mercredi 25 avril 2018

La fille d'à côté


- Cette semaine, faut absolument que je trouve le temps de m'épiler les jambes !

Autrefois, je n'étais pas à l'aise avec les araignées. Avec le temps, et grâce à des lectures qui m'ont montré combien ces êtres étaient amusants, ingénieux et courageux, j'ai appris à les aimer.

Bien sûr, je ne fais pas comme mon copain d'enfance qui prenait les grosses velues dans sa main - et à ma grande surprise, ne se faisait jamais pincer. Oui, "pincer", et non pas mordre, car l'araignée n'a pas de dents, et elle ne pique pas car elle n'a pas de dard. Ce qui ne l'empêche pas d'avoir parfois un peu de poison au bout des chélicères !

Un couple - qui à mon avis ne tiendra pas très longtemps, tu verras pourquoi - habite tout près de mon bureau. Elles sont du genre saltiques - des sauteuses - et n'ont pas de toile. Elles attrapent leurs proies au vol et c'est parfois spectaculaire.

Madame est en pleine santé, vive, active - et d'un tempérament aussi fougueux (et velu) que celui d'une espagnole.

Et voici monsieur. Il est plus chétif, et souffre d'un handicap important. Comme tu peux voir, il lui manque trois pattes à gauche (heureusement, il est droitier). Pas facile, pour avancer, surtout sur un plan vertical comme une vitre. Il est obligé de tourner, puis lance la patte restante, rectifie la trajectoire… Je ne pense pas que ça l'empêche de sauter, mais tu imagines comme il doit être déséquilibré !

Je sais faire la roue - sans les mains (et après, sans les dents) !

Je sais ce qui l'a mené à cette triste situation. Le sexe, bien sûr, qui nous a tous fait faire des folies ! Et puis madame Araignée est si séduisante... Elle s'est laissée grimper par monsieur - grimper, étant donné la différence de taille, est particulièrement approprié. Après un coït satisfaisant, madame a ressenti une petite faim. Elle s'est approchée de monsieur, qui redescendait lentement du septième ciel où madame l'avait expédié. Elle l'a immobilisé - sans difficulté vu son poids - et lui a cassé une première patte. Hmm ! Un délice ! Vous en reprendrez bien une autre ? Et crac, madame se ressert. Et relâche un peu son étreinte. Monsieur en profite pour prendre ses jambes à son cou (oui, les araignées font ça !)

Rentré sur ses terres de chasse, monsieur Araignée réfléchit. Il trouve que madame Araignée a l'amour vache (car oui, les araignées aussi peuvent avoir l'amour vache). Et il pense qu'elle a sans doute un homme au plafond. Mais elle est si sexy !

Quelques temps plus tard, madame envoie des messages parfumés pour dire qu'elle s'offrirait bien une partie de jambe en l'air… Monsieur Araignée reconnaît bien là l'humour délicat de madame. Il va la voir, et lui fait la danse des chélicères. Très joli - si tu n'as jamais vu, tu rates le Nijinski des arthropodes. Madame est conquise. Et hop, il lui monte dessus et fait sa petite affaire. Extase...

Remplit les baignoires mais aussi les lavabos : qui suis-je ?

Madame est aussi très contente. Et comme les émotions lui donnent faim, elle attrape monsieur par surprise et lui coupe encore une patte dont elle se régale.

- Ah non, ça ne va pas recommencer ! râle monsieur. Tu me confondrais pas avec mon cousin Millepattes, par hasard !

Et là, d'un effort surhumain (mais oui, les araignées aussi font des efforts surhumains), il se cara…patte ! Pas simple, avec une seule patte, mais madame Araignée ne se donne pas la peine de le poursuivre : "Si je lui bouffe la dernière, il ne pourra plus chasser, il va mourir de faim. Et alors, qui fera avec moi la bête à deux dos ? Or j'ai de gros appétits… et besoin d'un compagnon vigoureux !"

Ce qu'on peut en déduire, c'est que l'intelligence de cette araignée est quand même limitée : elle aurait pu lui casser une patte de l'autre côté. Mais les saltiques, qui ne tissent pas de toiles, ne connaissent rien à la théorie des cordes. Et donc question super-symétrie, ce sont des billes.

L'autre conclusion de cette histoire, c'est que statistiquement, les femelles qui ont mangé le mâle après le coït font des bébés plus gros et plus solides, avec des médianes de survie plus élevées. Tout cela rigoureusement prouvé par des études en double aveugle et triple cul-de-jatte.

Allez, monsieur Araignée, ton sacrifice n'aura pas été vain. Tu es tel le pélican du poème de Victor Hugo (parce que oui, aussi surprenant que cela puisse paraître, les araignées sont parfois comme les pélicans).

- T'as de beaux yeux, tu sais... / - Sur les huit, ça serait quand même dommage qu'il n'y en ait pas un ou deux...





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