dimanche 3 septembre 2017

"Nous", un roman de politique fiction de Evgueni Zamiatine


Brejnevie à Kharkov : garantis sans caillera


"Faut-il orienter la politique française vers une solution de type Le Meilleur des Monde ?"

J'ai récemment révisé mon article sur cette très sérieuse question [on peut en trouver le pdf ici]. A cette occasion, on m'a reparlé de "Nous autres" de Zamiatine que j'avais projet de lire depuis longtemps. C'est maintenant chose faite.


Un mot d'abord sur les traductions.

 

J'ai lu la traduction récente (1980) d'Hélène Henry qui s'appuierait sur le texte russe original. J'ai aussi lu la traduction de 1920 (Cauvet-Duhamel), dont on dit qu'elle se serait peut-être fondée sur la traduction anglaise plutôt que sur l'original. Enfin j'ai examiné plusieurs passages de la version russe. Une édition récente sans doute correcte : il n'y a pas de raison pour que le texte originel ait été altéré, même si le manuscrit a disparu.

La traduction Cauvet-Duhamel est sans charme, et très vaguement fidèle - j'ai vu ce traducteur négliger carrément un morceau de phrase parce qu'il contenait un jeu de mot difficile à faire passer en français, et je l'ai pris à plusieurs reprises en flagrant délit de paresse. Il est fidèle au texte, mais "mal" fidèle, car il n'en aide pas la compréhension en Français - il ne fait pas son boulot de traducteur.

La traduction de Hélène Henry est sans aucun doute bien plus agréable, mais laxiste. Outre le changement de temps (elle écrit au présent alors que le texte originel est au passé - du moins au début), elle déplace des passages et les réorganise à sa convenance. Certaines libertés, interprétations sinon inventions qui mériteraient des notes ou un minimum de justification sont balancées telles quelles - le lecteur n'est pas tenu au courant.

Mais l'ensemble est parfaitement cohérent et sert assez bien le projet de Zamiatine. Enfin cohérent… pas toujours : le passage sur le baromètre (dans la "note 4") semble n'avoir été clairement compris par aucun des deux traducteurs, et il est d'ailleurs affreusement traduit par l'un comme par l'autre.

L'auteur est ingénieur, il est donc nécessaire de prêter un minimum d'attention au vocabulaire scientifique. De ce point de vue, Hélène Henry est inégale. Alors qu'elle traduit d'une manière très acceptable "valeurs transcendantes" (трансцендентными величинами) par nombres transcendants, elle bute sur вероятность traduit par "vraisemblance", alors que le sens est de toute évidence "probabilité" au sens mathématique. Il y aurait d'autres exemples. Par exemple quand elle indique un nombre imaginaire qui n'existe pas du tout dans ma version russe (√-1) au lieu de racines irrationnelles - en math, ça n'a par grand chose à voir. Mais bon, ces anomalies n'apparaîtront qu'à un public cultivé (euh oui ? quelqu'un qui n'a pas un minimum de culture scientifique peut-il être considéré comme cultivé ? Et si je n'avais aucune idée de ce que fut le romantisme, tu dirais quand même que je suis cultivé ?)

Sur la version russe, je ne "sens" pas assez la langue pour porter un jugement quant à l'atmosphère du roman. Il me semble que c'est assez daté, un peu lourdingue (mais le russe est volontiers pesant - j'ose le dire même si j'adore cette langue). Quand je pense à Jules Verne qui date de la même époque, et même d'avant Zamiatine, il me semble plus léger et charmant.

Au total, la traduction Hélène Henry rend certainement le livre accessible à un public large, au prix d'une perte substantielle de fidélité. Mais les reproches que je vais faire à l'auteur ne tiennent pas à ces divergences du texte - et il me semblait important de m'en assurer avant d'engager les hostilités...


Le roman lui-même


Doit-on être indulgent parce qu'on lit un roman ancien ? Doit-on tenir compte de l'évolution des goûts, se replacer dans un contexte antérieur ? Pas sûr. Je lis Molière et je ne me force pas à le trouver génial. Je lis Flaubert et je le trouve extraordinaire. Je lis Zamiatine et je le trouve médiocre. J'étudie Newton ou Leibniz, et je trouve qu'ils transcendent à mort - pas besoin de se forcer !

Le roman de Zamiatine est un livre d'anticipation, une fiction politique comme le seront plus tard 1984 et Le Meilleur des Mondes qu'elle a manifestement inspirés. Il est supposé pourfendre le régime communiste que Zamiatine lui-même a contribué à mettre en place et dont il a ensuite souffert - et même s'il était bolchevik, même pas menchevik, on ne le lui reprochera pas. Ce roman se présente sous la forme d'un long monologue assez peu fluide et ce manque de fluidité - les retournements, les ellipses - est censé témoigner du désordre de l'esprit du narrateur.

Sur le plan psychologique, c'est le vide. Il n'y a qu'un seul personnage dont l'épaisseur est proche de celle du papier-cul soviétique en 1942. Il tient des propos totalement paradoxaux qui correspondent à un mode de pensée tellement forcé qu'il ne touche pas.

Le problème, c'est que la métaphore politique qui fait le fond de l'histoire, on n'y croit pas une seule seconde : un monde soi-disant mathématique - j'y reviendrai - où l'auteur jargonne sur les dérivées ou l'entropie de manière totalement infondée sinon naïve, où il n'y a plus de liberté, où seule compte la collectivité au détriment de l'individu : air connu... mais là, ça dépasse le raisonnable. C'est si improbable qu'on n'adhère jamais. Il y a cent autres façons de dénoncer le communisme, de manière infiniment plus nuancée, et la littérature slave en est riche.

Je ne ferai aucune critique sur le sexisme du livre - là, il faut considérer l'époque.

En revanche, je serais plus sévère sur cette charge permanente de la science, et en particulier des mathématiques montrées non pas comme une ouverture sur le monde et une manière de le penser à travers la physique, mais comme le plus sûr moyen de s'aveugler. Certes, on trouve un passage où Zamiatine semble percevoir un peu l'intérêt de la chose. Sinon, c'est une caricature à la limite du grotesque qui ferait presque penser qu'il n'a rien compris, malgré ses études d'ingénieur. Imaginons qu'au lieu des maths, il ait brocardé la pensée juive en disant à peu près n'importe quoi sur la Tora. Est-ce que ça n'aurait pas été un peu nauséabond ?

Alors comme tu es de mauvaise foi, mon cher ami, tu vas me dire qu'il ne critique pas la science, mais l'usage qu'on pourrait en faire comme moyen de gouverner et de penser le politique. Je suis désolé, ça ne passe toujours pas, ça donne une image déplorable de ce mode de pensée né avec les Lumières, la pensée rationnelle. Opposer la liberté à la raison, les sentiments à la raison, la vie à la logique, c'est archaïque et c'est une pensée vulgaire.

Bref, malgré la traduction intelligente et risquée d' Hélène Henry, le roman est pénible, pas intéressant et pas enrichissant. Deux cent pages de "où cours-je ?", c'est beaucoup pour un seul livre. Cinq ans plus tard, Kafka publiait Le Procès, l'une des plus belles et extraordinaires critiques portées contre le monde communiste. Fallait juste attendre un peu !