lundi 25 décembre 2017

On m'a dit que le père Noël s'était tué dans un accident de la route...


...enfin tué - pour l'instant, il est en réa procto. Avec le renne.

Quand j'étais petit, on m'a dit que le père Noël existait. Difficile de faire son chemin dans un monde où on applaudissait mes progrès en logique, et on me demandait en même temps de croire à des trucs improbables. Mais j'étais un bon garçon, et j'ai construit autour du père Noël un ensemble de rationalisations pour défendre le mythe contre toute attaque. Les pères Noël qu'on voyait dans les magasins ? Pas le vrai, bien sûr, des ersatz pour faire marcher le commerce. Les rennes qui voyagent dans le ciel ? Les anges le font, pourquoi pas les rennes. Les moyens par lesquels les parents savent toutes ces choses ? Ils sont omniscients, c'est bien connu.

Croire au père Noël ? Ce n'était pas tellement différent de croire au Bon Dieu et à tous ses saints. La résurrection ? Normal, Jésus = Dieu, Dieu := tout puissant. Et comme l'opération est transitive, normal qu'il se relève d'entre les morts. Mais quand même, quel gâchis ! Boire du vinaigre mêlé de fiel de foie de bœuf, c'est dégueulasse, les clous dans les mains, ça doit faire vachement mal, tout ça pour montrer qu'en fin de compte, on est le plus fort ? Pas trop logique, tout ça…

Mais bon, les adultes exercent une pression morale d'autant plus asphyxiante qu'elle est douce. On me demandait de croire en Jésus, au père Noël, je n'allais pas faire de salades puisqu'on me promettait le paradis et un train électrique. Même si un jour j'avais demandé pourquoi on ne faisait pas de feu dans la cheminée du salon et qu'on m'avait répondu qu'elle avait été cimentée :

- Mais il fait comment pour passer, le père Noël ?
Silence gêné de la famille.
Alors pourquoi moins croire au père Noël qu'à Dieu et sa smala ?

La mère d'un de mes amis faisait ses débuts de dame catéchèse. Une dame d'une famille connue de la ville, très élégante avec son joli foulard et son parfum délicat qui me chatouillait les narines quand elle se penchait vers moi. J'ai commencé à lui poser des questions pour savoir comment ça s'organisait, le ciel qu'on avait au dessus de la tête et le bordel de Dieu et de son paradis, avec les fusées qui allaient très haut, au dessus des nuages - et pourtant le Ciel était dans les nuages... Et comment on pouvait savoir ?

J'ai le souvenir précis de son embarras. Elle souriait comme sourient les adultes aux enfants quand ils sont gênés. Tu as remarqué ? Ils ont tous la même tête. Elle s'était tournée vers une maman plus chevronnée, elle lui avait quelque chose comme : "je ne savais pas que ce serait compliqué comme ça…" mais l'autre l'avait encouragée, elle lui avait dit d'y aller et que nous étions des bons enfants - que nous n'étions que des enfants et que nous devions accepter de ne pas tout comprendre…

J'ai compris que j'avais fait un pas de clerc. J'ai pris l'air béat en écoutant les sornettes qu'elle me bredouillait péniblement, je l'ai encouragée… vas-y, j'ai décidé de te croire, c'est à moi d'organiser ma tête, c'est comme ça, si c'est comme vous le dites, ça ne fait pas de doute, venant d'une dame bien et qui sent si bon…

Alors elle hochait la tête : il y a des choses qu'un enfant de ton âge ne peut pas comprendre…
Et moi aussi je hochais la tête d'un air grave. Et elle n'en finissait plus de me faire des sourires et de me demander des confirmations, tu as compris ? ça va ?... pour que je la rassure.

Un jour, j'avais huit ans bien passés, ma mère m'a pris à part. Elle avait son air gentil - son air de rien, celui qu'elle prenait pour m'annoncer des trucs qu'elle voulait que je gobe direct car elle ne pourrait pas s'en démerder si je commençais à poser des questions. Des trucs où elle se sentait un peu coupable.

Elle m'a annoncé que non, le barbu en rouge n'existait pas. J'ai aussitôt demandé si le barbu en blanc existait quand même. Elle s'est récriée que bien sûr, ce n'était pas du tout la même chose. Difficile à comprendre. A la limite, j'aurais tellement préféré l'inverse ! J'ai senti les larmes me brûler les yeux et je suis vite retourné dans ma chambre me cacher. Surtout pas le moment de montrer qu'on est encore un bébé...

Ce serait facile de dire que j'en voulais à ma mère de m'avoir menti. Non, je ne lui en voulais pas. Ou plutôt, c'était tellement dérisoire comparé à ce monde qui s'effondrait. Je pourrais dire que cette mystification avait quelque chose d'irrespectueux - même si elle était faite avec de bonnes intentions. Non. Il y avait juste cette part de rêve que j'avais construite - bien forcé - et qu'elle démolissait. Pour quoi ? Qu'est-ce qu'il y a de si extraordinaire à être adulte ?

Je ne peux pas dire non plus que ce père Noël n'ait jamais été positif. Cette belle légende faisait battre mon cœur le vingt-quatre décembre au soir, au moment de me coucher. C'était si émouvant, je m'étais même dit une année que je me souviendrais toute ma vie de ce bonheur qui faisait éclater ma poitrine… Mais est-ce qu'il n'y avait pas moyen de placer ce conte dans les limbes pour en garder le délicieux parfum, sans exiger une véritable adhésion ?

Je sais bien, j'ai overreacted, (désolé, je n'ai pas trouvé surréagir dans le Robert). Je ne sais d'ailleurs pas pourquoi. La plupart des enfants n'en font pas un drame.

Une amie me dit que je fais pareil avec mes histoires de monstres (par exemple Hadidan et Hadikro dont j'ai parlé récemment). Mais ce n'est pas du tout la même chose : avec les monstres et d'autres extravagances, j'organise un monde dont mes enfants connaissent parfaitement la nature imaginaire : c'est une fumisterie, et nous faisons semblant d'y croire. Nous jouons ensemble dans cette zone intermédiaire, et nous partageons une complicité. Il n'y a pas de dupe.

Alors le père Noël, pour ma fille ? Laisse-moi réfléchir.


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