jeudi 25 janvier 2018

Obélix et le jeune homme pauvre


Elle était pas belle, maman !

Publié en 1858, le Roman d'un  Jeune Homme Pauvre (d'Octave Feuillet) a eu le succès d'une grosse série américaine. Succès auprès des femmes en particulier, pour son caractère romantique. Pourtant, les femmes du roman n'ont pas tellement plus de présence que des vaches fantasques et versatiles.

On dit que le roman a mal vieilli. C'est sans doute à travers de tels livres qu'on peut juger des œuvres contemporaines et de leur avenir : les défauts qui font délaisser le Roman d'un Jeune Homme Pauvre doivent être recherchés dans les productions récentes, mais transposés. Raison pour laquelle il est intéressant de lire ce type d'ouvrage.

Le style de Feuillet est loin d'être insupportable. Certes, on trouve des phrases du genre : "déjà l'ange de l'éternel repos étendait visiblement son aile sur ce front apaisé." Mais l'ensemble du livre n'est pas complètement pavé d'ampoules... J'aime bien l'atmosphère bretonne, genre Club des Cinq. Il y a aussi quelques passages sympathiques, sinon drôles et ironiques - je te jure ! Bref, je ne me suis pas ennuyé.

Côté modernes, j'ai relevé dans un autre post les ridicules des styles d'aujourd'hui. La fausse rapidité. Le peu d'articulations qui rendent le texte incompréhensible - plutôt qu'énigmatique. Et l'utilisation de nouvelles formules "spirituelles" qui sembleront totalement ringardes dans trente ans. Par exemple des sauts du coq à l'âne destinés à surprendre, mais qui semblent déjà forcés - tu sais sans doute ce dont je parle, le style journalistique en vit. le Roman d'un Jeune Homme Pauvre est moins prétentieux, il ne cherche pas à séduire à tout prix. Avantage Feuillet !

Lire un vieux livre, c'est aussi voyager : il n'y a aucune différence entre un pays étranger et une époque révolue. Mais il est mieux de connaître le pays et ses règles. A l'époque où se déroule l'action du Jeune Homme Pauvre :

- il n'y a pas de maison de maçon en Bretagne ;

- les classes sociales sont fondées sur la distinction suivante :
a/ ceux qui doivent travailler pour vivre, une majorité d'êtres en général transparents, parfois cocasses, pittoresques et/ou touchants ;
b/ ceux qui ont des rentes.

- il est tout à fait normal (et bien vu) d'être rentier ;
- il est impossible de devenir riche autrement qu'en épousant une personne qui a du bien ;
- il n'existe aucun risque de retournement de fortune, à moins d'être joueur ou de spéculer sur des bateaux qui font la traite - et encore. En effet, la fortune est pour l'essentiel fondée sur les biens immeubles, en particulier les terres.  
- il n'existe aucun impôt sur la fortune et celle-ci se reconduit naturellement, sur un fond d'inflation nulle.

Bien entendu, parmi ceux qui ont des rentes, on distingue les petits rentiers (…5000 Francs de rentes) des riches rentiers (…100 000 Frances de rentes).

L'histoire du jeune homme pauvre est fondée sur quelques présupposés assez exotiques :
- Dieu existe et il est l'oméga de toute vie humaine ;
- le cerveau de l'homme est doté de plusieurs compartiments étanches, où habitent des petits personnages vindicatifs, notamment Honneur, Volonté et Sensibilité ; ces derniers sortent parfois de leurs compartiments et se foutent des peignées mémorables ;
- l'homme est libre d'être vertueux ;
- l'intelligence d'une femme n'est pas un thème intéressant
- les héros ne font pas caca.

Difficile de passionner un jeune lecteur en partant de cette base. Car aujourd'hui il n'y a plus de dieu, et l'homme est plus une destinée, une force qui va, plutôt que la résultante de forces internes contradictoires. Liberté et libre-arbitre sont tombés en désuétude avec les derniers développements du cognitivisme - même si beaucoup y croient encore. Quand à l'intelligence des femmes, on n'a que ça à la bouche…

Je m'étonne de l'irrésistible ascension des super-héros. Il fut un temps où les petits enfants adulaient les personnages parfaits. Au fur et à mesure qu'ils grandissaient - et qu'on les forçait à lire Racine et de Corneille, leurs héros s'humanisaient et acquéraient des faiblesses. Alors qu'aujourd'hui, le héros moderne a avant tout des super-pouvoirs, c'est ce qui le caractérise en premier lieu. Ou bien il a l'équivalent : un passé, une histoire si forte qu'elle l'oriente quasi-définitivement et lui donne une force supérieure.

Bref, beaucoup de héros d'aujourd'hui, Dr. House, Sherlock (celui de Elementay), Mike (dans Suits), Liv (dans I-zombie), John Reese (dans Person of interest), Charlie (dans Numbers), Patrick Jane (dans the Mentalist), Eliott (dans Mister Robot), liste pas du tout exhaustive, sont des genres d'Obélix lunaires sans avoir l'étiquette Marvel. Tous sont tombés dans la potion magique.

Le héros de Feuillet paraît faible en comparaison. Certains auront envie de lui dire : "mais vas-y, saute-lui dessus, elle n'attend que ça…" Comme ce serait vulgaire !... Ce qui caractérise justement le jeune homme pauvre, c'est sa passivité (et sa capacité à se plaindre).

Curieusement, le jeune homme pauvre, sans avoir de dons magiques, est quand même présenté comme un être parfait, sachant monter à cheval, toucher le piano, montrer une éducation et un tact exquis en compagnie (ben oui, à l'époque, c'était ça les super-pouvoirs). Le fait que ces "super-pouvoirs" tiennent à sa naissance noble n'est qu'une concession au siècle :  le jeune homme pauvre est juste un enfant qui porte une particule… de kryptonite.

La différence, c'est qu'il est tourmenté et attend que ça passe. Alors que les héros modernes vont vers leur but sans états d'âmes. Même dans une anime aussi pétrie de morale traditionnelle que Shigen no kyojin, les personnages principaux savent dans quelle direction aller.

J'entends les (vieux) grincheux de tous bords dire que ces héros qui n'ont pas de débat intérieur, qui n'ont d'autre hésitation que la trouille - mais jamais la morale - ces héros représentent une régression par rapport aux héros d'antan qui se posaient tant de questions.

Pas sûr. Ces nouveaux héros sont peut-être à l'image de ce que nous sommes réellement : des robots humains. Le débat intérieur n'a jamais été qu'une illusion littéraire - tout est décidé à l'avance...