dimanche 4 mars 2018

Le frère de la côte, de Joseph Conrad : un godon me disait...


"Elle" est si belle ! Pas étonnant que les anglais l'appellent "she"

C'est fort, Conrad. Je viens de terminer "Le frère de la côte" (1923). En dépit de mes principes, je n'ai pas lu en anglais, alors que c'est dans cette langue que le polonais Konrad Korzeniowski a écrit ce roman sous un titre moins imagé, "The rover" (le trimardeur, le vagabond). Trop d'expressions de marine ancienne : j'ai été paresseux.

Le livre me rappelle un très beau film, Master and Commander, qui raconte l'histoire d'un long duel entre un bateau anglais et un bateau français lors des guerres napoléoniennes. J'ai souvenir du pincement lorsque je voyais le bateau français perdre l'avantage. J'estime le godon, son humour, son flegme et ses marins, mais étant marin moi-même, je ne le porte pas dans mon cœur, aussi grotesque et irrationnel que cela puisse paraître.

Vrai : j'ai mal pour elle.



Il se trouve que j'ai dîné avec un anglais il y a quelques jours. La conversation est arrivée sur un sujet un peu délicat, le caractère blessant ou non de l'appellation "brits" - qu'on n'entend qu'aux USA et qu'on ne lit que sur les tabloïds. Il m'a confié la raison personnelle pour laquelle il trouvait cette désignation slightly offensive :
- Ce sont les anglais qui ont conquis le monde autrefois - gênés par les français je reconnais. Pas les écossais, ni les gallois ni les irlandais. Ceux-là aussi, nous les avons conquis... Alors appelons un chat un chat. Certes, lors de nos conquêtes, nous avons fait beaucoup de mal aux autres pays, nous avons été extrêmement durs, voire carrément ignobles... Mais c'est bien nous - les anglais - les principaux acteurs de l'histoire de notre nation. M'entendre appeler "brit", je ne trouve cela ni spécifique ni même exact…

En voilà un qui est aussi ridicule que moi quand il s'agit d'endosser l'histoire de son pays ! Sans doute la raison pour laquelle je l'ai trouvé sympathique !

The Rover raconte aussi une péripétie du blocus continental. Dans ce roman, pas vraiment d'identification possible. L'ancien canonnier-corsaire, rude et taiseux - je passe. Le jeune officier incertain - je suis trop vieux. Les sympathiques seconds rôles, frustres et naïfs -  seriously ? L'étrange jeune femme à la santé mentale délicate - difficile. Et sa vieille tante séductrice de curés : non, évidemment.

Quand elle frétille du cul sous sa belle robe blanche...

C'est peut-être cette distance imposée qui fait le charme du livre. Des personnages trop nets, presque caricaturaux. La force du "il était une fois..." Avec le décor solaire de la presque-île d'Hyères au début du dix-neuvième siècle. Les pierres de la falaise et le panache des marins. Une action faite de silences. Qui s'étire puis se condense dans les cinquante dernières pages du livre… mais je ne me suis jamais ennuyé.

Les souvenirs d'autres Conrad me reviennent : Lord Jim, héros qui traîne sa misérable culpabilité... Et aussi Typhon, "simple" récit halluciné d'une tempête à bord d'un vapeur dans l'océan indien.

Je n'imagine pas vraiment les femmes s'attacher à ces histoires austères, presque arides. Je crains qu'il ne faille aimer trop fort la mer pour les apprécier, et c'est rarement dans leur culture.

Je n'arrive d'ailleurs pas à comprendre ce qui me fascine tant dans les romans de Conrad, dont j'imagine bien qu'on puisse ne pas les aimer. Pas d'invention dans la forme. Une psychologie assez rudimentaire. Une intrigue simple et qui parfois se traîne. Aucun humour, aucun second degré. Alors ?

Sans doute l'odeur puissante de l'aventure - mêlée au doux parfum de l'iode qui imprègne le papier. Et le fantasme de ces poupes habillées de grandes robes blanches qui se dandinent au gré des vagues...


Presque à sec de toile, en fuite - ou peut-être à la cape, car la voile de misaine me semble porter à contre.
A voir la mer, il y a largement plus de huit Beaufort. Mer grosse, sinon énorme.


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