vendredi 1 septembre 2017

Non assistance à perfide en danger




J'en avais marre de l'école. Les profs, les pions, passe encore. Les pions, il suffisait de se tenir à carreau, ils n'étaient pas hargneux. Les profs, c'était déjà plus compliqué. Il y en avait un surtout, Chodart, le prof de français-latin. En plus, c'était le prof principal. Il avait une vieille traction, et une ribambelle de gosses. Il n'était pas très vieux, mais il avait l'air vieux comme un costard de paysan qui ne sort jamais de l'armoire, les poches bourrées de boules antimites, tout gris. Bonjour les interro-surprise - la surprise, c'était plutôt quand il n'y en avait pas.

Et puis il y avait les perfides : il y avait Debanne et Patissier, il y avait Briquet, il y avait Remuère. Eux, ils n'étaient là que pour emmerder les autres. Debanne et Patissier par exemple. Ils erraient dans la cour à la récré. Ils repéraient un élève genre pas intégré, ou un qui s'était isolé pour réviser son cours, ou un nouveau. Ils venaient lui casser les pieds. Lui poser des questions à la con. Et ça se terminait la plupart du temps par quelques coups de poing. Patissier était particulièrement redoutable : il tournait sur lui-même comme un fou, sans regarder, les poings en fléaux. Comme ils étaient deux, c'était trop facile pour eux…

Ou alors Briquet. Qu'est-ce qu'il avait dans la tête, Briquet ? Il venait dans un groupe, s'immisçait dans la conversation. La minute d'avant, il avait l'air normal, même gentil. Et puis il semblait pris d'une espèce de rage bizarre, presque euphorique. Il se mettait à taper, des grands coups sur l'épaule. Sans raison. Et comme il était fort, ça faisait mal.

Remuère, c'était un autre cas. C'était le fils d'un prof d'anglais rapatrié d'Algérie. Il avait hérité la haine de son père, surtout pour tout ce qui pouvait paraître étranger. Et c'était des insultes - et des coups si on se rebiffait. Mais jamais à la loyale, toujours par surprise. Coup de poing en traître dans le ventre, qui pouvait te plier en deux et te couper la respiration. Remuère, lui, n'était pas grand, mais il était gros - pas facile à dégommer.

Il faut dire que dans cette école, je me sentais la dernière roue de la charrette. Je n'étais pas bon en gym', je n'étais pas bon aux petites bagnoles, je n'apportais pas de Lui dans mon cartable, je n'étais pas premier de classe, je n'avais pas une mère qui me déposait en décapotable devant l'école, foulard sur les cheveux, Lucky Strike à la bouche. Il y avait quand même un truc où j'étais bon, mais qui n'était pas du tout utile sur une cour de récré. C'était la nage. J'avais appris tout petit au bord de la mer, j'avais secoué les CRS pour qu'ils m'emmènent au milieu de la baie et enregistrent mon kilomètre de nage libre. L'occasion d'une petite balade sur leur Zodiac ! Dans l'eau, j'étais increvable, insubmersible. Lorsque le mois de juin arrivait, j'allais à la piscine de l'île Gloriette. C'était un bassin découvert juste à côté de la Loire. Ma mère me laissait même y aller tout seul.

Quand il faisait très chaud, le jeudi ou le samedi, il y avait un monde invraisemblable. Dans le petit bassin, les gens étaient à touche-touche. Pas très pratique pour nager. Ce jour-là, je regrettais d'être venu. Mais bon, j'avais payé mon ticket, je n'allais pas repartir tout de suite. Je me suis mis à l'eau. Et là, qui j'ai vu ? Remuère. Avec son frère et son père. Il ne m'a pas tout de suite repéré. Alors j'ai fait comme si de rien n'était : on n'était pas à l'école, il y avait peut-être une trêve. J'ai continué de nager, en évitant la zone où il se trouvait.

Mais quand on nage dans le petit bassin et qu'il y a plein de gens debout autour de soi, on ne voit pas grand-chose. Voilà que je sens un grand choc sur la tête. Il s'était jeté à plat-ventre sur moi, et il m'enfonçait sous l'eau. D'abord, je n'ai pas compris, j'ai pensé que c'était un autre enfant qui n'avait pas fait attention. J'ai essayé de prendre pied, mais j'étais trop incliné, mes doigts de pied on dérapé sur le fond. J'ai senti qu'on m'agrippait. Panique. Alors, au lieu de résister, d'essayer à tout prix d'émerger, je me suis tordu comme une anguille, j'ai donné un coup de rein, j'ai plongé en battant des pieds, ce qui fait que j'ai pu lui échapper. Je suis sorti à un mètre de lui, tout essoufflé. Il s'est précipité sur moi. Par chance, un gamin s'est interposé, ce qui l'a retardé. J'en ai profité pour nager énergiquement en direction du grand bassin - que faire d'autre : sur terre, je ne faisais pas le poids. Il s'est mis à ma poursuite. Je ne savais pas du tout comment il nageait et je n'en menais pas large. En quelques brasses, je me suis retrouvé à perd-pied. Il y avait moins de monde. Si on avait été en mer, j'aurais nagé le plus loin possible, il aurait peut-être eu de la peine à me rattraper. Mais là, je ne voyais pas comment lui échapper.

Il nageait furieusement vers moi. J'étais arrivé au bord de la piscine, je me suis retourné, dos au mur, j'ai mis mes bras dans la rigole et j'ai décidé de battre des pieds pour l'empêcher d'arriver jusqu'à moi. Je le voyais s'époumoner, sa bouche rageuse grande ouverte, dans une gerbe d'éclaboussures. Et puis je ne sais pas ce qui s'est passé. Il a coulé, et il avait encore la bouche ouverte. Je le voyais mal à cause des reflets, des vagues, de l'ombre du plongeoir, d'autres nageurs. J'ai pensé qu'il allait nager sous l'eau pour me prendre sur le côté. Mais il avait l'air de faire du sur-place. Les cheveux plaqués et le front sont un peu sortis de l'eau, j'ai vu qu'il se débattait très fort, mais je ne l'ai pas vu prendre sa respiration.

J'attendais un coup de Jarnac.

Une piscine remplie de cinq cent personnes, c'est difficile à surveiller. Peut-être les normes de surveillance étaient plus basses à l'époque. Peut-être le moniteur était concentré sur le petit bassin où éclataient sans arrêt des incidents. Il y avait tellement d'agitation, de jeux, de cris - même dans le grand bassin. Personne n'a remarqué que Remuère se noyait. Il remontait, on voyait ses yeux épouvantés, il agitait les bras, et puis il replongeait. On aurait dit qu'il faisait le zouave. Ça a bien duré une minute.

Et moi, je regardais.

Quand il a fini de bouger, j'ai nagé vers l'échelle, je suis sorti me rhabiller et je suis rentré chez moi. En longeant le bassin, j'ai quand même vu qu'on tirait de l'eau son corps inerte et grassouillet.




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