lundi 1 mai 2017

"Il était sept fois la révolution" : Klein aurait mieux fait de tourner sept fois sa langue...

Tu sais que sur la fin de sa vie, il était considéré comme un vieux con par ses collègues du fait de ses positions anti Bohr et anti probabilités quantiques ?

Malgré le titre, le livre d'Etienne Klein n'a pas de rapport avec le film de Sergio Leone. Mais est-ce qu'il a des rapports avec la physique ? C'est une question difficile malgré les apparences.

Il s'agit d'une étude biographique et un peu psychologique de sept physiciens célèbres (au moins dans le monde de la physique). Ces physiciens ont en commun d'avoir vécu dans la première moitié du vingtième siècle, au moment de l'explosion de la physique moderne.

C'est un livre très facile à lire. Pas une formule. Les allusions à la physique sont "fragmentées". Je veux dire par là qu'on n'est pas dans un panorama des découvertes successives qui ont abouti à la relativité et au modèle standard des particules. Il n'y a pas d'articulations à comprendre. On n'est pas non plus dans l'histoire de la science à proprement parler, mais dans l'histoire des hommes qui l'ont faite. Il n'y a donc rien d'indigeste, aucun effort n'est demandé au lecteur. S'il connaît déjà les morceaux de science dont il est question, tant mieux pour lui. S'il ne les connaît pas, ce n'est pas grave.

Les découvertes physiques sont plutôt bien explicitées. Je n'ai pas trouvé d'erreurs majeures. Sauf peut-être la présentation de la relativité générale qu'il évoque comme un "lien qui apparaît tout à coup entre le temps et la matière" : il me semblait que c'était plutôt le propos de la relativité restreinte, alors que la relativité générale se penche sur l'espace et la gravitation. Par ailleurs, Klein ne se risque pas au-delà des années 60 - il ne prend donc aucun risque.

Sa prose se laisse bien lire. Je regrette qu'il cède à des facilités et rapprochements qui confinent au ridicule.

On trouve ainsi la mention de la ville d'Odessa "située entre le Dniepr et le Dniestr". La référence n'a strictement aucune utilité ici. Surtout, les embouchures du Dniepr et du Dniestr sur la mer Noire sont très éloignées de la ville (presque 100 km pour le Dniepr) et n'ont aucune incidence sur sa vie portuaire : c'est vraiment parler pour ne rien dire.

Sinon, on peut trouver : "Intellectuellement, il se comporte comme une particule quantique, incapable de demeurer en un seul endroit à la fois."

Bof... Klein aime faire des phrases. Une fois, ça passerait. Mais on en trouve d'autres qui ne pèsent pas loin de dix tonnes :
"Sa nouvelle conquête s'appelle Ella Kolbe. Histoire intense et brève, qui révèle à Schrödinger que son cœur, comme son esprit, est capable de se mettre en état de superposition : il peut aimer plusieurs femmes à la fois, sans se sentir partagé, divisé."

Ouf, on a échappé de peu à la superposition horizontale… Mais Schrödinger excite particulièrement la verve de mauvais goût de Klein. Quand le physicien se fait éconduire par une noble, Klein commente :
"Un psychanalyste verrait peut-être dans cet épisode l'origine de la réticence que Schrödinger éprouvera toute sa vie pour la particule en général, de nature nobiliaire ou physique".

Il y en a d'autres... mais je passe charitablement. Le lecteur un peu moral pourra se demander si ces anecdotes personnelles apportent quelque chose à la physique, et si les physiciens concernés auraient aimé se voir ainsi exposés dans leur intimité - intimité supposée car il n'est pas exclu que Klein se trompe dans ses interprétations. C'est vrai que l'ouvrage, certes hagiographique, tire quand même souvent sur Voici. La question du rapport entre l'homme est l’œuvre se pose, et la connaissance biographique peut donner (parfois) un éclairage intéressant, particulièrement sur la littérature et la peinture. Mais en physique, le lien est plus ténu...

En tout cas, Klein ne s'interroge pas sur ces aspects moraux. Ajoute à cela la licence stylistique qu'il s'accorde, on comprend qu'il se soit laissé aller à glisser... au point de se voir aujourd'hui reprocher des dérives dont il est certainement coupable, et qui s'expliquent.

Difficile de juger d'un tel livre - si on laisse de côté les "particularités" stylistiques. En effet, je suis toujours content quand je vois quelqu'un qui tente d'intéresser le public à la physique. Même si le vulgarisateur doit faire quelques concessions à la rigueur… sinon au mauvais goût général. Il paraît que Klein est le scientifique le plus apprécié des français. Dommage pour les autres, les vrais scientifiques. Mais bon, on ne changera pas le monde. Et si Klein que je crois sincère dans son admiration pour la physique du début du siècle dernier recrute quelques nouveaux fans et intéresse, tant mieux !