jeudi 28 septembre 2017

Avoir des lettres… et des chiffres !

Sur YouTube, tu as une jolie mathématicienne avec une voix très douce qui t'enseigne les secrets de la chain rule...


- Allez ! Il vous reste trente seconde, Leibniz était le père du…? Le père du…?
- Du calcul infinitésimal…?
- Bonne réponse ! Et maintenant, un peu plus difficile ! L'expérience de Morley et Michelson avait pour but de démontrer l'existence de…? Allez… Si je vous dis que ça fait tout drôle quand on le respire… mais ce n'est pas le vrai !... Plus que cinq secondes… Perdu ! C'était l'éther, bien sûr, l'éther cosmique - c'était vraiment trouvable…

Quand tu regardes un jeu à la télé, un jeu un peu "culturel", tu remarqueras qu'on pose rarement une question sur la science. Pourquoi ? Les gens shuntent complètement la culture scientifique. Que s'est-il passé ? La prof de math pas assez sexy ? Les pellicules du prof de physique ?

Il y a comme un tabou, une magie, un respect mêlé de crainte pour les maths et la physique. Pourquoi ?

La plupart des gens ont lu madame Bovary (du moins dans ma génération) et ça ne fait pas d'eux des Flaubert : ça, ils le comprennent bien. Ils considèrent que le niveau de lecture, la qualité de la compréhension sont variables selon qu'on est un élève pas très doué ou un universitaire spécialiste de l'époque - mais qu'à peu près tout le monde peut accéder à l'œuvre avec un peu de bonne volonté.

En revanche, pour les sciences, ils ont une règle complètement différente ! Ils pensent qu'il faut être de Broglie ou Planck pour lire de Broglie ou Planck. Pas du tout ! Il y a une grosse différence entre écrire une œuvre géniale et la lire. Et il est possible d'accéder aux connaissances scientifiques à des niveaux très différents de lecture.


- Je lis Madame Bovary, donc je suis Flaubert
- Non, j'ai écrit Madame Bovary, et Emma Bovary, c'est moi !

A partir de ces deux polynômes, formez l'équation qui décrit la valeur de la variable je. Donnez la limite de l'équation quand cette variable tend vers l'infini.


Oui, pas besoin d'être Flaubert pour lire du Flaubert, pas besoin d'être Einstein pour comprendre les relativités, pas besoin d'être Mozart pour apprécier Mozart - pour l'écouter, ou mieux, pour le jouer.

Que fait-on au lycée ? On étudie les classiques : Molière, Corneille, Balzac, Hugo, Maupassant. En math aussi : on étudie les œuvres des grands auteurs : Regiomontanus, le baron de Neper, Leibniz, Fermat, Descartes, Newton, sans oublier Thalès et Euclide en géométrie. Ça te parle plus...? Ah, tu ne les connais pas tous ? Pourtant, Regiomontanus a beaucoup plus influencé ta vie que Victor Hugo Sans lui... peu importe : dans tous les cas, en cours de français comme en cours de math, on fait la même chose : on apprend ses classiques.

Tu peux être familier avec les travaux des physiciens du modèle standard sans être créatif, sans y avoir contribué. Oui, il y a peu de chances pour que tu apportes des idées nouvelles comme Einstein ou de Broglie, mais si tu as une culture suffisante, tu peux lire ce qu'ils ont écrit et le comprendre - et si possible, le lire à une vitesse raisonnable, ne pas ânonner - c'est d'ailleurs le sens de mes révisions et études actuelles.

Il est vrai qu'on sait tous parler la langue de Molière. La langue des maths, il faut un peu la bosser. De même qu'on ne peut pas lire Lewis Carroll dans le texte si on ne sait pas l'anglais. Mais là aussi, il y a des niveaux très variés : ce serait ridicule d'attaquer Shakespeare après quelques mois d'anglais. Heureusement, il y a des traductions ! En science, on appelle ça de la vulgarisation, et c'est tout ce qu'il y a de plus honorable - encore un préjugé à jeter aux orties.

Le principe, c'est qu'on peut suivre l'évolution des sciences dures sans être un chercheur. Tu trouves ça naïf comme idée ?


Mais au fait, pourquoi est-ce important d'avoir une culture scientifique ?


J'en reviens toujours à cette question de la position de la terre. Tant que tu penses que le soleil tourne autour de la terre et qu'elle est le centre de l'univers, tu es aveugle à ta condition de fourmi perdue sur une planète dans la banlieue d'une galaxie. Tant que tu n'as pas fait un peu d'embryologie, tu ne verras pas les branchies que tu as eues à M-6 avant ta naissance, et qui prouvent irrévocablement que ton grand-père était un poisson. Si tu n'as pas connaissance des derniers développements des sciences cognitives, tu auras une vision fausse du système judiciaire de ton pays. Bref, tu ne vois pas correctement le monde, tu risques sans cesse de te tromper, tu peux imaginer n'importe quoi.

Beaucoup de gens se disent cultivés mais ne se sont pas donné les moyens d'avoir une vision minimale du monde qui nous entoure - je parle de la chaise sur laquelle je suis assis, de la table sur laquelle est posé mon ordinateur. Ils me font penser à des aveugles persuadés qu'ils voient - des aveugles anosognosiques. Car ils voient comme un aveugle, avec les oreilles et les doigts. Est-ce vraiment cela, voir ?

Tu te rappelles la petite comtesse de Cambremer au concert, qui marque la mesure à contretemps ? C'est un des passages les plus drôles de la Recherche - il y en a plus qu'on ne pense. On sent que Proust se bidonnait en écrivant, qu'il était obligé de s'arrêter tellement il était écroulé. Totalement contagieux. J'avoue que moi aussi, il m'est arrivé de rire en voyant les réactions d'un public musicophile - je ne les critique pas, je m'amuse. Car l'immense majorité des gens, y compris ceux qu'on voit dans les salles de concert, n'entend pas grand chose. Cela a été testé cent fois. Mais ça fait partie des choses qu'il n'est pas de bon ton de dire publiquement. C'est d'ailleurs fou comme les gens se mettent en rogne si tu leur démontres qu'ils n'ont aucune oreille.

Ces musicophiles sont comme ces patients qui souffrent d'une achromatopsie et qui voient le monde en noir et blanc : eux n'entendent qu'en noir et blanc. De même, les gens cultivés… mais pas en sciences, ne comprennent qu'en noir et blanc.

Tiens, à propos, un truc qui m'a toujours fasciné, c'est de voir les chiens réagir aux sifflets à ultra-son. Tu vois l'idée ?

La difficulté dans la physique contemporaine est double. D'abord elle fait parfois appel à des parties des mathématiques qui sont complexes, nouvelles, et nécessitent une initiation. Mais en dehors de la question de l'apprentissage, cette physique tend à démontrer l'existence d'un monde qui est tout sauf intuitif. Et c'est ça qui est magique !

Par exemple l'idée que deux particules dites appariées, quelle que soit la distance qui les sépare, puissent réagir simultanément quand on "touche" à une seule d'entre elle, comme si l'autre avait l'information sans qu'elle ait été transmise. Il ne faut pas confondre ces deux difficultés, celle des maths et celle de notre compréhension / intuition du réel !

Je lis et pense comprendre les équations d'Einstein ainsi que celles qui permettent de passer de la physique classique à la physique relativiste, dont le charme est justement leur étonnante simplicité. Mais je ne suis pas et ne serai jamais de "son niveau". Je suis comme cet élève qui lit madame Bovary assis dans un coin de la cour, à l'interclasse. Il y a entre cet élève et les grands inventeurs un espace intermédiaire. Une place pour une personne éclairée, réellement cultivée - une place que tu peux occuper.

Alors tu verras le monde différemment et tu t'approcheras de sa Vérité.

Roulement de tambour. Tu me regardes, je suis tout rouge, je transpire, je gesticule et ça te fait rigoler. Tu as raison. En plus, ce n'est pas en les traitant d'incultes qu'on peut convaincre les gens. Et ceux qui prennent le parti de ne pas avoir de culture, de se foutre de la connaissance, de ce contenter de la mer, du soleil, du Bourgogne, des Porsche, de la mode et du sourire de la crémière ont tout aussi raison - je suis sincère. Alors je te lâche !

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