vendredi 13 octobre 2017

J'suis dégoûté !


Le pétrole, évidemment, ça stérilise...


Tu te rappelles, quand tu étais gosse ? On faisait tourner la bouteille de limonade (du Sic) et certains passaient la main sur le goulot avant de boire, d'autres non. Le passage de la paume de la main sur le goulot avait une valeur plus symbolique qu'autre chose : étant donné l'état de nos mains, c'était un apport notable de déchets organiques et minéraux en tous genres, bactéries, protistes, jus d'insectes écrasés et conglomérats de crottes de nez plus ou moins desséchées. Mais quand on essuyait le goulot, on s'exposait à des commentaires - impossible de savoir à l'avance :

- T'es dégoûté, toi ?

Dans certains groupes, c'était bien d'être "dégoûté" : être en contact avec la salive d'un autre c'était considéré comme répugnant. Mais dans d'autres, faire sa mijaurée, refuser la promiscuité du copinage était une insulte :

- Pourquoi tu fais ça ? J'ai pas la vérole, moi ! T'as vu la chochotte !...

Il y avait d'autres tabous liés au dégoûtant. Par exemple il était impensable qu'on s'amuse à se pisser dessus : alors qu'on passait son temps à s'arroser avec des pistolets à eau. Va comprendre !

Cette phobie du contact avec l'autre existe encore chez les adultes qui diront devant un plat : tu peux le prendre, je n'y ai pas touché - même si on se livre dans le privé à des attouchements autrement plus intimes.

Pourtant, il me semble qu'on devient moins "dégoûté" à mesure qu'on prend de l'âge. Je me trompe ?

A la base, cela ne fait JAMAIS aucun sens d'être dégoûté. Sauf quand il y a des microbes. Mais les microbes, ils ont bon dos. La tuberculose a presque disparu en France. Il n'y a pas de contamination buccale à craindre, les germes dans ta bouche étant aussi nombreux que les grains de sable de la plage.

Donc exit les microbes.

Reste les humeurs. les trois S. C'est pas vraiment Sea, Sex and Sun, c'est beaucoup moins glamour : sang, salive et sperme. Au fait, les humeurs, c'est quoi en vrai ?

Pour l'essentiel, des molécules organiques banales, qu'on trouve partout. Avec quelques protéines qui peuvent t'être particulières. Particulières en quoi ? Elles ont une forme un peu spécifique, avec un ion ammonium dans un coin, une petite liaison covalente avec un hydrogène dans un autre, et quelques hexacycles artistement tournés dans différents plans de l'espace. Des trucs qui viennent des plans de ta génétique. Mais rien de très original. Un micron de diamètre pour les super-méga-géantes molécules protéiques.

Vraiment pas de quoi faire le dégoûté. Surtout qu'il n'y a aucun risque. Elles ne vont pas te sauter dessus : elles vont se faire très vite démolir dans ton tube digestif, couper en toutes petites briques qui te seront utiles pour reconstruire d'autres protéines.

Tu veux qu'on aille plus loin ? Tu veux savoir de quoi sont constituées ces macromolécules ? D'atomes, de particules - dont la caractéristique est justement de ne pas être particulières. Un atome d'hydrogène qui se trouve dans le muscle de ton bras est absolument semblable à un atome d'hydrogène qu'on trouve sur un des satellites de Saturne. On te les échangerait, tu ne sentirais rien, tu serais toujours le même. A propos, tu savais que tu avais de la poussière d'étoiles dans les cheveux ? Ça te va bien... (en fait, tu en as partout ailleurs : on est fait de poussière d'étoile ; mais je m'éloigne.)

Tu n'es pas convaincu. Alors prend un anneau - par exemple une alliance - et pose-là sur la table. Quelle est la différence entre toi et l'anneau ? Aucune, si on se réfère aux notions d'intérieur / extérieur. Maintenant, pose un grain de sucre au milieu du cercle formé par l'anneau, et répond-moi : le grain de sucre est à l'intérieur de l'anneau ou à l'extérieur ? Tu hésites. Tu vois bien qu'il est à l'intérieur de la forme géométrique abstraite que constitue l'anneau, mais le grain de sucre n'est absolument pas incorporé à l'anneau. Il n'est pas dedans, comme il serait dans ta citronnade si tu l'avais laissé tomber dedans. Il n'a d'ailleurs aucun contact avec la substance de l'anneau. Alors finalement, avec la sagesse qui te caractérise, tu finis par me répondre qu'il n'est pas vraiment dedans.

Très bien. Mais le rapport avec mon corps ? Attend, je t'explique. Imagine qu'un géant mette ses deux pouces dans ta bouche. Oui, ça tire, des pouces de géant, c'est gros. Mais le plus dur est à venir, tu vas souffrir un peu. Maintenant, il met ses deux index dans ton trou du cul, il ouvre bien, et remonte en tirant, poussant, tortillant ses doigts à l'intérieur de ton intestin, puis de ton estomac, puis de ton œsophage, puis de ton pharynx. Et en écrasant ton corps sans ménagement, il réussit à mettre en contact le bout de ses index avec le bout de ses pouces. Il est toujours resté dans le tube digestif - même s'il a pu créer quelques légères lésions internes. En somme, il vient de démontrer que tu n'étais qu'un anneau.

La conclusion, c'est que pour un médecin, le contenu du tube digestif, c'est le milieu extérieur. Et c'est logique. Donc ce qui te dégoûte et que tu vas ingurgiter, ça reste à l'extérieur de ton corps (avant d'être broyé et éventuellement filtré).

Alors, toujours dégoûté ?

Ben oui, c'est dans la tête, je savais bien… Moi c'est pareil. Sur le marché, on me propose des criquets sautés, des cafards grillés, des veloutés de cocons - mais je n'y arrive pas !

Et puis il y a les chiottes. La pisse est propre et stérile, à part le premier jet du fait de la saleté de tes organes génitaux externes. On peut même s'en servir pour désinfecter une plaie malpropre - morsure de chien par exemple. Mais pas envie de me prendre un bain de siège quand le connard qui est passé avant moi a laissé sa monnaie sur le comptoir. Quant à la merde, elle contient des germes pas nocifs en application cutanée, et aussi des produits toxiques pas vraiment dangereux - d'ailleurs, elle a séjourné dans ton ventre pendant plusieurs heures, et il y a donc des chances pour qu'elle ne soit pas poison. Mais la merde reste la merde. Alors tu te la gardes !


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