lundi 3 avril 2017

Marsupil'ennemi


 Quiche administrative apprenant à rebondir sur les propos d'un précédent intervenant
(on remarque le casque, qui porte la trace de plusieurs pets bien visibles).


Je voudrais rebondir sur ce que j'ai écrit dans un post précédent... Oui, rebondir. Et alors ?
- …?
- Ben oui, je suis le genre de mec qui rebondit. Dans ma vie antérieure, j'ai souvent été amené à travailler parmi des administratifs. C'est là que j'ai appris. Dans l'institution où j'allais, il fallait participer à des réunions. Les réunions, c'est des endroits faits pour que tout le monde montre comme il est intelligent.

Un jour, il est arrivé un truc très déconcertant. Je disais quelque chose (pour montrer comme j'étais intelligent), et  j'avais à peine terminé lorsque quelqu'un a enchaîné :
- Oui, tout à fait ! J'en profite pour rebondir…
Et il me regardait de l'air d'un bon chien plein de tendresse, de reconnaissance et de complicité.

Et toc, il s'est mis à rebondir.

Là, bien sûr, il faut que j'explique. La loi de conservation de l'énergie fait qu'il avait pris toute l'énergie cinétique de ce que j'avais dit et l'utilisait à son propre compte. Immédiatement, mes paroles sont tombées sur la grande table comme une poupée de chiffon, inertes. Mais lui montait vers le plafond, rempli de cette énergie qu'il avait absorbée, avec une vitesse magnifique - au point que j'avais peur qu'il ne le heurtât et se fit mal. Comme l'ensemble des autres participant de la commission, d'ailleurs, qui penchaient tous la tête dans le même sens pour suivre sa trajectoire, subjugués par ce rebond.

Au cours des réunions suivantes, la chose s'est reproduite plusieurs fois.

Force m'a été d'émettre quelques hypothèses sur ce phénomène. La première étant que mes collègues venaient de subir une métaplasie qui avait transformé leurs tissus en latex. Ben oui, pour rebondir comme ça, fallait que ce soit du latex, ou de la matière dont on fait les superballs, du Zectron. Comment la vulcanisation du polybutadiène avait été réalisée in vivo à 165 degrés Celsius et sous 240 atmosphère chez mes collègues, je n'en avais pas la moindre idée. Mais le résultat était là : ils n'arrêtaient pas de rebondir.

Il est vrai que la métaplasie n'était pas totale. Ainsi, je les ai vus parler, conduire une voiture, se nourrir assez normalement dans des restaurants voisins de l'institution où nous travaillions, ce qui suppose qu'ils avaient conservé une partie de leur cerveau, quelques coordinations neurales et un tube digestif fonctionnel (et un orifice d'évacuation dont j'espérais pour la femme de ménage qu'il ne fût pas en Zectron).

Un tube digestif fonctionnel…? A la réflexion, j'ai souvenir d'être allé une fois dans l'un de ces restaurants où j'ai commandé un steak. On m'a servi une tranche de pneu de tracteur usagé. Je n'ai rien dit, mais j'ai deviné qu'il y avait une entente secrète entre le patron du restaurant et mes collègues bondissants dont le métabolisme avait manifestement évolué.

Au cours des mois qui ont suivi, la situation a pris un tour très étrange. Le nombre de collègues qui rebondissaient n'a cessé d'augmenter. La salle de réunion offrait un spectacle étourdissant, avec les uns et les autres qui décrivaient autour et au dessus de la table des orbes toutes plus gracieuses les unes que les autres. L'honnêteté m'oblige à dire qu'il y a eu des accidents, des gens qui rebondissaient mal, qui se télescopaient. Mais dans l'ensemble, l'adresse avec laquelle tout le monde rebondissait sur ce qui venait de se dire était éblouissante. Et le plus étrange était que ces rebondissements étaient devenus une passion. Combien de fois ai-je entendu un collègue, l'air gourmand, commencer par :
- J'ai envie de rebondir sur ce que tu viens de dire…

Et hop, aussitôt dit, aussitôt fait, le voilà qui s'éjecte de son fauteuil à une vitesse proche de la vitesse de libération !

Il faut dire qu'on sortait d'une époque moins dynamique, où les gens étaient tout à fait d'accord sur tout ce qui se disait. Demandais-je à quelqu'un s'il habitait Paris, il me répondait que : tout à fait. Bien sûr, j'étais content de cette précision. Car j'aurais volontiers suspecté l'individu de dormir sur le périphérique extérieur malgré le risque de s'y faire écraser, avec de temps à autre le bras voire l'épaule dépassant extra muros, au dessus d'un département de la petite couronne : ce qui aurait démontré qu'il n'habitait pas tout à fait à Paris.

Eussé-je demandé si le dimanche était suivi du lundi, j'aurais appris que cette assertion n'était pas partiellement exacte, mais qu'elle l'était tout à fait. Utile clarification dont tu peux prendre de la graine.

Pour fuir ces certitudes universelles (moi-même, à force de prendre de la graine, j'ai fini par ressembler à un épi de plantain), je me défilais, j'indiquais que j'allais déjeuner - et demandais par politesse si quelqu'un venait avec moi. Malheureusement, il se trouvait toujours un collègue qui répondait qu'il venait, tout à fait. J'aurais nettement préféré qu'il ne vienne pas tout à fait, par exemple juste sa jambe droite, ou s'il voulait absolument avoir une activité digestive, son tube éponyme avec son pied gauche, une oreille et quelques dents. Mais non, il venait tout à fait.

J'essayais alors d'avoir une conversation peu dangereuse, sur un sujet certes un peu vain et mondain, mais où je ne pensais pas prendre grand risque. Sans succès : évoquais-je la distributivité dans l'algèbre de Boole, ou la décomposition canonique, la réponse tombait, invariable : un était tout à fait égal à un. Et j'étais très malheureux.

Bon, si tu ne m'avais pas interrompu, on serait déjà arrivé au but de ce post. Je voulais dire que je m'étais trompé. Pas la peine de hurler de rire. Je sais que je n'arrête pas de me tromper. Mais là, c'est à propos d'un post où j'indiquais qu'on connaissait la taille de l'univers. Je crois même que je donnais un nombre, genre 13.8 milliards d'années lumière.

Erreur ! On sait depuis pas très longtemps (grâce aux relevés faits au cours de la mission Planck publiés en 2015) que la courbure de l'univers est très faible. Sa taille est encore incertaine. Ce qu'on connaît, c'est la distance à l'horizon au-delà duquel on ne peut pas regarder - précisément ces 13.8 milliards d'années lumière que j'évoquais. Cette distance représente l'univers observable.

Je fais donc amende honorable. Il me serait agréable que personne ne rebondisse sur ma bourde. En revanche, un petit "tout à fait, Pascal" me permettrait de manger mon chapeau avec plus d'appétit.

Merci d'avance !


 Madame R..., de la compta, sur laquelle j'aurais bien voulu rebondir