dimanche 11 mars 2018

Cinquantenaire de mai 68 : le balancier


Tu crois qu'on y aura droit ? Je suis curieux de voir quel vieux hibou va célébrer la chienlit...

Le cinquantenaire des évènements de mai 68 va avoir lieu... au mois de mai, il paraît !

Célébrer une révolte qui a fait des morts, mis le pays dans un désordre indescriptible et son économie sur les genoux ? (ben oui, recouvrir de goudron les pavés de la rue Soufflot pour rendre la plage inaccessible, t'imagines que c'est gratos ?)

Tout cela pour un résultat dont le bénéfice ne m'apparaît pas clairement. Le départ de de Gaulle ? Un changement sociétal radical et positif ? La fin du capitalisme sauvage, l'amour libre et la fraternité des classes sociales non bourgeoises ? Euh…

D'autant que 68 a laissé un lourd héritage : une pensée unique dans l'intelligentsia qui a imposé sa loi au-delà des années 2000, un terrorisme intellectuel à rebours, une pensée sclérosée qui se complait dans le paradoxe et l'affirmation péremptoire, finement décrite par Michel Onfray.

Difficile d'oser dire qu'on n'était pas de gauche quand on était universitaire : on était alors considéré comme un salaud ou un con (et souvent les deux). Et pour un jeune mec, avouer qu'on n'était pas de gauche à une fille, c'était la veste presque assurée, sauf à fréquenter les cercles fermés des filles de généraux, de la petite noblesse, et des cathos à sandales et socquettes blanches ! J'en frémis encore… d'excitation, pervers que je suis !

Avec des conséquences pratiques désastreuses. Par exemple, en psychiatrie, les théories délirantes de l'antipsychiatrie, jetant dans la rue des patients nécessitant des soins. Théories qui, sous forme atténuée, ont abouti à une diminution excessive des lits d'hôpitaux sous couvert de désaliénisation.

Alors célébrer mai 68 ? Pas sûr.

Pourtant, honnir cette révolution, dire qu'elle n'a rien apporté de positif, ce serait tout aussi injuste. La société était fermée, verrouillée. Recouverte d'un couvercle de conformisme bourgeois dont on n'a plus trop idée.

Il était interdit d'afficher. Mai 68 a voulu que tout s'affiche, tout soit transparent. Je pensais que c'était bien. Maintenant, j'ai un doute. Mais il y a réellement eu une libération - des mœurs par exemple. Même si certains pensent qu'elle ne servait que les hommes (ce qui me semble très injuste quand je pense à l'explosion des mouvements de libération de la femme, à la loi Veil, à la loi Neuwirth).

La contestation est apparue. La belle contestation qui demande : "mais après tout, pour quelle raison exacte fait-on ceci, au fait, pourquoi continue-t-on de…" Trop vite remplacée par la fausse contestation : ça existe, c'est vieux, donc c'est mauvais, il faut changer, il faut du neuf.

Tout de même : 68 nous a laissé un air délicatement parfumé de liberté.

Mais les "évènements", on aurait peut-être pu s'en passer. Mai 68, au fond, ce n'était que la manifestation tangible d'un courant de pensée puissant, libertaire, contestataire qui a fleuri dans tous les pays occidentaux à la même époque.

Le pendule de Foucault au Panthéon. Caractéristiques des sociétés, les mouvements pendulaires : l'époque victorienne, la fin du règne de Louis IV, et en sens inverse, la teuf sous Louis XV, les années folles de l'après guerre.

La société a horreur du vide…

Mai 68 a engendré un mouvement de libération des esprits. Une libération avant tout morale. L'individu n'avait plus l'obligation de se conformer à l'éthique du groupe, du village, de la bonne société et des codes bourgeois. Chacun fait ce qui lui plaît.

Mais depuis cette époque, les administrations gouvernementales n'arrêtent pas de nous bombarder de textes de loi dont les trois quart sont ineptes, témoignent d'une bien-pensance niaise quoique laïque et sont totalement intrusifs. L'un des derniers en date, c'est la loi sur la fessée que j'évoque dans un post précédent.

C'est un empilement continu. Une diarrhée. A ce titre, la lecture des Actualités du Service Public est édifiante, déconcertante... Comme l'État s'occupe bien de nous ! Il nous guide dans notre vie quotidienne, il nous assiste, il nous protège… Quand je lis ça, dans ma tête, une voix qui hurle : "Mais lâche-moi la grappe, putain...!"

Comparer le passé et le présent, c'est difficile. Pourtant, on ne peut pas s'empêcher de faire le rapprochement : d'un côté le mouvement de libération des années 60 - 70, de l'autre le mouvement d'encadrement réglementaire de nos vies quotidiennes à partir des années 80.

Comme si les gens que ne limitait plus la morale commune devaient à tout prix être guidés, bornés, bordés, conseillés. Par ces lois innombrables qui nous disent ce qu'on doit faire. Un vide qui doit être comblé - car ce n'est pas facile d'être libre, quand on est con : toujours on fait les mauvais choix.

Même les humoristes s'en plaignent : aujourd'hui, on ne peut plus rire de tout.

Un mouvement de balancier qui fait suite à la libération de mai 68. Un retour à l'interdiction, à la sournoise privation de liberté, au contrôle - dans notre intérêt bien sûr (mais surtout celui des autres), et pour l'harmonie générale. Seriously ?

Si tu es invité chez des bien-pensants, n'oublie surtout pas  de faire de discrètes allusions au fait que tu n'es pas raciste, que tu es homophile, soucieux d'écologie et surtout féministe. Sinon, tu seras vite considéré comme un salaud ou un con (et souvent les deux).

Il y a pourtant des causes plus graves. Ne serait-ce que la faim dans le monde dont je ne lis plus grand-chose dans les journaux. Parce qu'on en est venu à bout ?

Tu vas me dire qu'il faut tout traiter en même temps, qu'il faut lutter sur tous les fronts, que l'un n'empêche pas l'autre.

Justement si. L'un empêche l'autre. Et puis tout traiter en même temps ? Une appréciation volumétrique de ce qui mobilise les médias montre bien que la société est focalisée sur des problèmes secondaires.

Aujourd'hui, à l'école de la Magistrature, on enseigne aux futurs magistrats à agir dans tous les domaines. Il faut bien, vu la pléthore de textes. Le résultat, c'est qu'une fois en poste, les jeunes magistrats sont incapables de faire la différence entre ce qui est grave et ce qui ne l'est pas. Ils sanctionnent tout, sans discernement. Ils sont frappés d'un étrange trouble de la vision : tout leur semble sur le même plan.

Et c'est très exactement ce que je reproche à notre société.



Moi, 68, j'ai des super souvenirs. D'abord, l'école en pointillé. Ensuite, j'ai appris à chanter l'Internationale dans les manifs. C'était vachement émouvant, quand on chantait tous ensemble, ça prenait aux tripes. Et puis il y avait plein de jolies meufs. Quand c'est devenu un peu dangereux, les grands m'ont mis derrière, c'était moins drôle. Alors je suis parti en stop au bord de la mer avec un copain. Les seuls qui avaient de l'essence, c'était les chefs syndicaux. C'était un peu chaud d'expliquer qu'on allait se la couler douce dans la baraque des parents - résidence secondaire... Le soir, on écoutait sur Europe les journalistes commenter ce qui se passait au carrefour de l'Odéon. Et pendant la journée, il y avait la belle Odile que son lycée avait libérée. Alors finalement, mai 68, comment tu veux que j'en dise du mal ?

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