dimanche 14 janvier 2018

Le Noël de Zorro à la Crèche des Dépôts



Le 12 décembre de l'année dernière, je me rends sur le site de l'Ircantec et de la Caisse des dépôts, je passe mes identifiants, j'arrive dans mon espace personnel (je ne suis pas peu fier d'avoir un espace personnel), et je leur adresse un petit mot :

Madame, Monsieur,
J'ai récemment changé de banque et je souhaiterais que les versements dont je bénéficie soient redirigés vers le compte dont je vous joins un relevé d'identité bancaire afin de pouvoir clôturer l'ancien compte.
Vous remerciant d'avance, etc.

PS : mon numéro de sécurité sociale est le …, je suis domicilié à…, je suis né le tant… en l'heureuse ville de R…je porte un slip panthère de marque…,
non, le dernier, je ne l'ai pas écrit.

Je reçois le même jour le mail suivant :

Bonjour,
Nous vous remercions de votre message. Au regard de notre activité actuelle, une réponse vous sera apportée dans un délai d'environ cinq jours.
Ceci est un accusé de réception. Ne répondez pas à ce mail, il ne sera pas traité.
Si vous souhaitez nous contacter de nouveau, vous devez impérativement utiliser un formulaire de contact de notre site www.ircantec.retraites.fr
A très bientôt sur notre site
 
Signé : Votre correspondant Caisse des Dépôts

J'aurais dû me méfier. Mais j'ai laissé passer. Pourtant, la dernière phrase était lourde de menaces : A très bientôt sur notre site...

Exactement douze heures et une minute plus tard, j'ai reçu exactement le même mail. "Tiens, me suis-je dit, ils prennent mon affaire très au sérieux, ils sont bien ces gens-là (ou alors ils ont un serveur bègue)". Et je n'y ai plus pensé.

Jusqu'au 14 décembre, date à laquelle j'ai reçu le mail suivant :

Bonjour,
Vous m'avez adressé un courriel concernant votre dossier IRCANTEC.
Je le transmets ce jour au service habilité à étudier votre demande. Une réponse vous parviendra par courriel dans un délai maximum de 8 jours.
Je vous remercie de votre compréhension.
Signé : Votre correspondant Caisse des Dépôts

Magnifique signature, pleine d'un mystère bouleversant, mais témoignant aussi d'une douce proximité - presque une intimité : Votre correspondant... Moi, vermisseau misérable, j'avais un correspondant à la Caisse des Dépôts ! J'ai entrevu cet homme (ou cette femme) comme une sorte de Zorro superbe venu à la défense du citoyen opprimé par un quotidien grisâtre. Bref, j'avais reçu une lettre anonyme...

Je crois qu'il existe un texte rendant obligatoire l'affichage de son identité dans les administrations. Mais il y a des exceptions. Et là, il faut les comprendre, ces correspondant Caisse des Dépôts, ils ont un métier dangereux, les agressions peuvent pleuvoir de tous côtés, agrafe qui perce le bout du doigt, café qui se renverse, et même, téléphone qui sonne.

Après un moment de joie intense, j'ai relu le mail. Un délai maximum de 8 jours ? Il suffit d'attendre le 22 décembre, ils ont un petit retard dû aux fêtes… Même si ce n'est pas encore la période des congés : ils sont très forts, ils prennent de l'avance sur le retard. Alors j'ai pris mon mal en patience.

Mais le 15 décembre, je recevais encore un autre mail, signe qu'ils étaient à fond sur l'affaire. Tu penses, changer une domiciliation bancaire, c'est du lourd.

Voici le mail en question, toujours signé de mon bienfaiteur masqué :

J'ai examiné votre demande. Un délai supplémentaire est nécessaire pour vous donner les éléments de réponse que vous attendez. Je vous propose de vous l'apporter au plus tard dans douze jours. 
Je vous remercie de votre confiance.
Signé : Votre correspondant Caisse des Dépôts

Là, pas de bonjour, tout de suite l'info brûlante, à bout portant. Mais toujours cette signature rassurante : "Votre correspondant Caisse des Dépôts qui vous fait un gros poutou". En fait non, le gros poutou, j'invente. Mais c'est bien comme ça que je l'ai pris, je suis d'une nature affectueuse. Et puis j'ai noté un pas immense dans nos relations (et donc dans l'avancement de mon dossier). Dans le mail précédent, il me remerciait de ma compréhension. Tandis que là, il me remercie de ma confiance ! Autant dire que nous sommes frères. Et avec un peu de chance, nous allons passer nos prochaines vacances ensemble.

Bon, il suffit d'attendre le 27 décembre. Quand je pense à ce fonctionnaire dévoué qui, au beau milieu des fêtes entre sa femme et sa fille, va quitter la table entre la dinde et la bûche... pour aller faire son devoir et m'envoyer une petite bafouille ! De quoi te faire monter les larmes.

Mais huit heures plus tard très exactement, j'ai reçu le même mail. Sans doute le serveur qui avait déjà mangé trop de bûche : le hoquet forcément.

J'ai quand même laissé passer les fêtes. Le père Noël n'existe pas et ça m'a fait déjà assez de mal quand on me l'a annoncé. Alors sa résurrection à la Crèche des Dépôts, à d'autres !

J'ai quand même renvoyé un petit rappel le 5 janvier pour savoir où en était mon affaire, en espérant que mon splendide correspondant Caisse des Dépôts ait survécu aux bombances de cette période.

Bonheur ! J'ai aussitôt reçu le mail suivant :

Bonjour,
Nous vous remercions de votre message. Au regard de notre activité actuelle, une réponse vous sera apportée dans un délai d'environ cinq jours.
Ceci est un accusé de réception. Ne répondez pas à ce mail, il ne sera pas traité.
Si vous souhaitez nous contacter de nouveau, vous devez impérativement utiliser un formulaire de contact de notre site www.ircantec.retraites.fr
A très bientôt sur notre site
Signé : Votre correspondant Caisse des Dépôts

Les psychanalystes disent que la psychanalyse permet de faire un tour sur soi-même - 360 degrés. Ce qui veut dire qu'on revient exactement au point où on en était au début de la cure. J'ai donc un scoop pour toi : les fonctionnaires de la Caisse des Dépôts sortent tous de l’École Freudienne.

Mais le 10 janvier, soit cinq jours plus tard et à peu près un mois après que j'ai demandé à la Caisse des Dépôts de modifier mon identité bancaire (à travers leur espace personnel sécurisé - donc avec quand même pas mal de garanties sur mon identité et après que je leur aie proposé de leur donner nom, date de naissance, caractère et rituels de couchage de mes ascendants jusqu'à la 30ième génération) :  

rien.
toujours rien.

Et là, alors que je désespérais, un mail dont tu attends la lecture avec impatience :

Bonjour Monsieur,
Vous m'avez adressé un courriel.
Pour répondre à votre demande, j'ai tenté de vous joindre par téléphone.
Vous pouvez contacter un conseiller au 02 41 05 25 25, du lundi au vendredi de 9h00 à 17h00 sans interruption. 
Je reste à votre disposition et vous souhaite une bonne journée.

Avec en bas une signature ! Zorro enlevait son masque et je voyais enfin son visage resplendissant dans la lumière blême des bandes de néons (bandonéon, c'est un peu le pays de Zorro, non ?) qui doivent encore éclairer les plafonds des bureaux de la Caisse des Dépôts.

Bien sûr, il n'y a jamais eu de coup de téléphone - quand on rate un appel, ça laisse des traces sur le téléphone.

Et bien sûr, j'avais prévenu que j'étais à 8000 km, avec un décalage, qui rendait compliqué tout échange aux heures de bureau. Surtout pour appeler un plateau où un robot vous pose dix questions avant de raccrocher "car tous nos conseillers sont indisponibles, veuillez renouveler votre appel plus tard".

J'ai donc envoyé un nouveau mail, réexpliquant la situation.

Et le même jour, j'ai reçu un nouveau mail dont je te laisse deviner la teneur :

Bonjour,
Nous vous remercions de votre message. Au regard de notre activité actuelle, une réponse vous sera apportée dans un délai d'environ cinq jours.
Ceci est un accusé de réception. Ne répondez pas à ce mail, il ne sera pas traité.
Si vous souhaitez nous contacter de nouveau, vous devez impérativement utiliser un formulaire de contact de notre site www.ircantec.retraites.fr
A très bientôt sur notre site
Signé : Votre correspondant Caisse des Dépôts

Mon correspondant avait remis son masque. Il disparaissait sur son cheval blanc dans un bruit de Tonnerre (c'est le nom du cheval). Et maintenant, je me morfonds et j'espère son retour… J'ai trouvé un livre pour tromper mon ennui. Un livre d'Arthur Koestler, auteur un peu oublié qui parlait d'un pays où l'individu avait disparu derrière l'administration. Le Zorro et l'Infini... Une fiction.

J'y lis : "Ce siècle est malade. Nous en avons diagnostiqué le mal et ses causes avec une précision microscopique, mais partout où nous avons appliqué le bistouri, une nouvelle pustule est apparue..." 

T'as le bonjour d'Arthur !


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