mercredi 22 novembre 2017

La femme infanticide



Que reste-t-il de nos asiles...


Il y a très longtemps, dans une ancienne vie, je travaillais dans un hôpital spécialisé. Une de mes patientes était une femme d'aspect rustique, rude et fermé. On la disait schizophrène.

Depuis des dizaines d'années, on l'appelait l'infanticide. Elle n'était plus rien d'autre. Déchue parmi déchus - l'humanité asilaire qui constituait son seul environnement.

Elle était en hospitalisation sous contrainte - placement judiciaire. Une patiente calme, sans problème, dont on savait qu'elle allait finir sa vie à l'hôpital : les faits qui l'y avaient conduite étaient trop graves et sa pathologie trop fixée pour permettre d'imaginer une seconde la possibilité d'une sortie.

Lors de ma prise de fonction, j'avais commencé des visites systématiques avec l'idée de n'oublier aucun patient, même le plus chronique. Son nom était dans la liste. Le surveillant du pavillon m'a conseillé de la laisser tranquille, puisqu'il n'y avait rien à faire. En effet, la situation était bloquée par son mode de placement - régulièrement reconduit tous les six mois d'un mot laconique du médecin-chef à la préfecture.

Le surveillant avait largement plus de vingt ans de plus que moi. Un surveillant de la vieille école qui m'aidait à enlever ma capote d'interne pour l'accrocher à la patère, façon cauteleuse d'afficher un respect qu'il n'avait plus, avec l'espoir d'atténuer la fougue d'un jeune médecin. Il se piquait de sophrologie et il était intarissable sur le sujet : tout plutôt que de me laisser en tête-à-tête avec les malades. Car il avait une autre raison de me tenir à l'écart de la patiente - une philosophie pratique dont il m'avait fait part dès notre première rencontre, sans vergogne et en toute amitié : dans ce pavillon, plus un patient est vu par le médecin, moins bien il se porte.

J'étais sans aucun doute un jeune interne plein d'énergie, d'espérance et d'illusions. J'ai demandé à lire le dossier de la patiente. Des feuilles jaunies avec des écritures italiques et des boucles. Des passages tapés à la machine avec des lettres anguleuses et baveuses qui traversaient parfois le papier pelure. Et quelques coupures de journaux. Effectivement, cette femme avait bien tué sa dernière fille, un nourrisson de quelques mois, en la noyant : elle l'avait glissée dans la machine à laver le linge et avait mis la machine en route. Puis elle était partie vaquer à ses occupations - s'occuper de sa maison et de ses enfants, elle en avait quatre autres - dont elle s'occupait bien - lors du procès, personne n'avait jamais rien eu à en dire, au contraire : "on ne se serait jamais douté..."

Une belle photo de Robert Peyne - asile abandonné à NY

Son mari était cuisinier, un petit homme sanguin au visage enluminé - maladie professionnelle disait-on dans les vieux livres de médecine. Cette nuit-là, il était rentré tard du travail. Les enfants étaient au lit et dormaient tranquillement. Il avait trouvé la mère avec la petite fille morte dans les bras, assise devant la machine, immobile comme une statue au milieu des draps blancs - il avait décrit la scène à l'audience. Elle lui avait tout dit, sans rien dissimuler. Il avait alerté la police qui était accourue mettre la meurtrière derrière les barreaux.

L'histoire avait été reprise par les journaux, elle avait fait les gros titres, bien sûr, trop sensationnel, trop terrible ! La mère est passée en jugement et après de longues délibérations, elle avait été déclarée article 64 par le jury : ainsi désignait-on ceux qui échappaient à la prison pour aller à l'hôpital psychiatrique. Sort qui n'était pas riant : on savait quand on allait sortir de prison, même si c'était au bout d'un long tunnel de trente ans, mais on ne sortait pas de l'asile quand on avait tué.

Le dossier, comme beaucoup de dossiers de l'époque, était indigent. Le diagnostic de schizophrénie avait été porté sur des signes "négatifs", c'est-à-dire le retrait sur soi, l'isolement, la pauvreté des sentiments apparents, et non sur les signes beaucoup plus éclatants qui dénotent habituellement cette maladie : le délire et les hallucinations. La femme infanticide n'avait pas expliqué son geste - et le caractère incompréhensible, étrange de l'acte, l'absence de justification et aussi de dissimulation avaient été retenus pour conforter le diagnostic : tout le monde sait que les schizophrènes sont bizarres.

Depuis : rien. L'infanticide suivait docilement les consignes qu'on lui donnait, jamais un mot plus haut que l'autre. Elle était d'ailleurs taciturne, à la limite du mutisme : on parlait de retrait autistique. Elle n'avait jamais manifesté de symptômes autres. Elle n'avait pas d'amis - ni d'ennemis - dans son pavillon. Son mari venait la voir tous les mois, une brève visite sans les enfants - elle n'avait plus le droit de les revoir, évidemment.


Malgré les recommandations du surveillant, j'ai décidé de la rencontrer régulièrement. On a poussé dans mon bureau une femme de taille moyenne, d'aspect gris et terne, plutôt enveloppée, au visage ingrat et fruste. Elle était ralentie, inerte, docile comme un bête blessée. Il est vrai qu'on lui faisait prendre des doses importantes de neuroleptiques depuis des années. Mais il n'y a pas d'intoxication aux neuroleptiques alors qu'on observe généralement une forme d'accoutumance - sans addiction.

Du premier au dernier entretien que je lui ai imposés, mon infanticide ne s'est pas animée une seule fois. Passive, elle n'avait aucune demande à faire valoir, aucune revendication quant à sa vie à l'hôpital - ces petites grâces pathétiques que mendient tous les aliénés - aucun grief à exposer. Elle était résignée.

Je suis revenu à plusieurs reprises sur les faits. Je me rappelle, la première fois, c'était en présence du surveillant. Il était assis en quinconce derrière sa chaise - comme il était coutume afin d'assurer la sécurité du médecin. Par dessus l'épaule de la patiente, je le voyais qui me faisait les gros yeux.

Je posais à ma patiente des questions précises sur des détails anodins, comme si les faits eux-même avaient perdu toute importance : effet de surprise, de soulagement qui pouvait l'amener à se détendre et parler. Elle répondait sans hostilité, mais avec une économie de mots qui rendait l'échange difficile. Je l'ai légèrement provoquée et n'ai jamais rien trouvé de délirant, de bizarre, d'hallucinatoire dans ses réponses.

Sur le plan de la logique et des capacités intellectuelles, la patiente n'était pas une lumière, mais pas non plus la quasi demeurée que certains passages du dossier décrivaient. Je l'ai aussi interrogée sur sa vie maritale sur ses souhaits de jeune fille, sur son avenir ici, sur ce qu'elle pensait de l'hôpital. Je n'obtenais que des réponses évasives et laconiques. Au point de me demander si elle n'était pas chapitrée par le surveillant avant les entretiens - dans son propre intérêt.

Bref, il ne se passait pas grand chose. Mon stage allait bientôt se terminer - ces choses-là se savent chez les patients.

Au fait, tu aimes les bigorneaux ? L'art de manger des bigorneaux consiste à faire tournicoter son épingle pour faire sortir l'intégralité de la chair de sa coquille. Chez les aliénistes, le mangeur de bigorneau est une idole. Comme lui, par ses questions habiles, l'aliéniste doit réussir à tirer de son patient l'ensemble de son délire, sans rien laisser dedans…

Eh bien figure-toi qu'un jour, peu de temps avant mon départ, ma patiente m'a parlé. Oh, non, elle ne m'a pas parlé spontanément, elle ne s'est pas confessée ! Mais elle a répondu à mes questions avec assez de détails pour compléter son histoire et la rendre cohérente.

"Nous n'avions pas beaucoup d'argent... Je faisais quelques ménages... Mon mari était encore commis de cuisine... A vingt ans, j'avais déjà deux enfants à m'occuper qu'il fallait bien nourrir... C'était une vie difficile, trimer toute la journée, s'occuper des mômes. Mais bon, je m'en sortais... Et puis je suis encore tombée enceinte. Mon mari ne faisait jamais attention, il rentrait le soir quand il avait bu un coup de trop, et hop, tagada !… Je lui disais pourtant... Il s'en fichait !

J'ai accouché. La vie est devenue encore plus difficile. Mais il continuait... Et j'ai eu mon quatrième enfant - que des garçons. J'avais vingt-cinq ans et déjà quatre gosses... J'ai fait comme j'ai pu, l'argent était rare... Mon mari y allait toujours... C'est alors que je suis tombée enceinte une cinquième fois. L'enfant est née. C'était une fille.

Ma vie était devenue insupportable. Alors j'ai pensé dans ma tête, je me suis dit qu'elle allait subir le même calvaire que moi, cette gamine.. Oui, j'ai beaucoup pensé, ça s'est pas fait comme ça... et finalement, je me suis dit que c'était trop dur, ce qu'elle allait supporter... Tout plutôt que ça... Alors le lendemain d'un soir où je m'étais encore fait monter dessus, je l'ai mise dans la machine à laver et j'ai tourné le bouton. Je me suis dis que je la sauvais... que je lui épargnais la misère de ma vie..."

J'ai laissé une note détaillée au dossier, discutant la possibilité d'une reconstruction a posteriori de son histoire. J'en ai parlé au chef de service. C'était l'air du temps, la mode de la désaliénation - j'avais été là au bon moment, j'avais eu de la chance. J'ai appris par la suite que le régime de cette femme avait été élargi et qu'elle avait eu des permissions qui s'étaient bien passées. Et même, qu'elle avait revu ses enfants.



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