vendredi 23 mars 2018

Le hooligan et les flashes de la vie


S'imposant par la douceur des mœurs, la vivacité du regard et la subtilité de la pensée...

Est-ce que tu serais vexé si je te disais que tes sensations de plaisir étaient exactement les mêmes que celles d'un hooligan amateur de bière à 8°, de porno squalide, et de castagne ? Pas glop ! Et pourtant...

Au commencement était le median forebrain bundle, le faisceau médian du télencéphale qui rassemble les impressions positives du mésencéphale pour les diffuser dans les différentes régions d'intégration corticale. Une voie commune à tous les plaisirs, celui du camembert comme celui de l'ariette mozartienne. Y a-t-il une hiérarchie ? Des plaisirs plus fins que d'autres, avec des voies spécifiques ? A priori non. Ce qui fait de toi l'égal neurologique du hooligan - au moins de ce point de vue.

Car tu es trop malin pour confondre l'objet, simple source du plaisir, avec le sentiment de plaisir que tu éprouves… La source est à l'extérieur. Et l'organe du plaisir, celui que tu as en commun avec ton ami hooligan, il est dans toi. L'objet peut être différent, une émission de téléréalité ou la visite de la pinacothèque. Mais dans la tête, c'est exactement pareil, c'est la même structure neurale.

Alors pourquoi j'ai senti le besoin de recenser et subdiviser les plaisirs, je n'en sais rien. J'en ai trouvé cinq… ou six, mais pour le dernier, je suis mal à l'aise.

Pour moi, les plaisirs de la vie se définissent obligatoirement par un flash : c'est bon, c'est fort, ça change la réalité et ça perturbe le jugement. Voilà :

1/ D'abord le sexe. L'orgasme. Mais pas uniquement. Souvenir de mon premier patin : j'étais debout dans le hall d'un bowling, j'ai failli tomber. Coupure de courant dans la tête.

2/ L'état amoureux. Pas besoin de décrire ce sentiment qui rend tout léger, facile et agréable : tu connais.

3/ La compréhension. Des maths par exemple. Quand la solution arrive dans la tête, s'installe plus ou moins rapidement - après un moment de recherche que je n'arrive pas à décrire : je regarde les données et j'attends - un état indéfinissable. Et puis la lampe s'allume (enfin pas toujours), tout s'organise et devient très beau, très bien rangé. Je ressens un bien-être qui dure quelques temps, une caresse sur les neurones - et j'en veux encore !

4/ Les ivresses des paradis artificiels, du rêve et des flashbacks. Alcools et substances plus ou moins dysleptiques, avec euphorie, bienveillance universelle, impression que tout est facile. Yes ! Problème : la descente. Et moins souvent qu'on ne le dit, la santé.

Dans le même chapitre, le réveil d'un rêve. Un rêve très agréable qui va t'habiter toute la journée et te rendre heureux. Un genre d'état second. Tu as déjà eu cette expérience, je suis sûr ?

Et puis la madeleine. Passé qui fait irruption dans ton présent. Tu te retrouves dans deux vies à la fois - un peu comme un déjà vu. Celle d'avant fait remonter des parfums. Tu es envahi par une sensation douce, insaisissable : ne bouge pas, sinon elle va s'évaporer.

Plage d'Irlande du sud, la nuit avec au fond la ligne blanche de l'écume : très onirique.

Ce sont des états intermédiaires de la pensée, proches du dédoublement. J'en rapprocherais le succès qui monte à la tête, les plaisirs d'orgueil. Concours longtemps préparé et réussi, ivresse de passer le premier la ligne d'arrivée. Putain, je l'ai fait !...

5/ Les émotions que procurent parfois la beauté - le spectacle de la nature par exemple. Ou la musique. Elles ne sont pas forcément euphorisantes. La musique particulièrement : parfois un tel arrachement que je préfère ne plus risquer... Mais le flash y est - aucun doute possible.

Le sixième plaisir, c'est la bouffe. Là, j'hésite. Je sens comme une différence de nature. Un bon repas, c'est magnifique mais ce n'est pas planant. Je suis pourtant gourmand, incapable de résister à un gigot d'agneau aux flageolets, à une tablette de Lindt aux noisettes. Va comprendre. Des physiologistes, gens d'ordinaire raisonnables, ont décrit un sentiment de bien-être sinon de gloire à l'issu d'un bon repas. Mais s'il était arrosé ? Alors ça compte pour du beurre... D'un autre côté, un excellent repas à l'eau du puits, je n'arrive même pas à imaginer.

Tu vas dire que j'en ai oublié beaucoup, des plaisirs. La convivialité. Les petites attentions dont on est l'auteur ou le bénéficiaire. La pratique d'un sport cardio-respiratoire comme la course à pied. Et même des sensations plus étranges comme le fait de voir - exemple - quelque chose de très grand et de très bien rangé comme la bibliothèque de Borgès. Ou bien observer un mécanisme qui "tourne rond" - un moteur, la valse de deux étoiles avant la formation d'un trou noir, un bout de code avec un algorithme très malin - et éprouver une certaine joie de cette contemplation.

Pour le cardio, il est temps de passer aux aveux. On parle souvent des endorphines qui t'envahissent la tête dès que la course dure plus de quarante minutes. Elles sont plus anesthésiques qu'euphorisantes. Je fais semblant d'y croire. Mais il y a aussi le plaisir de la plage déserte, l'odeur d'iode, l'affection que je porte à celui ou celle avec qui je partage cet effort, la suspension des soucis ordinaires qui me pourrissent la vie, la satisfaction du devoir accompli envers mon corps. Comment faire la différence ?

Pour la convivialité, ou l'amitié, j'aurais tendance à les rattacher au numéro 2 de ma liste, le plaisir d'être amoureux. Le mot amour a trop de sens, il les a tous perdus. C'est un monstre imaginaire, une chimère de l'attirance amicale et de l'envie sexuelle.

Car les deux existent de manière autonome. L'admiration enthousiaste pour un ami, les sentiments affectueux, l'attraction qu'il exerce, tout cela n'implique pas un désir sexuel. J'ai aimé beaucoup d'hommes mais peu me considèrent comme un homosexuel refoulé (ou ils me l'ont bien caché !) J'ai souvenir d'une femme pour laquelle j'ai eu une passion obsédante, mais avec qui je n'ai jamais eu envie de coucher - alors qu'elle aurait sans doute consenti.

Quant au reste (j'en oublie sans doute), j'ai tendance à le classer comme satisfaction plutôt que plaisir. Quelle est la différence ? Les satisfactions ne donnent jamais de flash. Mais j'ai bien conscience que la ligne est ténue : l'intensité joue, comme les réverbérations de nos aires corticales d'intégration.

Cette complexité rend inimaginable la reproduction du plaisir chez un robot humanoïde. Mais au fond, le plaisir, ça sert à quoi ? Ça sert à donner un élan, une impulsion. Rien d'autre. Or motiver un robot, c'est ce qu'il y a de plus simple. Il suffit de programmer un petit : Tant que... fais... Fin tant que.

Finalement, tu es comme le hooligan, mais tu es aussi très proche du robot. Car ta passion pour le tennis, les préliminaires romantiques, l'afghan, les réunions de famille, les fruits de mer etc., ça t'est venu comme ça : un peu comme si tu avais été programmé, au fond. Mais si ! Programmé par ta génétique et ton environnement. Car je ne t'imagine pas une seconde décrétant : tiens, dorénavant je vais prendre un grand plaisir à écouter Motor Head (ou Glenn Gould)...


Tu la vois en tout petit, celle-ci. Mais grandeur nature, avec le solaire qui buffle à 5, la barque qui t'invite en frétillant...