samedi 4 août 2018

De la haine (de Kassovitz) à l'amour soviétique (selon Eldar Ryazanov)



Je n'aime pas vraiment les déclarations de Mathieu Kassovitz.

Il a une vraie énergie et un regard critique, mais il pisse bien trop court. Il n'a pas de solutions et vu de loin, il donne l'impression de faire pas mal de cirque. Dommage.

J'ai vu La Haine, sorti en 1995. Un bon film sans aucun doute. Là encore, beaucoup d'énergie. Les tribulations de trois jeunes de banlieue - trois amis.

Le film est en noir et blanc. D'habitude, je déteste le ton prétentieux de ceux qui font du N&B, mais là, c'est justifié, ça passe bien. L'idée - lumineuse - étant que c'est un film noir...

La construction est simple et efficace : un chrono s'affiche entre diverses séquences qui racontent un jour de la vie du trio. Un jour en surchauffe après des émeutes et la mort d'un émeutier tué par un flic.

On a considéré que La Haine était un pamphlet contre la police. Mais non : il raconte le point de vue des gamins, normal que cet angle déforme la réalité. Kassovitz ne les montre pas comme des agneaux, ils sont agressifs, transgressifs, odieusement phallocrates et pas clairs du tout. Ils sont ce qu'ils sont : héritiers d'une histoire pas très brillante. Et ils sont si insupportables qu'on n'a pas envie de les aider - si c'est pour se faire envoyer péter...

C'est clair qu'on aurait aussi pu faire un film fort montrant les flics, des jeunes peu expérimentés, la peur de la bavure, la rage devant les insultes, l'incompréhension, la trouille devant la domination numérique de ceux qu'on doit encadrer, les sentiments sans doute compliqués quand les flics eux-mêmes viennent des banlieues ou sont issus de l'immigration. Mais il n'y a pas eu de tel film. Peut-être qu'il demande trop de courage.

Il ne faut donc pas accuser La Haine d'être partisan. Il montre un côté mais ne plaide pas. Reste à savoir si ce qu'on voit est exact, fidèle à la réalité : au fond, je suis bien incapable de dire si les trois personnages principaux sont représentatifs de "vrais" jeunes des cités. L'amitié black-blanc-beurh par exemple : elle existe certainement, mais ce n'est pas ce que j'ai vu au bas des escaliers d'immeubles.

Je suis sûr qu'une grande part du succès du film tient à ce qu'il nous montre un monde que nous ne connaissons pas. La banlieue, je n'y suis quasiment jamais allé, j'ai juste traversé - le bordel que c'est pour garer sa moto et surtout la retrouver intacte quand on vient faire ses heures dans un dispensaire de cité l'après-midi. Alors je n'ai pas fait long feu - c'est triste à dire, mais au bout de trois saccages...

Le mérite de La Haine, c'est d'avoir dépaysé le petit bourgeois pépère que je suis. J'ai regardé ça comme un film ethnographique. Tintin au Congo... Maintenant, y a-t-il autre chose que de l'exotisme ? Qu'une atmosphère ? Pas sûr. En tout cas, il n'y a pas lieu de se pencher sur les tréfonds psychologiques des trois gamins. J'ai lu des critiques, pures masturbations d'escargots, tout bonnement ridicules : comme si elles voulaient souligner que les trois personnages étaient vraiment des êtres humains avec des psychologies bien différenciées : de la discrimination positive nauséabonde.

Le film est bien construit, homogène, prenant. Sobre, d'une certaine manière. Et son sujet, la banlieue, fait le reste. C'est un bon film simple et efficace. Même s'il n'est pas fidèle à la réalité, ce que j'ignore.

Pour moi, il n'y a pas de message. Sinon que ces gens existent. Et qu'aussi chiants soient-ils, on ne peut pas les oublier.


"Office romance" : l'amour soviétique selon Eldar Ryazanov

Служебный роман : la traduction du titre est impossible, il y a une connotation de devoir, presque de pénibilité - outre que c'est "roman" qui est utilisé, et non "romance". Le roman du service est une comédie sentimentale soviétique qui se passe à Moscou. Elle est sortie en 1977, plus de dix ans avant l'effondrement soviétique.

L'histoire est banale. Deux amours dont l'un périclite et l'autre réussit. L'endroit où se déroule cette double histoire est un lieu très soviétique : l'immense bureau des statistiques qui emploie au moins trois cents personnes et dont la dirigeante reçoit des coups de téléphone de ministres. D'où les problèmes de hiérarchie dès qu'on tombe amoureux. L'humour n'est pas toujours des plus subtils, mais ce n'est jamais du gros comique. Il y a des chansons russes, et un très poétique passage sur la pluie dans la ville au début de la seconde partie.

Curieusement, on pourrait très bien imaginer que l'intrigue - qu'on a déjà vue plusieurs fois - se déroule aux USA. Je ne serais pas étonné qu'il y ait eu influence. La grosse différence, c'est que les comédiens n'ont pas des gueules d'acteurs américains, ils ne sont pas vraiment beaux. Mais ils sont si attachants !

Je me méfie de moi-même : je ne tairai pas mon plaisir de retrouver non seulement la belle langue russe, mais aussi Moscou, ses Volga, sa foule et ses transports en commun bondés - que je n'utilise pas tous les jours, merci bien. Le style soviétique, les préoccupations de l'époque (se fournir en Malboro…) la table d'apparat d'un dîner privé, les subtiles civilités russes, tout me charme.

Alors puis-je vraiment recommander ce film - qui n'est somme toute pas super-génial ? Oui, pour deux raisons :
- la première, comme pour la Haine, le plaisir du dépaysement ;
- la seconde, le film est sympathique et charmant. Oui, c'est bien le mot : il a du charme.

Il faut dire qu'Eldar Ryazanov est un réalisateur soviétique très connu. Il a produit de nombreux autres films du même genre. Le plus célèbre, L'ironie du sort, est une comédie délirante et très arrosée qui moque l'uniformité des logements de l'époque. Un film culte pour les russes : il faut obligatoirement l'avoir vu pour comprendre ce qu'ils ont dans la tête !

(ps : on trouve les films de Ryazanov en streaming sur Youtube)


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