jeudi 28 septembre 2017

Avoir des lettres… et des chiffres !

Sur YouTube, tu as une jolie mathématicienne avec une voix très douce qui t'enseigne les secrets de la chain rule...


- Allez ! Il vous reste trente seconde, Leibniz était le père du…? Le père du…?
- Du calcul infinitésimal…?
- Bonne réponse ! Et maintenant, un peu plus difficile ! L'expérience de Morley et Michelson avait pour but de démontrer l'existence de…? Allez… Si je vous dis que ça fait tout drôle quand on le respire… mais ce n'est pas le vrai !... Plus que cinq secondes… Perdu ! C'était l'éther, bien sûr, l'éther cosmique - c'était vraiment trouvable…

Quand tu regardes un jeu à la télé, un jeu un peu "culturel", tu remarqueras qu'on pose rarement une question sur la science. Pourquoi ? Les gens shuntent complètement la culture scientifique. Que s'est-il passé ? La prof de math pas assez sexy ? Les pellicules du prof de physique ?

Il y a comme un tabou, une magie, un respect mêlé de crainte pour les maths et la physique. Pourquoi ?

La plupart des gens ont lu madame Bovary (du moins dans ma génération) et ça ne fait pas d'eux des Flaubert : ça, ils le comprennent bien. Ils considèrent que le niveau de lecture, la qualité de la compréhension sont variables selon qu'on est un élève pas très doué ou un universitaire spécialiste de l'époque - mais qu'à peu près tout le monde peut accéder à l'œuvre avec un peu de bonne volonté.

En revanche, pour les sciences, ils ont une règle complètement différente ! Ils pensent qu'il faut être de Broglie ou Planck pour lire de Broglie ou Planck. Pas du tout ! Il y a une grosse différence entre écrire une œuvre géniale et la lire. Et il est possible d'accéder aux connaissances scientifiques à des niveaux très différents de lecture.


- Je lis Madame Bovary, donc je suis Flaubert
- Non, j'ai écrit Madame Bovary, et Emma Bovary, c'est moi !

A partir de ces deux polynômes, formez l'équation qui décrit la valeur de la variable je. Donnez la limite de l'équation quand cette variable tend vers l'infini.


Oui, pas besoin d'être Flaubert pour lire du Flaubert, pas besoin d'être Einstein pour comprendre les relativités, pas besoin d'être Mozart pour apprécier Mozart - pour l'écouter, ou mieux, pour le jouer.

Que fait-on au lycée ? On étudie les classiques : Molière, Corneille, Balzac, Hugo, Maupassant. En math aussi : on étudie les œuvres des grands auteurs : Regiomontanus, le baron de Neper, Leibniz, Fermat, Descartes, Newton, sans oublier Thalès et Euclide en géométrie. Ça te parle plus...? Ah, tu ne les connais pas tous ? Pourtant, Regiomontanus a beaucoup plus influencé ta vie que Victor Hugo Sans lui... peu importe : dans tous les cas, en cours de français comme en cours de math, on fait la même chose : on apprend ses classiques.

Tu peux être familier avec les travaux des physiciens du modèle standard sans être créatif, sans y avoir contribué. Oui, il y a peu de chances pour que tu apportes des idées nouvelles comme Einstein ou de Broglie, mais si tu as une culture suffisante, tu peux lire ce qu'ils ont écrit et le comprendre - et si possible, le lire à une vitesse raisonnable, ne pas ânonner - c'est d'ailleurs le sens de mes révisions et études actuelles.

Il est vrai qu'on sait tous parler la langue de Molière. La langue des maths, il faut un peu la bosser. De même qu'on ne peut pas lire Lewis Carroll dans le texte si on ne sait pas l'anglais. Mais là aussi, il y a des niveaux très variés : ce serait ridicule d'attaquer Shakespeare après quelques mois d'anglais. Heureusement, il y a des traductions ! En science, on appelle ça de la vulgarisation, et c'est tout ce qu'il y a de plus honorable - encore un préjugé à jeter aux orties.

Le principe, c'est qu'on peut suivre l'évolution des sciences dures sans être un chercheur. Tu trouves ça naïf comme idée ?


Mais au fait, pourquoi est-ce important d'avoir une culture scientifique ?


J'en reviens toujours à cette question de la position de la terre. Tant que tu penses que le soleil tourne autour de la terre et qu'elle est le centre de l'univers, tu es aveugle à ta condition de fourmi perdue sur une planète dans la banlieue d'une galaxie. Tant que tu n'as pas fait un peu d'embryologie, tu ne verras pas les branchies que tu as eues à M-6 avant ta naissance, et qui prouvent irrévocablement que ton grand-père était un poisson. Si tu n'as pas connaissance des derniers développements des sciences cognitives, tu auras une vision fausse du système judiciaire de ton pays. Bref, tu ne vois pas correctement le monde, tu risques sans cesse de te tromper, tu peux imaginer n'importe quoi.

Beaucoup de gens se disent cultivés mais ne se sont pas donné les moyens d'avoir une vision minimale du monde qui nous entoure - je parle de la chaise sur laquelle je suis assis, de la table sur laquelle est posé mon ordinateur. Ils me font penser à des aveugles persuadés qu'ils voient - des aveugles anosognosiques. Car ils voient comme un aveugle, avec les oreilles et les doigts. Est-ce vraiment cela, voir ?

Tu te rappelles la petite comtesse de Cambremer au concert, qui marque la mesure à contretemps ? C'est un des passages les plus drôles de la Recherche - il y en a plus qu'on ne pense. On sent que Proust se bidonnait en écrivant, qu'il était obligé de s'arrêter tellement il était écroulé. Totalement contagieux. J'avoue que moi aussi, il m'est arrivé de rire en voyant les réactions d'un public musicophile - je ne les critique pas, je m'amuse. Car l'immense majorité des gens, y compris ceux qu'on voit dans les salles de concert, n'entend pas grand chose. Cela a été testé cent fois. Mais ça fait partie des choses qu'il n'est pas de bon ton de dire publiquement. C'est d'ailleurs fou comme les gens se mettent en rogne si tu leur démontres qu'ils n'ont aucune oreille.

Ces musicophiles sont comme ces patients qui souffrent d'une achromatopsie et qui voient le monde en noir et blanc : eux n'entendent qu'en noir et blanc. De même, les gens cultivés… mais pas en sciences, ne comprennent qu'en noir et blanc.

Tiens, à propos, un truc qui m'a toujours fasciné, c'est de voir les chiens réagir aux sifflets à ultra-son. Tu vois l'idée ?

La difficulté dans la physique contemporaine est double. D'abord elle fait parfois appel à des parties des mathématiques qui sont complexes, nouvelles, et nécessitent une initiation. Mais en dehors de la question de l'apprentissage, cette physique tend à démontrer l'existence d'un monde qui est tout sauf intuitif. Et c'est ça qui est magique !

Par exemple l'idée que deux particules dites appariées, quelle que soit la distance qui les sépare, puissent réagir simultanément quand on "touche" à une seule d'entre elle, comme si l'autre avait l'information sans qu'elle ait été transmise. Il ne faut pas confondre ces deux difficultés, celle des maths et celle de notre compréhension / intuition du réel !

Je lis et pense comprendre les équations d'Einstein ainsi que celles qui permettent de passer de la physique classique à la physique relativiste, dont le charme est justement leur étonnante simplicité. Mais je ne suis pas et ne serai jamais de "son niveau". Je suis comme cet élève qui lit madame Bovary assis dans un coin de la cour, à l'interclasse. Il y a entre cet élève et les grands inventeurs un espace intermédiaire. Une place pour une personne éclairée, réellement cultivée - une place que tu peux occuper.

Alors tu verras le monde différemment et tu t'approcheras de sa Vérité.

Roulement de tambour. Tu me regardes, je suis tout rouge, je transpire, je gesticule et ça te fait rigoler. Tu as raison. En plus, ce n'est pas en les traitant d'incultes qu'on peut convaincre les gens. Et ceux qui prennent le parti de ne pas avoir de culture, de se foutre de la connaissance, de ce contenter de la mer, du soleil, du Bourgogne, des Porsche, de la mode et du sourire de la crémière ont tout aussi raison - je suis sincère. Alors je te lâche !

jeudi 21 septembre 2017

Pourquoi le selfie de mon cerveau a eu 3422 like sur YouTube !


Ça me rendrait plus belle si le maudit gamin se décidait à regarder dans le bon sens...

Le selfie n'est pas simplement une mode. C'est le signe durable d'une bascule des valeurs de notre société. Autrefois, une femme devait être "modeste". J'aime ce mot riche d'ambiguïtés : on parle d'une origine modeste, d'un vainqueur modeste, d'une jeune fille modeste et d'un modeste présent. Le sens balance entre la matière (le modeste présent et l'origine modeste), et la psychologie (le vainqueur modeste et la jeune fille modeste). Mais dans chacun des registres, les dénotations sont assez différentes.

A l'origine, modestus vient d'un verbe latin qui donne l'idée de modérer un cheval, sans doute à l'aide de mors : avant de se pousser du col, les romains ont été des cul-terreux pendant six siècles - je l'oublie trop souvent. L'idée principale est la restreinte, la modération.

La modestie de la jeune fille n'a jamais été (du moins je l'espère !) celle du cheval calmé par l'homme1. Elle a trait à l'affichage de la sexualité, qui doit rester en demi-teinte. Mais aussi à une certaine humilité devant le mâle : hors de question d'imaginer aujourd'hui une jeune fille modeste (et fière de l'être) en occident !

Personnellement, je croyais que le sens premier du mot était la modestie du vainqueur, qui ne fait pas bruyamment état de ses succès. Je ne sais pas si c'est ce sens que les enfants apprennent encore aujourd'hui - j'aimerais bien savoir.

Dans tous les cas, on est très loin de la modicité d'un présent, ou de la modicité d'une origine - terme de langue de bois pour ne pas parler de sa médiocrité !

Alors qu'une jeune femme ne devait pas s'exhiber, un homme avait interdiction de se regarder dans la glace, du moins en public : on l'aurait dit efféminé, voire de mœurs douteuses ! J'ai souvenir de ma grand-mère grondant ma jolie cousine qui ne ratait pas une vitre de voiture pour vérifier son apparence. Et cette même grand-mère élevée aux Oiseaux en Angleterre faisait des insinuations sur les effroyables malheurs guettant les garçons qui se regardaient trop dans les glaces. D'ailleurs, Narcisse l'a payé de sa vie : la réprobation dure depuis l'antiquité.

Aujourd'hui, la qualité des selfies est le cœur de la campagne publicitaire d'une grande marque de téléphones. Car il y a eu bascule totale. On minaude sans complexe dans des lieux publics devant des tiers en se prenant en photo. Comportement qui aurait paru ridicule il y a vingt ans. J'avoue que je suis encore un peu gêné quand je vois ce spectacle. Limite, je préfère tomber par mégarde sur quelqu'un en train de chier : c'est plus naturel. Dans le selfie, il y a une intentionnalité qui me semble, à tort ou à raison, un peu vaine. Mais je ne suis pas beau, je ne peux sans doute pas comprendre.

La beauté s'affiche plus que jamais, et sans pudeur. Et la richesse ? Aussi. Chez les bourgeois d'autrefois, il ne convenait pas de montrer qu'on était riche. Là encore, souvenir personnel, à la table des grands parents, un dimanche midi, entre le poulet frites et la salade. Mon cousin, pour une raison que j'ai oubliée, a dit que nous étions riches. A vrai dire, je n'écoutais pas, mais j'ai sursauté en entendant mon grand-père taper un grand coup du poing sur la table. Il a regardé mon cousin d'un air furieux : "Et qui t'a dit qu'on était riches !" Et tout le monde a plongé le nez dans son assiette.

Aujourd'hui, on s'est américanisé, et on n'hésite pas à montrer qu'on a de l'argent. La Cartier de Séguéla est un signe qui ne trompe pas. Je soupçonne les nombreux critiques du bling-bling d'être des jaloux qui n'ont pas les moyens, à l'exception de quelques bourgeois cul serré dont les femmes ont de gros mollets, des chaussettes montantes et un serre-tête noir : eux seuls sont sincères.

La beauté et l'argent se voient, mais l'intelligence ? Ah là, c'est le contraire. Plus le droit de montrer. Autrefois, il y avait des "docteur", des "maître". Qu'est-ce que c'était, un docteur ? Pas forcément un médecin, simplement quelqu'un de doctus, qui a des connaissances. D'ailleurs, aux USA, on peut être MD, medical doctor, mais aussi PHD, doctor of philosophy, ce qui ne signifie pas du tout qu'on a une barbe blanche et qu'on lutine de beaux jeunes gens derrière une acropole, mais qu'on a présenté avec succès une thèse de troisième cycle - sur n'importe quel sujet.

Maintenant, tous égaux, plus de titres.  Certains parleront de nivellement par le bas. D'autres, de société du spectacle. On ne veut plus reconnaître les succès universitaires. Si on veut prouver qu'on est intelligent, on doit montrer qu'on est riche. J'ai même eu un un t-shirt qui disait "if you're so smart, why ain't you rich ?" Ce n'était même pas une provocation...



1 quoique... lors de libations : à nos chevaux, à nos femmes et à ceux qui les montent !

Au fond, peut-être j'aurais plus de succès si je montrais mes fesses.




mardi 19 septembre 2017

Autopsie d'une photo


A bicyclette...


Voilà une photo qui peut plaire. On y voit des enfants - c'est toujours agréable la jeunesse. Ils rentrent manifestement de l'école.

Il y a quelque chose d'exotique qui peut faire rêver à des vacances et des contrées lointaines. On remarquera le rose des poignées de frein et du panier - j'ai déjà parlé de la place du rose en Thaïlande (lien ici), c'est une couleur culturelle. Et puis il y a l'eau, la nature, un petit effet Boken sur les herbes que courbe le vent, alors que les personnages du premier plan sont à peu près nets. Les ombres sur les visages laissent penser que le soleil commence a décliner, ce ne sont pas seulement les arbres.

Et puis il y a l'effet de groupe - les trois têtes ensemble, formant un petit bouquet humain dynamique, avec trois plans successifs. Short kaki avec un ceinturon, chemise à col, marinière, jupe plissée bleue : des tenues d'uniforme scolaire qui ont leur charme, et là aussi, connotent un lointain passé colonial, avec une pointe de regret, aussi respectueux soit-on du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes.

Les expressions peuvent faire dire : il a su saisir le moment, c'est ça qui fait l'artiste… En effet, le garçon veut garder le contrôle mais ne peux s'empêcher de sourire un peu. Il dévisage le photographe avec un zeste de défi, et peut-être d'orgueil, car c'est lui qui conduit - qui conduit la fille derrière dont on aimerait qu'il soit secrètement amoureux. Je trouve qu'il a une bonne tête, avec ses lunettes qui lui vont bien et lui donnent l'air intello juste ce qu'il faut.

La fille n'est pas particulièrement jolie, mais elle a du charme et elle est sympathique. Elle rit franchement, elle ferme les yeux, et on se demande s'il n'y a pas une part de timidité - de modestie aurait-on dit il y a un siècle - dans ce retrait. L'autre fille derrière est un écho.

Ils semblent heureux de vivre, sans souci… C'est naturel, pris sur le vif, sans chichis. Oui, il y a une atmosphère.

Voilà ce que j'aurais dit si j'avais voulu dire du bien de cette photo. Maintenant, je pourrais en dire beaucoup de mal, mais je n'ai pas le temps. Tu t'en chargeras peut-être.

Ah si, juste un truc. Et si le photographe avait payé les enfants pour qu'ils repassent devant lui. Les enfants refusant de le faire gratuitement, s'il avait dû sortir son portefeuille et proposer quelques billets de vingt bahts. Et s'il avait forcé les enfants à passer dix fois devant lui et qu'il avait pris en tout deux cent photos. Celle que j'ai choisi de te montrer serait-elle moins belle, moins intéressante ? Ressentirais-tu un petit pincement de déception qui gâcherait le plaisir et diminuerait la valeur de l'instantané ?

A toi de juger… mais rappelle-toi l'affaire des amoureux de l'hôtel de ville de Doisneau !

dimanche 17 septembre 2017

La connivence chez les chiens

Ah c'est toi, vieille canaille...


La connivence, c'est un concept important pour moi. Je la définis comme le fait de savoir que l'autre est d'accord avec soi et de le lui faire sentir.

La connivence n'est pas la complicité. La complicité ne passe pas par un accord intellectuel, mais par des sentiments. La complicité, ça peut être mon vieux copain qui disait ce qu'il fallait dire à une inconnue pour qu'elle s'intéresse à moi et se sente en confiance. A charge de revanche ! Car nous nous connaissions par cœur, pas besoin de paroles pour mettre le bignz en route. Bien sûr, ce ne serait pas faux de dire que nous étions "de connivence", mais ce n'est pas dans ce sens que je vois la connivence, je la considère comme plus cérébrale. La complicité, c'est la base de l'association de malfaiteurs - pas la connivence.

Pourtant, je me méfie plus de la connivence. Avec des gens qu'on connaît peu, elle laisse entendre silencieusement qu'on est - par exemple - "du même monde", ou "de la même école de pensée". C'est pour moi une escroquerie sinon un viol. Honnêtement, je me retiens  d'envoyer un coup de poing à celui qui manifeste cette connivence avec moi.

D'abord parce que quand c'est "du même monde", c'est souvent pour écraser ceux qui ne sont justement pas de ce monde. Et quand c'est "la même école de pensée", c'est généralement une école extrêmement vulgaire. Comme la psychanalyse, tiens ! Tu sais, le mec qui te regarde d'un air finaud en disait à mi-voix : "acte manqué... Dans les grandes connivences, il y a aussi la gauche éclairée... Je citerai encore plus ignoble, et pourtant si répandu, la connivence raciste ou sexiste. On appuie ensemble sur les têtes de ceux qui se noient pour se congratuler : en plus, c'est lâche.

Mais parfois, la connivence est une référence à un passé commun. Elle a ceci d'impoli qu'elle exclut les gens qui n'y participent pas - c'est pourquoi il ne faut jamais manifester cette connivence en présence de tiers. Sinon, elle peut être bien agréable.

Ailleurs, la connivence est incompréhensible. On finit par deviner qu'elle se réfère, pour l'autre, à des choses totalement folles. C'est la raison pour laquelle la psychiatrie classique décrit une réticence connivente, qui n'est pas rare dans la schizophrénie paranoïde.

Un ami qui n'a pas la langue dans sa poche me dit que la connivence, c'est peut-être une manière de se flairer le cul quand on rencontre des inconnus. Mais moi, je déteste qu'on me flaire le cul. Il est vrai qu'il y en a qui sentent de loin, poliment, ça va. Mais d'autres qui foutent leur truffe dedans, et ça, c'est insupportable.

J'ai souvenir d'une femme qui me reprochait d'être un ours. Quand elle rencontrait des gens, elle bêlait comme eux, ils bêlaient en retour, elle bêlait encore, tout le monde bêlait, ça faisait un très joli concert. Elle me reprochait de ne pas faire le minimum. Juste un petit bêlement bref, genre bê..., tu vois le genre ?

- Mais si je suis un ours, comment veux-tu que je bêle ?

Elle était mal tombée. Parce que moi, c'est l'opposé. A tort, je sais bien ! Je me repens ! Je me frappe la tête contre le mur quand j'y repense ! Lorsque je rencontrais un étranger, je me disais sottement qu'il était différent de moi, et qu'on allait pouvoir engager une vraie conversation, un débat - et j'espérais sortir enrichi par cette confrontation. Mon interlocuteur allait sans doute m'apprendre des choses Il contredirait mes opinions et démontrerait leur fausseté par d'excellents arguments. Ou bien je lui expliquerais qu'il se trompe et pourquoi. Dans ce cas, j'en sortirais bien moins enrichi que lui, mais bon, on n'a pas le plaisir de se faire mettre le nez dans son caca chaque fois qu'on rencontre quelqu'un - on ne gagne pas à chaque fois.

Dans tous les cas, on finirait par s'entendre, trouver une péréquation - car je ne recherche pas l'affrontement, bien au contraire, je recherche l'accord !

Alors quand ces inconnus ouvraient la bouche, je contestais. Le principe de la contestation est magnifique. Partager la recherche de la vérité avec autrui, il n'y a rien de plus amical. Alors je doutais de tout ce qu'ils disaient, je leur demandais de fournir la preuve de ce qu'ils avançaient.

Malheureusement, ça ne marchait jamais. Les gens préféraient la connivence. J'étais comme le chien qui pète un bon coup quand on lui sent le cul.

Alors tu vois, c'est étonnant, mais on ne m'aimait pas.


dimanche 10 septembre 2017

Le Bizarre Incident du chien pendant la nuit (Mark Haddon)




Une amie m'a demandé mon avis sur ce livre. J'ai commencé à le lire - et je l'ai lu en anglais : comme ça, on ne pourra pas critiquer le traducteur. C'est d'ailleurs extrêmement facile à lire, car c'est censé être écrit par un garçon de quinze ans, avec un style simplifié.

Toujours le même problème : celui de l'avis qu'on peut donner sur un livre quand on ne l'a pas lu en entier. Je me suis forcé à en lire exactement 25%. Forcé, tu entends !

Attention, concentre-toi : les statistiques sur les livres que produisent les livres qui disent comment écrire des livres disent que les livres à succès ont déjà exprimé la substance de ce que sera l'ensemble du livre bien avant le premier quart. Ok ? Donc la probabilité pour que les éléments sur lesquels je me suis appuyé pour porter un jugement soient représentatifs de l'ensemble est : grande. Et donc on ne pourra pas m'opposer facilement de ne pas avoir tout lu...

En bref, c'est l'histoire d'un ado orphelin de mère, qui a la maladie d'Asperger, qui est surdoué en sciences et qui se raconte. Le reste, l'enquête sur le chien, c'est juste le prétexte du bouquin, pour donner de l'action.

Autrefois, on avait des héros intelligents, "normaux", bien intégrés, généralement caractérisés par un grand courage - genre Tintin ou Bob Morane. Ensuite, on a eu droit aux super-héros qui avaient des dons extraordinaires. Ils sont encore actifs, Marvel vend. Harry Potter en est aussi un bon exemple - moins ancien, et fort agréable. Ensuite (et un peu en même temps), on a eu le droit aux anti-héros un peu ringards, souvent complexés, mais tellement futés, ou sympathiques, ou courageux, ou les deux, ou les trois en même temps. L'inspecteur Colombo, ça te va ?

Là, on va encore plus loin, on a un héros qui est malade. Oui, il a une place bien spécifiée dans la Classification Internationale des Maladies Mentales : il se code en F845 - tu vois, ça rigole pas, c'est une forme d'autisme. Mais la maladie d'Asperger est la maladie à la mode. Surtout qu'on insiste sur certains symptômes accessoires qu'on retrouve en réalité assez rarement - des facilités incroyables pour les mathématiques, le calcul mental, une mémoire exceptionnelle, etc. Et justement, le héros du bouquin a ces symptômes, quelle chance ! Car ils font de lui un nouveau genre de super-héros des maths et de la mécanique… pas besoin de kryptonite !

Et puis on est impressionné, le gamin parle de relativité, de trous noirs, c'est certainement vachement intelligent (et si je le lis, ça va me rendre encore plus intelligent !)

On trouve aussi une énumération des symptômes de l'Asperger dans le livre sous la forme : liste des situations où je déconne. L'auteur a dû un peu potasser son truc avant d'écrire, même s'il s'en défend…

Mais si tu regardes sur les diagnostics associés à l'Asperger le plus souvent en France, selon l'excellent site www.aideaucodage.fr, tu verras que c'est un peu moins glorieux que ce qui se raconte dans le livre. Voici un copié-collé - je reconnais que tout n'y est pas parfaitement clair pour le non-médecin :



A part l'ongle incarné (pourquoi l'ongle incarné - je m'interroge), ce n'est pas rose, il y a parfois des déficits lourds surajoutés.

Alors les familles d'enfants autistes se prononceront sur le livre :
- bien parce qu'il donne une image positive de la maladie et pourrait aider à son acceptation par l'entourage social,
- mal parce qu'il en donne une version très idéalisée et édulcorée - en fait parfaitement inexacte pour la majorité des cas d'Asperger, en tout cas ceux qu'on voit en médecine ; évidemment, il y a un biais, parce qu'on n'a pas de statistiques sur tous ceux qui sont (sans doute) Asperger légers, et non traités, mais bon.

Je suis sûr qu'il y en a même qui trouveraient à redire qu'on exploite une maladie pour vendre des bouquins. Moi, je m'en fous, il y a tellement pire.

En revanche, je trouve que ce livre est une merde à cause de son style. Un style pseudo-simple ("j'ai dit que…, il a dit que…, j'ai dit que…") qui sonne totalement faux. Avec des tas de répétitions et des détails inutiles, pour donner l'impression... Mais c'est raté ! Dans "la vie devant soi" de Ajar-Garry, on a le même parti-pris de narration naïve d'un enfant, mais infiniment plus prenant (et pourtant, je n'aime pas Garry - sauf ce livre).

L'autre problème, c'est que le narrateur - le jeune garçon - n'est autre que la poupée du ventriloque. Ce qu'il dit, c'est l'illustration de ce que ressent un Asperger tel que l'imagine le non-malade. C'est court.. et ça rend  le livre très indigeste. Bien sûr, on doit s'étonner, et surtout s'extasier à toutes les pages : oh, comme il est bizarre ! Mais intéressant et charmant quand même...

De même toutes les pseudo-naïvetés du héros sont insupportables. J'ai déjà évoqué tous les poncifs des sciences "dures", Einstein, nombres premiers... Et je passe sur les trucs pas du tout crédibles - après tout, c'est juste un livre, pas un bouquin de médecine. Mais l'ensemble est :

laborieux et bidon

Alors si tu veux lire un bouquin qui te donne une idée plus réaliste de ce type de pathologie, tout en étant très lisible et même passionnant, j'avais énormément aimé "le schizo et les langues", écrit par un nommé Louis Wolfson qui était lui-même schizo. Extraordinaire. Mais bon, ce n'est peut-être pas un livre qui intéressera les plus jeunes.

Cela dit, on est pas obligé d'écrire un livre con pour intéresser les enfants.



dimanche 3 septembre 2017

"Nous", un roman de politique fiction de Evgueni Zamiatine


Brejnevie à Kharkov : garantis sans caillera


"Faut-il orienter la politique française vers une solution de type Le Meilleur des Monde ?"

J'ai récemment révisé mon article sur cette très sérieuse question [on peut en trouver le pdf ici]. A cette occasion, on m'a reparlé de "Nous autres" de Zamiatine que j'avais projet de lire depuis longtemps. C'est maintenant chose faite.


Un mot d'abord sur les traductions.

 

J'ai lu la traduction récente (1980) d'Hélène Henry qui s'appuierait sur le texte russe original. J'ai aussi lu la traduction de 1920 (Cauvet-Duhamel), dont on dit qu'elle se serait peut-être fondée sur la traduction anglaise plutôt que sur l'original. Enfin j'ai examiné plusieurs passages de la version russe. Une édition récente sans doute correcte : il n'y a pas de raison pour que le texte originel ait été altéré, même si le manuscrit a disparu.

La traduction Cauvet-Duhamel est sans charme, et très vaguement fidèle - j'ai vu ce traducteur négliger carrément un morceau de phrase parce qu'il contenait un jeu de mot difficile à faire passer en français, et je l'ai pris à plusieurs reprises en flagrant délit de paresse. Il est fidèle au texte, mais "mal" fidèle, car il n'en aide pas la compréhension en Français - il ne fait pas son boulot de traducteur.

La traduction de Hélène Henry est sans aucun doute bien plus agréable, mais laxiste. Outre le changement de temps (elle écrit au présent alors que le texte originel est au passé - du moins au début), elle déplace des passages et les réorganise à sa convenance. Certaines libertés, interprétations sinon inventions qui mériteraient des notes ou un minimum de justification sont balancées telles quelles - le lecteur n'est pas tenu au courant.

Mais l'ensemble est parfaitement cohérent et sert assez bien le projet de Zamiatine. Enfin cohérent… pas toujours : le passage sur le baromètre (dans la "note 4") semble n'avoir été clairement compris par aucun des deux traducteurs, et il est d'ailleurs affreusement traduit par l'un comme par l'autre.

L'auteur est ingénieur, il est donc nécessaire de prêter un minimum d'attention au vocabulaire scientifique. De ce point de vue, Hélène Henry est inégale. Alors qu'elle traduit d'une manière très acceptable "valeurs transcendantes" (трансцендентными величинами) par nombres transcendants, elle bute sur вероятность traduit par "vraisemblance", alors que le sens est de toute évidence "probabilité" au sens mathématique. Il y aurait d'autres exemples. Par exemple quand elle indique un nombre imaginaire qui n'existe pas du tout dans ma version russe (√-1) au lieu de racines irrationnelles - en math, ça n'a par grand chose à voir. Mais bon, ces anomalies n'apparaîtront qu'à un public cultivé (euh oui ? quelqu'un qui n'a pas un minimum de culture scientifique peut-il être considéré comme cultivé ? Et si je n'avais aucune idée de ce que fut le romantisme, tu dirais quand même que je suis cultivé ?)

Sur la version russe, je ne "sens" pas assez la langue pour porter un jugement quant à l'atmosphère du roman. Il me semble que c'est assez daté, un peu lourdingue (mais le russe est volontiers pesant - j'ose le dire même si j'adore cette langue). Quand je pense à Jules Verne qui date de la même époque, et même d'avant Zamiatine, il me semble plus léger et charmant.

Au total, la traduction Hélène Henry rend certainement le livre accessible à un public large, au prix d'une perte substantielle de fidélité. Mais les reproches que je vais faire à l'auteur ne tiennent pas à ces divergences du texte - et il me semblait important de m'en assurer avant d'engager les hostilités...


Le roman lui-même


Doit-on être indulgent parce qu'on lit un roman ancien ? Doit-on tenir compte de l'évolution des goûts, se replacer dans un contexte antérieur ? Pas sûr. Je lis Molière et je ne me force pas à le trouver génial. Je lis Flaubert et je le trouve extraordinaire. Je lis Zamiatine et je le trouve médiocre. J'étudie Newton ou Leibniz, et je trouve qu'ils transcendent à mort - pas besoin de se forcer !

Le roman de Zamiatine est un livre d'anticipation, une fiction politique comme le seront plus tard 1984 et Le Meilleur des Mondes qu'elle a manifestement inspirés. Il est supposé pourfendre le régime communiste que Zamiatine lui-même a contribué à mettre en place et dont il a ensuite souffert - et même s'il était bolchevik, même pas menchevik, on ne le lui reprochera pas. Ce roman se présente sous la forme d'un long monologue assez peu fluide et ce manque de fluidité - les retournements, les ellipses - est censé témoigner du désordre de l'esprit du narrateur.

Sur le plan psychologique, c'est le vide. Il n'y a qu'un seul personnage dont l'épaisseur est proche de celle du papier-cul soviétique en 1942. Il tient des propos totalement paradoxaux qui correspondent à un mode de pensée tellement forcé qu'il ne touche pas.

Le problème, c'est que la métaphore politique qui fait le fond de l'histoire, on n'y croit pas une seule seconde : un monde soi-disant mathématique - j'y reviendrai - où l'auteur jargonne sur les dérivées ou l'entropie de manière totalement infondée sinon naïve, où il n'y a plus de liberté, où seule compte la collectivité au détriment de l'individu : air connu... mais là, ça dépasse le raisonnable. C'est si improbable qu'on n'adhère jamais. Il y a cent autres façons de dénoncer le communisme, de manière infiniment plus nuancée, et la littérature slave en est riche.

Je ne ferai aucune critique sur le sexisme du livre - là, il faut considérer l'époque.

En revanche, je serais plus sévère sur cette charge permanente de la science, et en particulier des mathématiques montrées non pas comme une ouverture sur le monde et une manière de le penser à travers la physique, mais comme le plus sûr moyen de s'aveugler. Certes, on trouve un passage où Zamiatine semble percevoir un peu l'intérêt de la chose. Sinon, c'est une caricature à la limite du grotesque qui ferait presque penser qu'il n'a rien compris, malgré ses études d'ingénieur. Imaginons qu'au lieu des maths, il ait brocardé la pensée juive en disant à peu près n'importe quoi sur la Tora. Est-ce que ça n'aurait pas été un peu nauséabond ?

Alors comme tu es de mauvaise foi, mon cher ami, tu vas me dire qu'il ne critique pas la science, mais l'usage qu'on pourrait en faire comme moyen de gouverner et de penser le politique. Je suis désolé, ça ne passe toujours pas, ça donne une image déplorable de ce mode de pensée né avec les Lumières, la pensée rationnelle. Opposer la liberté à la raison, les sentiments à la raison, la vie à la logique, c'est archaïque et c'est une pensée vulgaire.

Bref, malgré la traduction intelligente et risquée d' Hélène Henry, le roman est pénible, pas intéressant et pas enrichissant. Deux cent pages de "où cours-je ?", c'est beaucoup pour un seul livre. Cinq ans plus tard, Kafka publiait Le Procès, l'une des plus belles et extraordinaires critiques portées contre le monde communiste. Fallait juste attendre un peu !


vendredi 1 septembre 2017

Non assistance à perfide en danger




J'en avais marre de l'école. Les profs, les pions, passe encore. Les pions, il suffisait de se tenir à carreau, ils n'étaient pas hargneux. Les profs, c'était déjà plus compliqué. Il y en avait un surtout, Chodart, le prof de français-latin. En plus, c'était le prof principal. Il avait une vieille traction, et une ribambelle de gosses. Il n'était pas très vieux, mais il avait l'air vieux comme un costard de paysan qui ne sort jamais de l'armoire, les poches bourrées de boules antimites, tout gris. Bonjour les interro-surprise - la surprise, c'était plutôt quand il n'y en avait pas.

Et puis il y avait les perfides : il y avait Debanne et Patissier, il y avait Briquet, il y avait Remuère. Eux, ils n'étaient là que pour emmerder les autres. Debanne et Patissier par exemple. Ils erraient dans la cour à la récré. Ils repéraient un élève genre pas intégré, ou un qui s'était isolé pour réviser son cours, ou un nouveau. Ils venaient lui casser les pieds. Lui poser des questions à la con. Et ça se terminait la plupart du temps par quelques coups de poing. Patissier était particulièrement redoutable : il tournait sur lui-même comme un fou, sans regarder, les poings en fléaux. Comme ils étaient deux, c'était trop facile pour eux…

Ou alors Briquet. Qu'est-ce qu'il avait dans la tête, Briquet ? Il venait dans un groupe, s'immisçait dans la conversation. La minute d'avant, il avait l'air normal, même gentil. Et puis il semblait pris d'une espèce de rage bizarre, presque euphorique. Il se mettait à taper, des grands coups sur l'épaule. Sans raison. Et comme il était fort, ça faisait mal.

Remuère, c'était un autre cas. C'était le fils d'un prof d'anglais rapatrié d'Algérie. Il avait hérité la haine de son père, surtout pour tout ce qui pouvait paraître étranger. Et c'était des insultes - et des coups si on se rebiffait. Mais jamais à la loyale, toujours par surprise. Coup de poing en traître dans le ventre, qui pouvait te plier en deux et te couper la respiration. Remuère, lui, n'était pas grand, mais il était gros - pas facile à dégommer.

Il faut dire que dans cette école, je me sentais la dernière roue de la charrette. Je n'étais pas bon en gym', je n'étais pas bon aux petites bagnoles, je n'apportais pas de Lui dans mon cartable, je n'étais pas premier de classe, je n'avais pas une mère qui me déposait en décapotable devant l'école, foulard sur les cheveux, Lucky Strike à la bouche. Il y avait quand même un truc où j'étais bon, mais qui n'était pas du tout utile sur une cour de récré. C'était la nage. J'avais appris tout petit au bord de la mer, j'avais secoué les CRS pour qu'ils m'emmènent au milieu de la baie et enregistrent mon kilomètre de nage libre. L'occasion d'une petite balade sur leur Zodiac ! Dans l'eau, j'étais increvable, insubmersible. Lorsque le mois de juin arrivait, j'allais à la piscine de l'île Gloriette. C'était un bassin découvert juste à côté de la Loire. Ma mère me laissait même y aller tout seul.

Quand il faisait très chaud, le jeudi ou le samedi, il y avait un monde invraisemblable. Dans le petit bassin, les gens étaient à touche-touche. Pas très pratique pour nager. Ce jour-là, je regrettais d'être venu. Mais bon, j'avais payé mon ticket, je n'allais pas repartir tout de suite. Je me suis mis à l'eau. Et là, qui j'ai vu ? Remuère. Avec son frère et son père. Il ne m'a pas tout de suite repéré. Alors j'ai fait comme si de rien n'était : on n'était pas à l'école, il y avait peut-être une trêve. J'ai continué de nager, en évitant la zone où il se trouvait.

Mais quand on nage dans le petit bassin et qu'il y a plein de gens debout autour de soi, on ne voit pas grand-chose. Voilà que je sens un grand choc sur la tête. Il s'était jeté à plat-ventre sur moi, et il m'enfonçait sous l'eau. D'abord, je n'ai pas compris, j'ai pensé que c'était un autre enfant qui n'avait pas fait attention. J'ai essayé de prendre pied, mais j'étais trop incliné, mes doigts de pied on dérapé sur le fond. J'ai senti qu'on m'agrippait. Panique. Alors, au lieu de résister, d'essayer à tout prix d'émerger, je me suis tordu comme une anguille, j'ai donné un coup de rein, j'ai plongé en battant des pieds, ce qui fait que j'ai pu lui échapper. Je suis sorti à un mètre de lui, tout essoufflé. Il s'est précipité sur moi. Par chance, un gamin s'est interposé, ce qui l'a retardé. J'en ai profité pour nager énergiquement en direction du grand bassin - que faire d'autre : sur terre, je ne faisais pas le poids. Il s'est mis à ma poursuite. Je ne savais pas du tout comment il nageait et je n'en menais pas large. En quelques brasses, je me suis retrouvé à perd-pied. Il y avait moins de monde. Si on avait été en mer, j'aurais nagé le plus loin possible, il aurait peut-être eu de la peine à me rattraper. Mais là, je ne voyais pas comment lui échapper.

Il nageait furieusement vers moi. J'étais arrivé au bord de la piscine, je me suis retourné, dos au mur, j'ai mis mes bras dans la rigole et j'ai décidé de battre des pieds pour l'empêcher d'arriver jusqu'à moi. Je le voyais s'époumoner, sa bouche rageuse grande ouverte, dans une gerbe d'éclaboussures. Et puis je ne sais pas ce qui s'est passé. Il a coulé, et il avait encore la bouche ouverte. Je le voyais mal à cause des reflets, des vagues, de l'ombre du plongeoir, d'autres nageurs. J'ai pensé qu'il allait nager sous l'eau pour me prendre sur le côté. Mais il avait l'air de faire du sur-place. Les cheveux plaqués et le front sont un peu sortis de l'eau, j'ai vu qu'il se débattait très fort, mais je ne l'ai pas vu prendre sa respiration.

J'attendais un coup de Jarnac.

Une piscine remplie de cinq cent personnes, c'est difficile à surveiller. Peut-être les normes de surveillance étaient plus basses à l'époque. Peut-être le moniteur était concentré sur le petit bassin où éclataient sans arrêt des incidents. Il y avait tellement d'agitation, de jeux, de cris - même dans le grand bassin. Personne n'a remarqué que Remuère se noyait. Il remontait, on voyait ses yeux épouvantés, il agitait les bras, et puis il replongeait. On aurait dit qu'il faisait le zouave. Ça a bien duré une minute.

Et moi, je regardais.

Quand il a fini de bouger, j'ai nagé vers l'échelle, je suis sorti me rhabiller et je suis rentré chez moi. En longeant le bassin, j'ai quand même vu qu'on tirait de l'eau son corps inerte et grassouillet.