jeudi 21 septembre 2017

Pourquoi le selfie de mon cerveau a eu 3422 like sur YouTube !


Ça me rendrait plus belle si le maudit gamin se décidait à regarder dans le bon sens...

Le selfie n'est pas simplement une mode. C'est le signe durable d'une bascule des valeurs de notre société. Autrefois, une femme devait être "modeste". J'aime ce mot riche d'ambiguïtés : on parle d'une origine modeste, d'un vainqueur modeste, d'une jeune fille modeste et d'un modeste présent. Le sens balance entre la matière (le modeste présent et l'origine modeste), et la psychologie (le vainqueur modeste et la jeune fille modeste). Mais dans chacun des registres, les dénotations sont assez différentes.

A l'origine, modestus vient d'un verbe latin qui donne l'idée de modérer un cheval, sans doute à l'aide de mors : avant de se pousser du col, les romains ont été des cul-terreux pendant six siècles - je l'oublie trop souvent. L'idée principale est la restreinte, la modération.

La modestie de la jeune fille n'a jamais été (du moins je l'espère !) celle du cheval calmé par l'homme1. Elle a trait à l'affichage de la sexualité, qui doit rester en demi-teinte. Mais aussi à une certaine humilité devant le mâle : hors de question d'imaginer aujourd'hui une jeune fille modeste (et fière de l'être) en occident !

Personnellement, je croyais que le sens premier du mot était la modestie du vainqueur, qui ne fait pas bruyamment état de ses succès. Je ne sais pas si c'est ce sens que les enfants apprennent encore aujourd'hui - j'aimerais bien savoir.

Dans tous les cas, on est très loin de la modicité d'un présent, ou de la modicité d'une origine - terme de langue de bois pour ne pas parler de sa médiocrité !

Alors qu'une jeune femme ne devait pas s'exhiber, un homme avait interdiction de se regarder dans la glace, du moins en public : on l'aurait dit efféminé, voire de mœurs douteuses ! J'ai souvenir de ma grand-mère grondant ma jolie cousine qui ne ratait pas une vitre de voiture pour vérifier son apparence. Et cette même grand-mère élevée aux Oiseaux en Angleterre faisait des insinuations sur les effroyables malheurs guettant les garçons qui se regardaient trop dans les glaces. D'ailleurs, Narcisse l'a payé de sa vie : la réprobation dure depuis l'antiquité.

Aujourd'hui, la qualité des selfies est le cœur de la campagne publicitaire d'une grande marque de téléphones. Car il y a eu bascule totale. On minaude sans complexe dans des lieux publics devant des tiers en se prenant en photo. Comportement qui aurait paru ridicule il y a vingt ans. J'avoue que je suis encore un peu gêné quand je vois ce spectacle. Limite, je préfère tomber par mégarde sur quelqu'un en train de chier : c'est plus naturel. Dans le selfie, il y a une intentionnalité qui me semble, à tort ou à raison, un peu vaine. Mais je ne suis pas beau, je ne peux sans doute pas comprendre.

La beauté s'affiche plus que jamais, et sans pudeur. Et la richesse ? Aussi. Chez les bourgeois d'autrefois, il ne convenait pas de montrer qu'on était riche. Là encore, souvenir personnel, à la table des grands parents, un dimanche midi, entre le poulet frites et la salade. Mon cousin, pour une raison que j'ai oubliée, a dit que nous étions riches. A vrai dire, je n'écoutais pas, mais j'ai sursauté en entendant mon grand-père taper un grand coup du poing sur la table. Il a regardé mon cousin d'un air furieux : "Et qui t'a dit qu'on était riches !" Et tout le monde a plongé le nez dans son assiette.

Aujourd'hui, on s'est américanisé, et on n'hésite pas à montrer qu'on a de l'argent. La Cartier de Séguéla est un signe qui ne trompe pas. Je soupçonne les nombreux critiques du bling-bling d'être des jaloux qui n'ont pas les moyens, à l'exception de quelques bourgeois cul serré dont les femmes ont de gros mollets, des chaussettes montantes et un serre-tête noir : eux seuls sont sincères.

La beauté et l'argent se voient, mais l'intelligence ? Ah là, c'est le contraire. Plus le droit de montrer. Autrefois, il y avait des "docteur", des "maître". Qu'est-ce que c'était, un docteur ? Pas forcément un médecin, simplement quelqu'un de doctus, qui a des connaissances. D'ailleurs, aux USA, on peut être MD, medical doctor, mais aussi PHD, doctor of philosophy, ce qui ne signifie pas du tout qu'on a une barbe blanche et qu'on lutine de beaux jeunes gens derrière une acropole, mais qu'on a présenté avec succès une thèse de troisième cycle - sur n'importe quel sujet.

Maintenant, tous égaux, plus de titres.  Certains parleront de nivellement par le bas. D'autres, de société du spectacle. On ne veut plus reconnaître les succès universitaires. Si on veut prouver qu'on est intelligent, on doit montrer qu'on est riche. J'ai même eu un un t-shirt qui disait "if you're so smart, why ain't you rich ?" Ce n'était même pas une provocation...



1 quoique... lors de libations : à nos chevaux, à nos femmes et à ceux qui les montent !

Au fond, peut-être j'aurais plus de succès si je montrais mes fesses.