jeudi 7 juin 2018

A un ami qui voit parfois en blanc et noir



"Ils". Ces salauds inconnus, égoïstes qui se gobergent de caviar en conchiant la planète et ne pensent qu'à leurs bénéfices.

"Ils" ont bon dos. C'est plus facile de leur donner une identité même anonyme. Pour les montrer du doigt, déclencher la rage. Ces ordures qui bientôt nous vendront l'air pour respirer. A nous qui sommes les gentils...

Je sais, le monde est essentiellement mené par l'égoïsme et l'avidité. Beaucoup plus rares sont les gens guidés par la curiosité scientifique, l'envie de comprendre, celle de transmettre le savoir, et encore plus rares ceux qui veulent faire du bien.

Mais dire "ils", ça dispense de se poser des problèmes de structure : quelle est cette organisation qui permet de se goberger de caviar en conchiant la planète ? Qui l'a mise en place ? Quelles sont les alternatives ? Comment tient-elle ?

Car le problème, c'est que ce "ils", c'est aussi nous, même si nous n'avons pas de caviar sur la table. Le simple fait de mettre une petite épargne sur un compte qui rapporte, dans une assurance-vie, et nous participons au système : nous sommes dans l'engrenage, nous cotisons au salaire des brokers. Le simple fait d'aimer les belles voitures, les appareils photos ou les vacances à l'étranger : nous sommes dans la consommation. Et quand on râle sur nos impôts ou qu'on se réjouit de la baisse du chômage, on doit savoir que c'est le résultat de l'échec de la vente de Rafales, ou la construction de trois TGV en Chine en fermant les yeux sur la censure et la répression.

Car tout est intriqué, bien plus qu'on ne le pense. D'abord, les économies de tous les pays du monde. Ce qui est très bon dans un sens : les marchands ne veulent pas de guerre : une guerre, c'est la fin d'un marché, sauf pour les marchands de canons. La paix mondiale ne tient pas aux décisions des grands pays, mais à l'intérêt des grands groupes. Détruire la Syrie, ça, on peut quand même : ils ne produisent que des babouches, et quand on aura fini, on enverra Bouyghes reconstruire, ce qui fera du bien à l'emploi. Juste à déplorer une baisse de la vente de tablettes pendant les bombardements.

Les grands groupes ont l'art de faire des otages. Ton Samsung, ton Apple qui ne te quittent plus, ils peuvent paraître chers. Pourtant, si tu réfléchis à ce que représentent ces merveilles technologiques en termes de R&D, ils sont bon marché. Mais ils leurs permettent d'acheter ton temps, celui que tu passes à regarder les pubs - malgré toi. Ils leurs permettent d'acheter ta mémoire, comme ils loueraient une place de parking. Si je te demande de citer cinq marques de smartphones, ce sont celles qui font le plus de pub qui reviendront en mémoire.

Trois marques de lessives... Et trois marques de lunettes... Bordel, mais regarde la merde qu'on a dans la tête ! Est-ce qu'on a besoin de savoir ça ?

Car la mémoire est souillée. A force d'être violée tous les jours, elle est remplie d'opinions et de préférences qui n'ont pas grand chose à voir avec ce que tu es. Jamais tu ne choisis : on guide ton choix. On te donne l'illusion de décider pour Apple ou Samsung - ou Huaei. Chacun correspond à un marché, à un profil de consommateur. La connaissance que tu as de ton environnement matériel, elle t'a été inculquée de force, tu es l'oie qu'ils ont gavée. Et maintenant, même si tu t'en défends, tu es dépendant de la technologie, tu es dépendant des grandes marques. Intrication...

Essaye une seconde d'imaginer la clarté du cerveau de ton arrière-arrière grand-père. Le beurre dans son assiette était sans marque. Sa voiture à cheval sortait d'un atelier local. Jamais il n'avait vu une chemise Lacoste. Les seuls noms propres qu'il avait dans la tête étaient ceux de ses amis et connaissances, et de quelques personnages célèbres.

Je ne prône pas un retour en arrière, la bougie et la marche à pied. J'aime le progrès. Je trimballe les deux cents bouquins de ma liseuse dans une seule poche. Je suis content de ne plus être obligé de donner accès à mon compteur : ma consommation est automatiquement télétransmise. Il n'y a pas de jour où je ne consulte Google à la recherche d'une information. Pas question de vivre comme mes grands parents.

Tu dis que les grands groupes conchient la terre et s'enrichissent. C'est vrai, mais ils le font aussi pour nous, pour que notre abonnement internet soit bon marché, pour que notre facture d'électricité ne crève pas le plafond. Le bureau de recherche et développement de Google fait des miracles pour qu'on trouve plus vite, et plus pertinent. Si les voitures n'étaient pas produites à des milliers d'exemplaires, elles coûteraient bien plus cher et je n'aurais pas les moyens d'en acheter. Les économies d'échelle, nous en profitons énormément - et les économies d'échelle, ce sont les grands groupes. La diffusion du progrès technologique, ce sont les grands groupes.

L'intrication des problèmes est telle qu'il est quasiment impossible d'agir. Les politiques qu'on a trop vite fait de dire pourris sont dépassés par des forces qu'ils ne contrôlent pas. Il ne faut pas pour autant délaisser la politique. Il faut simplement ne pas en attendre plus qu'elle ne peut donner.
- La solution, ce sont les groupes antimondialisation…?
- Ceux-là, ils ont tout faux - en partant de constats justes. On ne fera jamais rien en proposant des solutions rétrogrades, en niant l'accélération des communications et le global village. C'est une forme de repli sur soi qu'ils proposent.

Au contraire, il faut être ultra-mondialiste, parce que c'est le sens de l'évolution technologique. Il faut penser à des solutions globales - sur le plan social, économique, fiscal, etc. pour reprendre le pouvoir sur les grands groupes. Les empêcher de toujours trouver ailleurs un paradis qui leur permet d'échapper aux contrôles, au fisc - aux hommes.

Je ne prône pas la conquête du monde par le prolétariat de tous les pays. L'idée a fait long feu, et l'expérimentation a donné des résultats catastrophiques. Mais je prône une internationale. Constituée de qui ? Des consommateurs qui veulent reprendre la main. Dans quel but ? Modifier la structure économique du monde. De quelle manière ? Par l'instauration d'un pouvoir supranational fort mais modéré - on n'est pas là pour couper des têtes. Un pouvoir démocratique et disposant du pouvoir de contrôler l'économie, le système bancaire et les structures sociales - et par ricochet l'écologie.

Reprendre le pouvoir : c'est ça qu'il faut faire. Car pour l'instant, nous sommes à la remorque !


Alors crier sur les méchants, pas sûr que ça serve à grand chose - sinon donner bonne conscience. J'ai tout lieu de penser que si j'étais à leur place, je ferais pareil. Tout simplement parce que je serais eux. Et toi aussi, forcément.

Brooklyn : petit pays de consommation tranquille




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