est un peu l'inverse d'un suffrage censitaire. On ne contingente pas le nombre des votants, on restreint le nombre de ceux qui sont potentiellement éligibles. Hors de question que ce soit un membre de la société civile. Chasse gardée. Avec ce système, l'électeur vote, mais il n'a qu'un choix limité.

Le recrutement des politiques se fait sur des critères qui n'ont pas forcément à voir avec l'intérêt public. Ils ont souvent des compétences en droit ou en économie. Surtout, il faut qu'ils aient des grandes gueules et qu'ils soient séduisants. Qu'ils passent bien à la télé.

Est-ce que je suis content de ce mode de recrutement ? Non. Je suis persuadé que sur les soixante millions de français, en cherchant bien, on pourrait trouver des individus capables de faire mieux que les candidats proposés par les partis.

Je lui vois une véritable stature d'homme politique.

V - Démocratie directe


Si on t'emmène chez le libraire en te disant que tu vas pouvoir choisir librement un livre… et on te demande de choisir entre Le Capital, Mein Kampf, la Théorie générale de l'emploi, de l'intérêt et de la monnaie, et trois ou quatre autres, tu auras l'impression d'une escroquerie, même si tu n'es pas vraiment malin.

De plus en plus de gens ont donc compris qu'il y avait manipulation. Ils ne se plaignent pas de la formule de suffrage universel qui a été choisie. Il y aurait pourtant des variantes - respect ou non respect du critère de Pareto, de Smith, de non-dictature, critères de Condorcet, etc. Mais le système est honnête, sans tricherie. Sur ce plan, il ne prête pas le flanc à la critique.

Comme on peut s'y attendre, la contestation des cons est souvent conne. Ils rêvent de démocratie directe. Tellement logique ! Aujourd'hui une vague de chaleur qui tue les vieux : on demande une modification du budget pour donner de l'argent aux vieux. Demain il y a des problèmes de discipline à l'école : on augmente l'enveloppe de l'éducation nationale  (au détriment des vieux). Je l'ai vu faire. Pour tout problème, référendum. Ainsi ne serait jamais passée l'abolition de la peine de mort…

Comme les gens n'ont plus aucune confiance dans la personne qui a été démocratiquement élue, et comme ils s'imaginent qu'ils sont compétents, ils veulent intervenir sans arrêt et mettre leur grain de sel :

L'intelligence, c'est la chose la mieux répartie chez les hommes parce que, quoiqu'il en soit pourvu, il a toujours l'impression d'en avoir assez, vu que c'est avec ça qu'il juge (Descartes).

Mais la démocratie directe, c'est l'absence de continuité, la gouvernance au jour le jour et donc l'inefficacité garantie.

Alors on va mettre en place des ersatz. Il est actuellement question de donner un statut à des pétitions recueillant quatre cent mille signatures. Comme si un politique n'avait pas les moyens de connaître l'opinion publique ! Mais si ça peut calmer les agités et permettre de continuer à faire vivre le sérail politique selon les anciennes règles…


Il me confie en soupirant : "tu n'imagines pas le niveau de connerie des militants, ils m'épuisent"

VI - Le rôle des médias


Le rôle des médias dans une élection me trouble beaucoup.

Quelle est la situation ? On te demande de recruter quelqu'un qui va jouer un rôle important. Tu dois le choisir parmi des gens que tu ne connais pas. Car il est clair que ce sont des inconnus, ces candidats : en réalité, tu ne les as jamais rencontrés, tu n'en sais que par ce qu'on a bien voulu t'en raconter. La connaissance que tu en as est indirecte. Même ce que tu lis d'eux et qu'ils ont signé, d'autres l'ont rédigé à leur place.

Quand tu recrutes quelqu'un au travail, tu disposes de son CV. Tu sais en principe quelles études il a faites. Quels postes il a occupés avant. Tu sais qu'il aime le foot et les échecs. Et tu le rencontres - deux fois, trois fois. Vraiment, c'est compliqué. Heureusement, il y a la période d'essai de deux mois, tu te dis que si tu as fait le mauvais choix, tu as une autre chance.

Là, balpeau ! Tu en prends pour cinq ans. Et pas de référendum-plébiscites comme avec de Gaulle pour en sortir s'il n'y a rupture complète entre le peuple et le président. Il ne faut vraiment pas se planter.

Le problème, c'est que ton choix est complètement parasité par les médias. C'est une caisse de résonance où tout son qui pénètre va t'être renvoyé complètement distordu… ou non : tu ne peux pas savoir. On dit que les médias sont utiles, parce qu'elles permettent d'augmenter l'info qui te parvient. C'est faux, car le mélange confus de tout ce qu'on te dit, ce n'est plus de l'info, c'est du brouillage.

Qu'on ne me dise pas que ce tohu-bohu, c'est l'expression de la démocratie. Parce que c'est exactement le contraire : c'est un masque sur la démocratie, un jeu de faux semblants.

Au fait, pourquoi certains, au motif qu'ils ont une carte de presse et un profil qui passe bien à la télé auraient-ils le droit de donner un avis quand ils ne représentent qu'un groupe très minoritaire de français ? Internet élargit un peu le panorama, grâce aux journalistes indépendants, mais comment se repérer dans ces milliers de sources ?

Alors regarder les débats ? Brillante idée ! On va les mettre ensemble et on va voir ce qu'ils ont à dire, on va pouvoir comparer, juger… Mais bien sûr que non : c'est la prime aux tribuns, aux baratineurs, et aussi à ceux qui présentent bien et font propre sur eux. Et le parfait alibi pour l'électeur paresseux qui ne s'est jamais penché sur les propositions des candidats.

Et que dire des commentaires des journalistes, après coup : les moments forts du débat… recueil de réactions, de petites phrases, de réparties qui démontrent l'esprit d'à-propos du candidat, rien de plus. C'est fini pour moi, je ne regarderai plus un seul débat.

Rêvons un peu : et si on interdisait les médias et toute forme de propagande avant les élections - à part sur la chaine parlementaire, de façon régulée. Hormis cette exception, l'info viendrait uniquement des candidats - une lettre d'information hebdomadaire de quelques pages, dans un format standardisé, pendant les derniers mois précédent la présidentielle. Lettre dont le contenu serait scruté avant l'envoi : références au passé vérifiées, et promesses évaluées. Pas besoin de voir les candidats sous le nez. Aucun commentaire de journalistes.

Pas d'humoriste non plus : ils jouent un rôle puissant qui n'est sans doute pas favorable à l'exercice de la démocratie. Le principe d'un humoriste, c'est qu'il caricature, et le principe d'une caricature, c'est qu'elle présente une réalité déformée : ça n'aide pas quand on est déjà dans le flou. Et je ne suis pas si malin pour prétendre ne pas être influencé par les caricatures.

Oui, je sais, ça ressemble à museler la liberté de la presse. Mais cette liberté doit s'arrêter là où commence ma liberté de pensée. Marre de la pollution.

Et il m'a raconté comment les petits jeunes de son parti qui voulaient le pousser dehors, il n'en avait fait qu'une bouchée. "Mais un jour, tu sais, ils finiront par avoir ma peau..."

VII - Les devoirs du votant


J'ai déjà fait état sur ce blog d'une enquête sérieuse montrant que dans les pays occidentaux, environ 30% des gens ignoraient que la terre tournait autour du soleil.

Si on testait la manière dont la démocratie est exercée, on ferait des constats sans doute aussi effrayants. Mais mieux vaut fermer les yeux...

Imagine : le jour du vote, des QCM simples et rapides sur le programme du candidat choisi par le votant pour s'assurer qu'il exerce son droit de vote avec un minimum de conscience de ce qu'il fait. On aurait des surprises. Et s'il fallait transformer en vote blanc tous les votes qui ne s'appuient pas sur un minimum de connaissance…! Ce serait priver les gens d'un droit inaliénable ?... Bon, pas la peine de t'énerver. Je sais que c'est inapplicable.

Mais alors, tu considères que le vote peut être fait au hasard, n'importe comment, sans un minimum de réflexion ? Que le droit de vote est si anodin, si trivial qu'il ne mérite aucune justification, aucune action citoyenne ?

Est-ce que restreindre le nombre de ceux qui vote à ceux qui
a/ savent lire et peuvent comprendre un minimum ce qu'ils lisent,
b/ se sont donné la peine de lire,
est quelque chose d'insupportable ? L'exercice de la démocratie mérite un peu de respect... sinon, c'est l'exercice de la démagogie. Si voter sans savoir lire ni comprendre, sans se donner la peine de s'informer au minimum est acceptable, pourquoi retirer le droit de vote aux incapables majeurs ? Entre voter sans savoir et voter follement, la différence est-elle si grande ?

Voter, ce n'est certainement pas une obligation, et je ne souhaite pas que cela le devienne. Voter, c'est un droit - et comme tout droit, il s'accompagne d'un devoir.

Selon lui, beaucoup de coups tordus dans ce milieu. Mais au fond, entre politiciens, ils se soutiennent, quelque soit leur couleur - personne ne veut casser la baraque.


VIII - Les données de la psychologie


De nombreux articles et ouvrages scientifiques ont été publiés sur la manière dont le cerveau fonctionne. La plupart du temps, à l'insu de la conscience. Quelques impressions inconscientes, et le jugement est déjà fortement orienté. J'ai d'ailleurs écrit plusieurs posts sur le sujet (par exemple "c'est vraiment moi qui décide", ou la série sur Gazzaniga)

Ce qui m'interroge, c'est que l’État a rendu obligatoire le "cv anonyme". Elle exige en quelque sorte des employeurs plus de rigueur et moins d'affect dans leurs choix. Démarche qui a ses limites, mais intéressante. Mais que fait-il pour qu'il y ait plus de rigueur dans l'élection d'un président ? Tu imagines le cv anonyme pour les candidats...? Personnellement, je serais pour.

J'ai souvenir d'un directeur d'une grosse entreprise alimentaire. Il déclarait sur BFM que dans un an, grâce à la campagne qu'il allait organiser, le nombre d'américains qui mangerait du yaourt passerait de 10% à 15%. Il était formel. Ce type-là allait forcer (mais oui, c'est quand même un peu forcer, ils n'ont rien demandé, les futurs bouffeurs de yaourts) vingt millions d'américain à modifier leur régime alimentaire. C'est dire la puissance de la publicité (et de l'argent). Le pire étant que si tu demandes au consommateur comment il a pris sa décision, il répondra toujours : librement !

Ces faits sont connus et ne sont pas contestés. Peut-on continuer à laisser voter les gens sans que l'exercice de la démocratie ne soit quand même un peu protégé des manipulations médiatiques et autres ? Est-ce qu'on peut continuer à faire comme si la connaissance que nous avons de ces mécanismes n'existait pas ? Je sais que la ligne entre persuasion et manipulation est difficile à tracer. Mais plutôt que de persuader, est-ce qu'on ne devrait pas essayer de démontrer ? Pourquoi ne pas essayer ?

L'autre jour, il a été opposé à un scientifique de la société civile "tout juste tombé de sa paillasse" : le pauvre, il a tout fait pour hérisser les électeurs, il ne faisait vraiment pas le poids...


IX - L'incertitude actuelle sur les futurs résultats n'est pas une péripétie, c'est un signe grave d'inadéquation du système.


Hélas, je n'ai pas de solution à proposer. Le but de ce post est seulement d'affirmer qu'on est dans un mauvais système, et qu'il n'y a pas de solution simple a priori. De dire que des gens vont élire un président n'importe comment et que leurs bulletins n'ont pas grand sens.

Et d'une certaine manière, de prendre la défense des politiques - non que je les aime, sincèrement j'aurais plutôt tendance à les mépriser tout en admirant leur persévérance. Mais les reproches qu'on leur fait sont injustes, car ils sont ce que nous les faisons : des gens prêts à tous les compromis, des séducteurs, des menteurs, des crabes dans un panier. Ils sont notre caricature. On a les politiques qu'on mérite.

Comment pourrait-on d'ailleurs réformer le système, puisque celui qui serait chargé de cette réforme aura obtenu sa place grâce au système actuel. Ça m'évoque Gorbatchev-le-kamikaze qui a fait sauter l'empire soviétique et qui a disparu sous ses décombres. Extraordinaire exception ! On ne trouvera pas de kamikaze pour faire de telles réformes en France.

La reconnaissance d'un vote blanc à plus de 50% aurait l'intérêt d'illustrer la volonté de changement de personnel politique du pays. Elle obligerait à chercher d'autres hommes, d'autres solutions. C'est compliqué, mais c'est à réfléchir.

Une amélioration, ce serait de faire baisser la pression médiatique sur la fonction présidentielle. Mais comment faire ? Si seulement on pouvait avoir une famille royale qui se charge de l'apparat - comme la plupart des pays d'Europe ! Pour que nos présidents soient moins sous les projecteurs et se la pètent moins...

Et comment faire pour que l'homme politique ne soit pas obnubilé par sa réélection ? Allonger la durée des mandats pour éviter l'obsession des politiques pour leur réélection ? Cette idée n'a pas le vent en poupe - c'est tellement plus drôle quand ça tourne, changement d'herbage réjouit les veaux. Quand les gens votent, est-ce qu'il y en a beaucoup qui se sentent important, au dessus de celui qui sera le chef l'instant où ils jettent le bulletin dans l'urne ? Une sorte de revanche des médiocres ? Je n'en sais rien. Lors du vote sur la durée des mandats, 70% des électeurs s'étaient abstenus, mais 70% des votants avant demandé la réduction à cinq ans. Cinq ans, tu crois que c'est suffisant pour réformer un pays ?

Toutes ces remarques, je suis bien certain que d'autres les ont faites avant moi, qu'elles ont été débattues. S'il n'y a pas de propositions dans les directions que j'ai proposées, c'est sans doute qu'il y a des inconvénients que je n'ai pas mesurés. Il y a une possibilité pour que ce soit (aussi) parce qu'elles dérangeraient l'establishment politique et journalistique. 

Mais se battre tout le temps, c'est épuisant. Parfois il rêve de tout laisser tomber, et juste dormir, dormir...

 

X - Modifier le recrutement du personnel politique et mettre un peu de science au pouvoir ?


Si seulement on pouvait recruter différemment les candidats ! Je suis convaincu qu'un scientifique a un abord plus prudent, plus réfléchi, mais aussi plus global qu'un juriste ou un économiste (ou un sciences-politicien ou un énarque littéraire). S'il fait de la recherche, il doit inventer, il doit être imaginatif. Sa formation l'incite à avoir de la rigueur. Et même s'il y a des exceptions, il doit être honnête intellectuellement - ça fait partie du cursus quand on apprend la science.

Autre point positif, un scientifique n'est pas impliqué dans les circuits financiers (sauf, le pauvre, quand il doit passer la sébile pour avoir des crédits…)

Au lieu d'avoir des administratifs qui demandent (trop rarement) leur avis à un scientifique pour n'en tenir compte que lorsque cela les arrange, on aurait l'inverse, des scientifiques qui feraient mettre en application leurs directives par des administratifs.

Mais je rêve, bien sûr. D'abord parce qu'un scientifique a d'abord envie de faire de la science, et on ne peut pas le forcer à faire autre chose. Ensuite, parce que les foules ont besoin d'être séduites, et que la séduction scientifique n'est pas de celles qui plaisent aux foules.

On n'en sortira pas. Dès qu'il y a suffrage universel, il n'y a que deux possibilités. Élire des cons, des aventuristes et des fous. Mais ça, le système des partis l'évite à peu près. Ou élire des gens prêts à tous les compromis, médiocrement compétents qui ne modifieront jamais le système dont ils sont issus.



Il sait qu'un jour il sera vieux, il se fera balancer. Et il se demandera : j'ai fait quoi de ma vie ? Toute ma vie, j'ai tenté de plaire aux imbéciles. Quel idéal...


XI - Hommes d'état scientifiques


Pourtant, des hommes d'état qui ont eu une formation scientifique, il y en a déjà eu.

- Napoléon a fait des maths à Brienne, à l'école militaire. Il a pas mal déconné et ce n'était pas un vrai scientifique. Quand même, il a apporté quelques trucs intéressants comme le Code Civil, une bonne organisation de l'État - bref, des constructions rigoureuses. Mais bon, pas le meilleur exemple de scientifique.

- Raymond Poincaré, cousin du mathématicien génial Henri Poincaré, était polytechnicien. Tout comme Sadi Carnot et le président Lebrun. De Gaulle a aussi eu une solide formation en maths. On s'accorde à dire que ces quatre-là n'ont pas démérité.

- Deux Cavaignac, un Giscard d'Estaing, une Kosciusko-Morizet, j'en oublie certainement (un raton-laveur ?)

- Un personnage beaucoup moins connu, Stanislas Chouchkievich, pourtant intéressant : c'est l'ancien président de la Biélorussie juste après l'éclatement de l'empire, destitué après son élection du fait des pressions pro-russes. Il était docteur en mathématique et en physique, directeur du département de physique nucléaire de l'université de Minsk. Manifestement un type qui allait dans la bonne direction, mais qu'on a empêché…

- Et on a aussi notre Angela, spécialiste en chimie quantique et en statistiques - élue et réélue trois fois… et qui ne brille pourtant pas par sa séduction extérieure.

Bref, l'histoire semble démontrer qu'un scientifique aux commandes, c'est globalement positif.

Ah, j'oubliais ! Le Meilleur des Mondes dont j'ai fait ici l'exégèse enthousiaste. On se rappelle que Mustapha Lalune, le maître du monde auquel est confronté le héros : c'est un ancien scientifique qui a longtemps hésité avant de quitter la recherche pour embrasser une carrière de dirigeant, et se consacrer au bien publique. Efficace, bienveillant quand il le peut, sans illusion et pragmatique. Brave New Huxley


PS : non, ce n'est pas une indication cachée sur mon vote... mais des lecteurs m'ont amicalement demandé si après un constat aussi pessimiste, j'allais voter ; j'ai répondu que oui, il fallait bien faire avec ce qu'on nous proposait ; et pour qui ? a-t-on continué. Je n'ai pas envie de répondre directement, mais je peux expliquer mon raisonnement.

D'abord, c'est sûr que je ne voterai pas pour un ou une communiste - j'ai vu de mes yeux ce qu'ils ont fait en Ukraine et en Russie. Je ne voterai pas non plus pour des gens haineux, tout simplement parce que j'aime pas ça. Je voterai utile, donc pour un grand candidat - il sera trop tard au second tour. Je préfère voter pour quelqu'un qui a un programme détaillé et à peu près chiffré, même si je doute fortement qu'il puisse être appliqué. Et je voterai utile aussi dans le sens où tant qu'à faire, autant voter pour quelqu'un qui soit susceptible d'avoir une majorité parlementaire : voter pour quelqu'un qui sera paralysé par la structure politique, ça ne me fait pas trop envie.