jeudi 22 février 2018

Le livre dont Camus s'est fortement inspiré pour écrire l'Étranger : "Aux abois", de Tristan Bernard


Quel que soit ton travail, tu peux toujours essayer de le rendre intéressant

Tristan Bernard tombe petit à petit dans l'oubli. Une génération avant la mienne, on connaissait ses pièces. La mienne le connaît pour ses mots d'esprits. La génération qui suit connaît à peine son nom et ne sait rien de lui. C'est vrai que Tristan Bernard, c'est un auteur sans œuvre. Bien incapable de citer un livre. Ni même une pièce. Alors qu'il a été très prolifique.

Pire, on le confond avec Sacha Guitry, lui aussi auteur de pièces de théâtre et humoriste caustique - dont on peine aussi à se rappeler un titre (les mémoires d'un tricheur, quand même…?) Les deux hommes se connaissaient d'ailleurs, et l'un a sauvé l'autre des camps de concentration avant de se faire emprisonner pour collaboration.

Dommage que Tristan Bernard ne soit pas étudié à l'école. Sans doute trop dérangeant. On lui préfère des auteurs convenus et faussement libertaires comme le médiocre Prévert.

Je viens de lire un des derniers romans de Tristan Bernard, "Aux abois", sorti en 1933. C'est le journal d'un meurtrier - comme l'indique sans mystère le sous-titre. Vu l'époque, il risque la guillotine.

Il n'y a rien d'attendu dans cette histoire. L'homme n'a pas tué par accident, en état de légitime défense ou pour une bonne cause - mais ce n'est pas non plus un antihéros minable ou sordide, ou un affreux. C'est un bourgeois qui a fait un peu d'études, un type vaguement anxieux, pas très heureux, qui regrette son geste pour l'inconfort qu'il lui amène, mais pas pour avoir mis fin à une vie humaine. Le roman n'est pas le récit d'une fuite, d'une traque, de ruses, d'un brûlant cache-cache avec la police. Il n'y a pas vraiment de suspens. Et c'est pourtant prenant.

Il n'y aurait que des termes négatifs pour décrire cette histoire : pas un mélo, pas un polar, pas un livre de polémiste sur la justice ou la peine de mort. Même pas un livre psychologique.

En effet, même si on peut se faire peur en se disant que n'importe qui pourrait être le héros meurtrier, l'histoire est invraisemblable. C'est l'intérêt du livre : on dirait une étude, une "gedanken-experiment" - une expérience de pensée comme Einstein en produisait : et si toi, mon cher ami, tu tuais quelqu'un dans un moment d'égarement, que ferais-tu, que ressentirais-tu ?

Et comme c'est angoissant ! On dirait un de ces cauchemars où on se retrouve dans des situations terribles sans l'avoir voulu. Où on a perdu le sens critique qui devrait permettre de se dire : "mais non, c'est impossible, je rêve !" On en est bien incapable. Alors on se débat faiblement, impuissant devant la montée de l'horreur.

Le style est simple et épuré (j'ai relevé deux ou trois scories dans tout le bouquin - des concessions à l'époque - vraiment rien d'épouvantable). En fait un livre étonnamment jeune qui aurait pu être écrit quarante ans plus tard et se lit très facilement aujourd'hui, quatre-vingt ans après sa publication.

Si l'art se définit par la découverte d'angles nouveaux - ce que je pense, même si c'est une définition incomplète - Aux abois y contribue.

Le plus étonnant est la filiation du livre. Le personnage qui se dédouble et devient à la fois acteur et observateur de sa vie, c'est Meursault, l'étranger de Camus. L'inspiration est indiscutable. Je ne veux rien retirer au livre de Camus. Mais j'aimerais vraiment qu'on rende justice à Tristan Bernard que j'aurais presque envie de qualifier de co-auteur de l'Étranger. Oui, aussi fort que ça. Car "Aux abois", c'est tout simplement "L'étranger" sans l'Algérie.




Jamais vu une photo où on voit rigoler l'humoriste : mauvaise pub...