mardi 20 juin 2017

Encore un livre de physique traduit de l'américain avec un nom à la c…


Tryphon Tournesol n'a jamais rencontré son contemporain, Albert Einstein : dommage...


"Trous noirs. La guerre des savants" : qui parle encore de savants aujourd'hui ? Le terme a dû tomber dans l'obsolescence à la fin des années soixante quand on a compris qu'il n'y aurait plus jamais de savants sur terre : la connaissance étant si vaste qu'aucun individu ne pouvait se l'approprier dans sa totalité.

Il a pourtant fallu que l'éditeur du livre de Susskind dénature "The black hole war" en ce titre ridicule. Les éditeurs français sont vraiment des putes : c'est systématique, ces titres qui se veulent racoleurs (et qui le sont peut-être). Je l'ai signalé à maintes reprises sur ce blog.


Ce livre ne manque pourtant pas d'intérêt.


Essayons de dire comment il est construit et ce qu'il contient :

a/ le livre raconte l'histoire d'un conflit scientifique autour d'une question introduite par S. Hawking en 1983, problème qui aurait été résolu (par l'auteur) au bout de vingt ans de travaux. J'utilise un conditionnel - tu verras pourquoi ;

b/ ce n'est pas un livre scientifique mais un livre de vulgarisation avec
- des passages qui racontent un peu l'histoire personnelle des savants en question et surtout l'ambiance entre physiciens,
- et d'autres passages, dans le dernier tiers, nettement plus abstraits.
Globalement, on trouve vraiment très peu de formules mathématiques ;

c/ la question traite d'un sujet que je n'avais jamais vraiment abordée auparavant, celle de l'information telle qu'elle est envisagée par les physicien - en l'occurrence la perte d'information dans un trou noir. Cette notion d'information est liée à l'entropie, et Susskind redéfinit l'entropie d'une manière plus moderne que ce qu'on en connait d'habitude - il faut un peu s'accrocher. La réponse à la question aboutit à une représentation holographique des trous noirs, et par extension de l'univers ; ah zut, spoiler !


Il m'est difficile de dire à quel point ce livre est compréhensible par tous.

 

D'abord parce qu'à force de lire des livres de ce type, je finis par connaître un peu le sujet, et certaines explications ne me sont plus nécessaires, je relie les pointillés. J'ai quand même un gros doute. En effet, les deux premiers tiers du livre apportent de manière très fine et compréhensible des explications préparant ce qui est le sujet du livre, la question de la perte de l'information dans les trous noir. A ce titre, Susskind est un excellent pédagogue. On trouve même une explication des marées comme je n'en avais jamais lue - et bien meilleure.

Mais… il s'agit d'un livre de physique théorique et non d'un livre de physique "avérée", appuyée sur des expérimentations. On y trouve bon nombre d'expériences de pensée, mais pas de véritables expérimentations. J'ai donc peine à tracer la limite entre ce qui est certain, et ce qui est possible. Après avoir terminé le bouquin, j'ai le sentiment que le problème était un devoir de math, que Susskind a réussi à traiter jusqu'à la fameuse cinquième question - mais est-on encore dans la réalité ?

Par ailleurs, il se trouve que Susskind est un théoricien des cordes. Il a clairement conscience des critiques qui sont faites à cette théorie considérée à l'extrême comme non-scientifique (malgré les superbes démonstrations mathématiques) pour une raison simple : elle n'est pas réfutable. Or, tout ce qui n'est pas réfutable - l'existence de Dieu, ma préférence pour les Sneakers par rapport aux Mars, etc. - ne peut faire partie de la science par définition.

Je dois dire que son plaidoyer, malgré quelques arguments intéressants, ne m'a pas convaincu. Je n'ai jamais réussi à reprendre pied sur des certitudes observationnelles, et je me demande si tout ce que j'ai lu dans le dernier tiers du livre n'est pas gratuit. Malaise.


Petit malaise aussi quand Susskind parle de Hawking.

 

Tu te rappelles forcément : Hawking est ce physicien atteint d'une maladie dégénérative neurologique gravissime qui ne se déplace qu'en chaise roulante, qui ne peut plus parler, etc. Ok. J'ai déjà critiqué un de ses livres sur ce blog - avec d'ailleurs une conclusion défavorable. Mais Hawking, c'est une icône médiatique, et ce d'autant plus qu'il a montré un courage exceptionnel au cours de sa maladie. Pas une raison pour considérer qu'il a raison sur tout, que c'est un saint. Mais Susskind dit à un moment qu'Hawking "n'a pas compris". Et pourquoi n'a-t-il pas compris ? Parce qu'à 56 ans, il n'était plus au faite de ses capacités intellectuelles. A cause de sa maladie. Sans doute vrai - vrai d'ailleurs de tous les physiciens, y compris d'Einstein qui était la risée de ses collègues sur la fin de sa vie car il refusait de cautionner le fonctionnement probabiliste du monde quantique. Mais que Susskind parle comme ça de son adversaire scientifique, cela ne m'a pas semblé élégant. Et tous les éloges qu'il déverse à la fin du livre sur Hawking (dont je n'ai personnellement rien à foutre) ne réparent pas ce manque de tact.


Je tiens pourtant à terminer sur une note positive.

 

...et j'encourage la lecture de ce bouquin en dépit des réserves que j'ai émises, et même si ce n'est pas un livre "d'initiation". D'abord, il est vraiment instructif car il aborde sous l'angle physique et non cosmologique un sujet que les livres de vulgarisation ne traitent que rarement et de manière superficielle - les trous noirs. Ensuite, il est bien fait et intéressant. Est-il clair ? Je n'arrive pas à me prononcer. Comme je l'ai dit, les deux premiers tiers sont limpides. Le dernier tiers me semble si spéculatif que je ne sais pas quoi dire. Autant on peut imager des résultats expérimentaux, autant il est difficile de "traduire" un raisonnement mathématique et d'en donner les articulations. Que faire ? En lire les deux premiers tiers avec la plus grande attention... La suite est plus touristique, l'armature logique manque un peu, tu auras peut-être l'impression d'être suspendu au dessus du sol...

L'avantage et l'inconvénient de ce bouquin, c'est qu'il donne la parole à un théoricien des cordes. Inconvénient, car la théorie semble clairement en perte de vitesse - alors à quoi bon ? Avantage, car en France, on entend plus volontiers les tenants de la gravité quantique à boucle que les cordistes : il est bon d'entendre toutes les cloches ! Les cordes n'ont peut-être pas dit leur dernier mot.

Je n'ai pas lu la version anglaise, mais pour une fois, la traduction m'a semblé bonne - le traducteur s'autorisant même quelques notes pertinentes au fil du récit.

Pour conclure, je dirais que Susskind est un mec splendidement intelligent, mais sans doute un drôle de pistolet. C'est ce que j'ai ressenti en lisant son bouquin. Et toi ?