mardi 10 juillet 2018

Les Maudits Blues


Hé, les filles, vous avez vu les fringues de ma copine ? Ça vous rappelle quelque chose ? C'était quelle année ? Moi, aujourd'hui, j'aurais pas honte de me promener avec elle habillée comme ça. Je devrais...?

C'est un lieu commun de dire que la mode est un moteur de la consommation. Je ne m'y intéresse pas du tout - ce qui ne veut pas dire que je n'aime pas m'habiller. J'en suis resté au 501 (une âme secourable m'a pourtant dit d'arrêter…) aux Church's et aux vestes en tweed.

Impression que la mode se répète. Pas le seul. Je revois ma mère feuilletant "Elle" quand j'étais gamin, se tournant vers ma tante, moue dégoûtée : "Que du déjà-vu. Ils ne savent plus quoi inventer…"

Une erreur commune, c'est d'attribuer à la mode les conséquences de l'évolution des mœurs. L'apparition des pantalons pour les femmes en 1950, c'était Simone de Beauvoir et la libération de la femme. La mode a suivi. Quand ma mère allait à la messe, elle mettait un foulard sur ses cheveux. On ne s'en souvient plus, mais avoir les cheveux au vent était perçu comme une invite sexuelle - de ce point de vue l'islam n'a pas cinq siècles de retard, à peine cinquante ans. Puis exit le foulard : évolution des mœurs, et non mode. La minijupe dans les années soixante : pareil. Les vestes masculines, les cheveux courts : changement de mentalité, et non pas mode.

Bref, pas sûr que la mode apporte beaucoup à l'humanité. Quand je regarde les défilés (ça m'arrive tous les deux ans, coincé dans un endroit où je dois attendre), je suis atterré. Les "créateurs" font des efforts désespérés pour être originaux. Et les mannequins sont grotesques.

Même pas sûr que ce soit du second degré...?

- Alors c'est ça, la mode ? Ils sont enfin sortis de la jupe Chanel...? Ta mère serait contente...

- Pas sûr... Mais dans la vraie vie, je me demande si une femme n'est pas à la mode parce qu'elle change souvent de tenue, parce qu'elle varie les styles, parce qu'elle achète des vêtements dont les matériaux sont de bonne qualité et surtout, parce qu'elle ne porte que des vêtements neufs (ou quasi). Le pompon : si elle est naturellement jolie et si elle sait se maquiller.

- Cool. Alors au fond, la mode, c'est juste ça : attirer l'attention dans l'espoir d'un coït favorable à la survie de l'espèce ?

- Euh...oui. Mais pas que. Marquer son appartenance à un groupe social. Dire combien d'argent on a dans les poches. Ou ce qu'on veut faire croire...

La mode comme avant-garde technologique : chapeau de transport aérien individuel. Harry Potter enfoncé !

Quand j'habitais rue Turbigo à Paris, je faisais moi-même l'entretien de ma moto au pied de l'immeuble, sur le trottoir - bien forcé, cette salope de concierge m'avait chassé de la cour. J'avais un bleu de mécano genre une-pièce avec une grande fermeture éclair qui descendait assez bas pour faire braguette. Donc je vidange... je retends ma chaîne... je monte mon ralenti... Faut que je laisse reposer une heure pour voir comment le moteur va démarrer à froid. Juste le temps d'aller me faire couper les cheveux : ça tombe bien, ça fait dix jours que je dois le faire. Et merde, pas envie de remonter les sept étages sans ascenseur pour me changer.

Voyant mon bleu, le coiffeur me tutoie, me traite comme un arpète. Il est familier, condescendant, mais ça ne me dérange pas - passé le premier moment de surprise, ça me ferait plutôt rigoler. Alors je ne moufte pas, mais spontanément, je répond en le vouvoyant. Un capilliculteur parisien se considère bien plus haut qu'un mécano - limite un artiste - alors il n'est pas étonné.

Qu'il me coupe les cheveux, c'est tout ce que je lui demande. Bon prince, il me fait la conversation, et finit par me demander dans quel garage je travaille. Je lui dis sans malice que je ne suis pas mécano, je fais juste l'entretien de ma bécane.
- Alors qu'est-ce que tu fais dans la vie, mon gars ?
- Je suis médecin.
 J'ai vu sa gueule s'allonger dans le miroir - mâchoire tombée sur la clavicule. Il ne m'a plus causé avant d'avoir fini son taf...

Rigolo, mais triste aussi, ces préjugés sur l'habit. Ah, les maudits bleus !

Les fringues, c'est la reconnaissance sociale. Mais c'est aussi l'apprentissage de la consommation. Le coup des marques, j'en reviens toujours pas. Tu t'es cassé le cul à l'université, tu as un métier où tu ne te salis pas les mains, tu estimes faire partie de l'élite dans ta ville de province. Et tu penses que ça t'honore d'afficher le nom du commerçant qui a fabriqué ta chemise ? Commerçant qui t'enfle en vendant trente fois plus cher l'Aéropostale qu'il a acheté un demi-dollar en Malaisie. Et donc qui te prend clairement pour un con mais que tu remercies. En lui faisant de la pub.

Abercrombie ? Pourquoi pas le nom de ton boulanger ? De ton plombier ? Moi je te vois bien avec Lyonnaise des Eaux imprimé en grand sur ton pantalon. ELM Leblanc sur ta cravate. Viagra sur ton slip, ou Jacob Delafon si tu préfères. Ça t'irait bien.

Souvent, tu es dans mes pensées...

 

Ce qui est magique, c'est qu'il y a des modes dans tous les domaines.


Les sites web par exemple. Ils changent et ce ne sont pas seulement des progrès techniques qui permettent de faire en quelques minutes ce qui nécessitait des heures de codage. Un pro reconnaît instantanément à son look un site qui a trois ans d'un site juste mis en ligne par un designer hype.

Pareil pour les logiciels. On utilise des onglets, ou bien des icones plutôt que des boîtes de dialogue avec des boutons radio et des lignes de menu. Tendances qui durent quelques années avant de disparaître.

Même en physique, la théorie des cordes aurait été une mode - tellement hégémonique qu'elle aurait bridé toute recherche alternative pendant plus de trente ans dans les labos du monde entier et donné un gros coup de frein au progrès en physique théorique (comme le raconte Lee Smolin dans son bouquin)
.
Je ne parle pas de la psychanalyse, objet d'un engouement tel qu'il a rendu les gens gagas. Combien d'honorables psychiatres provinciaux ai-je vu partir pour Paris, pleins de componction, assister aux séminaires de Lacan (génial escroc qui faisait payer des sommes colossales à ses patients pour des séances de dix minutes !) Provinciaux qui s'en revenaient enduits de l'aura du maître comme de fromage blanc, faire un compte-rendu imbitable - forcément - aux malheureux qui n'avaient pu faire le déplacement…

Plus globalement, chaque époque a ses modes intellectuelles. J'analyse les trente dernières années du siècle précédent comme une période obscurantiste, où un intellectualisme délirant a fait dire et publier énormément de bêtises, coupant les élites du peuple et le PS de son électorat naturel.

Mais ce siècle ?

Le problème, c'est qu'il est difficile de savoir quelles sont les modes idéologiques d'une époque quand on baigne dedans. Essayons quand même.
- Un délire collectif à propos de l'immigration et de l'islam, dans un sens comme dans l'autre.
- Une vision très peu scientifique des problèmes écologiques.
- Un assoupissement généralisé sous les coups (feutrés) de marteau du marketing.
- Et un fait de société : l'attachement fétichiste pour l'écran minuscule de son téléphone portable, alors qu'on accroche des télés d'un mètre de large au mur "pour mieux voir". A n'y rien comprendre !

Ce ne sont que des tendances, et le siècle a encore quelques belles années...

Moi, question mode, je me verrais bien choisir mes fringues en fonction d'une époque et d'un lieu. Totalement libre. Je m'habillerais 1950 parce que j'aime bien le be-bop et le lindy - avec l'entrejambe large qui assure le refroidissement sans à-coup des bijoux familiaux. Et si je veux me taper la reine d'Angleterre, j'irais comme ça, tout simplement :

...à la manière Johnny Walker !




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